
Voilà déjà 6 jours que nous pédalons sur les piste
La visite de Sana’a, l’antique capitale plus de 3 fois millénaire, n’est programmée qu’à notre retour prévu d’ici 4 à 5 jours. Pour l’heure, nous voilà donc au pied du Djebel Sabir qui culmine à plus de 3000 mètres au dessus de Taez, deuxième ville du pays.
Notre périple, a débuté au nord de Sana’a, sur les hauts plateaux de la région de Shibam, puis nous a conduit, par la region de Manaka aux villages en nids d’aigles perdus dans les nuages, avant de nous mener, par la magnifique route goudronnée du Ouadi Shiham, dans la plaine de laTihama (la plaine chaude en arabe) qui borde les rivages de la Mer Rouge, désert côtier aux villages de pêcheurs faits de huttes africaines.
Les organismes commencent déjà à ressentir la fatigue de la piste ; la chaleur terrible, la tôle ondulée et les bancs de fesh-fesh de la Tihama ont relativement entamé les ardeurs. Le menu de la journée s’annonce copieux avec en entrée une ascension somme toute très courte, à peine 20 kilomètres, distance qui ne saurait cacher un dénivelé effrayant d’un peu plus de 2000 mètres.
Le pick-up taxi qui nous a conduit du village de pêcheurs d’Al-Kawakha nous dépose au départ de la piste du Djebel Sabir, au pied de la vieille forteresse Otomane Al-Kahira qui domine la vieille ville de Taez depuis le XIIIéme siècle. Le temps pour nous de retrouver Christian et Djamil notre guide chauffeur Yéménite et nous enfourchons nos machines à l’assaut de la montagne, avec à l’esprit un sentiment de crainte et de modestie devant la promesse d’un grand moment de galère.
Le Djebel Sabir, écrase de ses 3000 mètres la ville de Taez. Il a cette particularité d’être très peuplé et de riches cultures en terrasses s’étalent à l’infini quasiment jusqu'à son sommet. Ici, les femmes ne sont pas voilées et on raconte que parfois elles interpellent gentiment l’étranger mais pour l’heure, " no joke ", la piste qui se dresse devant nous focalise toute notre attention.
Bon, ça commence bien ! Les orages de la dernière mousson ont emporté la piste qui laisse la place à un gigantesque chantier de rénovation : heureusement que c’est vendredi, jour de prières ; nous nous faufilons entre les engins de terrassement garés de part et d’autre de la route.
Dès les premiers hectomètres c’est l’enfer ! La pente est impressionnante, sûrement plus de 15% et les roues de nos VTT vont se butter au fond des ornières creusées par les bulldozers ; de plus la journée est déjà bien avancée et la chaleur est suffocante.
Qu’est-ce que je fous là ?…A peine 20 minutes que nous pédalons et on n’a pas du faire plus d’un kilomètre !.. . Et ce soleil qui tape, qui tape ! Je suis mal, envie de vomir, je me calme, lève un peu le pied…j’ai dû partir trop vite : de suite dans la côte, je n’ai pas eu le temps de me chauffer.
Les copains eux ont déjà pris le large, au détour d’un virage j’en aperçois deux (Christian et Jean-Marie) un peu plus haut, à 150 ou 200 mètres, les deux autres (Jean-Yves et Alain) ont déjà disparu, de vrais grimpeurs. C’est peut-être pas mon jour, dans ce type de raids, il y a toujours des journées avec et d’autres sans, chacun passe par ces moments de doute et de lassitude, mais il faut avancer, se vider la tête et toujours avancer…. Un homme descend la pente à ma rencontre, il tire derrière lui un pauvre âne squelettique chargé d’un balot énorme qui oscille dangereusement à chaque pas. " Salam, welcome ! ", dans un souffle je lui rends son salut, il continue son chemin imperturbable…
Déjà 1 heure que nous montons. J’ai un peu repris mon souffle et au fil des lacets, le moral remonte proportionnellement à l’altitude que nous commençons à prendre. La route domine maintenant la ville et le paysage est magnifique. Par contre, la pente est toujours aussi raide, mais par endroits, la piste en meilleur état facilite un peu la progression …Enfin, n’exagérons rien, ça reste du " velu " ; heureusement, la chaleur est un peu moins étouffante en prenant de l’altitude : une légère brise rafraîchit un peu l’air, ça devient respirable !
