
L’île où il est dit « qu’on peut enlever ses chaus
Il fait nuit, le vent souffle du nord-est régulièrement depuis notre départ du Maroc. Nous apercevons quelques lumières sur les flancs de Lanzarote. Dans quelques instants, l’aube va poindre. L’ombre d’Alegranza « la caillouteuse » apparaît et puis, Graciosa, notre première île. Le soleil se lève, le vent tombe et poussés par le courant, nous pénétrons le détroit del Rio qui sépare Lanzarote de Graciosa. Les mûrs tous blancs du village de la Sociedad jalonnent la côte aride sous la bienveillance de quatre volcans endormis. Nous trouvons une place à l’unique ponton du port. Nous savourons l’immobilité du bateau, le contact rassurant de la terre ferme sous nos pieds. Allongés sur le ponton tiède, nous contemplons l’eau si verte, si incroyablement belle, si différente du bleu abyssal des grandes profondeurs. Nous écarquillons les yeux pour distinguer ce que nous venons de reconnaître, une énorme raie majestueuse se promène sous notre bateau. Arrive alors Michel, un français qui a choisi Graciosa pour la paix qui y règne. On s’inquiète un peu car nous occupons la place du « servicio official » et nous cherchons la capitainerie pour nous présenter, encore tout conditionnés par les autorités marocaines. Michel nous rassure, notre présence n’intéresse et ne dérange personne et il conclue en nous tendant une bière :
« Ici, vous pouvez enlever vos chaussures et oublier le reste du monde ». Tel est le dicton de Graciosa. Un peu perplexes, nous réalisons l’immense liberté qui s’offre a nous. Graciosa est-elle un coin de paradis ? Chaque jour nous répondra à pleins poumons « oui !
Les routes et les rues sont de sable et nous oublions en effet très vite nos chaussures. Les très rares voitures sont des 4x4. Dans le petit port, les barques des pêcheurs, rouges, vertes, bleues se découpent sur les montagnes de Lanzarote, séparées de Graciosa par moins d’un mille. Ici, rien ne pousse. C’est le désert au milieu de l’océan. Des buissons chétifs, couchés par le vent, jalonnent le paysage lunaire dans des variations d’ocre, de jaune, de rochers noirs, de sable blanc sur fond de mer, partout présente, verte encore. Au sud, une grande plage s’étend où on peut camper gratuitement et utiliser des douches à ciel ouvert et des toilettes. Nous y faisons notre plein d’eau. Plus loin encore, à une demie-heure de marche a travers les dunes de sable, on rejoint le mouillage de la praia Francesa. Une maison en galets est construite au bout de la plage et le propriétaire absent a laissé sa maison ouverte aux visiteurs. Tout y est et tout y reste : la gazinière, ses chemises, des gamelles, etc. On trouve même le mot griffonné d’un voyageur qui y a passé la nuit. Il y est écrit « merci ». Et autant de simplicité et de confiance nous laissent rêveurs…
Sandwichs, appareil photo, paréo autour des reins, nous partons pour une grande promenade dans l’île. Nous escaladons le volcan central. Au vent, l’île est bordée de récifs vers lesquels une petite troupe de surfers se dirigent. Au nord-ouest, le vert intense de la mer nous attire et nous dégringolons la pente du volcan pour rejoindre la praia Concha. Les rouleaux brisent, nous plongeons dessous et ressortons après quelques vagues, les jambes délicieusement molles. Nous poursuivons vers le nord. Des piliers naturels de basalte forment un pont où viennent s’échouer les vagues. Nous découvrons alors une carapace de tortue et cela nous excite, car nous réalisons, que nous avons gagné suffisamment dans le sud pour être enfin sur la route mystérieuse qui les conduit d’un bout a l’autre de l’océan pour se reproduire. Les baleines croisent également dans le détroit del Rio et on peut les voir passer à la période des migrations.
Le chemin de cailloux et de sable nous ramène au village de la Sociedad, heureux et épuisés par tant de couleurs, tant de riens dont on se fait un conte. C’est la magie du voyage et nous n’avons, je crois, jamais ressenti autant de liberté qu’au cœur de Graciosa. Le bar el Italiano nous accueille avec un bon verre de vin et une excellente pizza. Les gens ici sont farouches au début. Ils n’accordent pas facilement leur confiance. Ils protègent leur île et on comprend pourquoi. Nous nous promettons de revenir un jour quand nous serons fatigués, des tourments du monde.
Graciosa, sans chaussure Et sans poche, Seuls les sillons des volcans Où le vent passe, tant de fois, En tremblant.
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