Au détour d’une épingle, quelques maisons forment une sorte de rue montante bordée de quelques petites échoppes et étals de fruits et légumes. Devant l’une d’elle, le 4x4 à Djamil est stationné, une roue bien calée contre le muret en béton qui fait office de trottoir ; ici la rue est si raide qu’il ne vaut mieux pas faire confiance au frein à main… un petit attroupement s’est formé autour des 4 vélos adossés à la cabane, sous une magnifique enseigne Pespi lumineuse.
Plus de deux heures que nous roulons, enfin c’est la pose ! " Marhaba " (salut) ! A l’intérieur je retrouve mes compagnons de galère qui ont déja eu le temps de siroter un ou deux thés bien fumants, Djamil quand à lui préfère entamer sa ration quotidienne de qat…quelques galettes de kobs (pain) et cuisses de poulets accompagnées de riz feront le bonheur de nos ventres affamés, le tout copieusement arrosé de pepsi made in Yémen (copie très honnête de l’original !).
Après quelques minutes d’arrêt dans cette misérable auberge, il nous faut repartir car ce matin nous avons à peine effectué la moitié de l’ascension, il nous suffit pour nous en convaincre de lever les yeux vers le sommet de la montagne qui pour l’heure, nous est toujours invisible.
Nous reprenons notre chemin de croix ! La piste est de plus en plus carrossable en s’élevant, le relief semble s’adoucir un peu et les pluies ont manifestement eu moins d’effets dévastateurs sur le haut de la montagne.
En petit peloton, la montée paraît un peu moins dure et plus nous grimpons, plus la montagne s’avère être habitée. Les maisons s’égrainent au long de la piste de manière presque discontinue. Au fur et à mesure que nous avançons, des groupes d’enfants nous accompagnent et semblent se passer le relais au détour de chaque lacet de la piste ; plus nous avançons, plus ils sont nombreux à tel point que par moments il nous faut nous frayer un passage entre deux haies humaines criantes et riantes " belek, belek ! "(attention,attention !). Alain en profite pour se détacher du groupe, encouragé par cette troupe bruyante de supporters inattendus ; pour peu, nous nous croirions dans l’ascension d’un col du tour de France…
Encouragés par ces fans turbulents, sans nous en rendre compte, nous parcourons une dizaine de kilomètres et vers 16 heures nous pouvons enfin apercevoir le sommet du Djebel Sabir couvert d’une forêt d’antennes militaires. Sous nos yeux la vue embrasse les montagnes de " l’Arabie Heureuse " aux 4 points cardinaux. Le soleil commence à décliner et la montagne est baignée d’une douce lumière diaphane. Nous pouvons enfin mesurer l’ampleur de notre ascension, la ville de Taez nous apparaît comme vue d’avion et tout autour de nous s’étalent, dans un écrin de verdure, les cultures en terrasses soutenues par un impressionnant réseau de murs de pierres parfaitement appareillées, et une multitude de maisons avec leurs citernes d’eau à ciel ouvert. On en oublierait presque la fatigue !…
Mais il nous faut repartir car selon Djamil, nous avons encore au moins 3 kilomètres avant d’arriver au sommet et malgré le relatif bon état de la piste sur les derniers kilomètres, ça monte toujours fort et nous commençons à en avoir un peu " plein les pattes… ". Le rythme a à nouveau ralenti et il nous faut puiser au fond de nous même pour aller au bout de ce chemin de croix. Peu avant la fin de l’étape, nous rejoignons Alain parti devant peut-être un peu trop fort…
Il nous raconte qu’il a failli, contre son gré, provoquer un accident alors qu’il était dépassé par un 4x4, dans un épais nuage de fumée d’échappement. Le chauffeur voulant le féliciter s’étant mis à la fenêtre du véhicule, tout en criant ses encouragements est carrément sorti de la piste ! Par bonheur, il a tourné le volant du bon coté et est allé s’encastrer dans un rocher du talus ! Il en était de peu qu’il finisse tragiquement écrasé avec sa cargaison humaine, dans le fond du ravin…Enfin, l’incident s’est limité à un peu de tôle tordue et un pneu crevé…Inch’Alah.
Après bien d’émotions et de fatigue, nous voici enfin au terme de notre ascension ; on a vaincu le Djebel Sabir ! On l’a fait ! Qui d’entre nous aurait pu imaginer pareille montée ?…Depuis que nous roulons nos crampons aux 4 coins du globe, on n’avait jamais vu ça, pareil dénivelé sur une aussi courte distance dans des conditions aussi difficiles. En plus, on ne pouvait se douter que les deux jours suivants seraient aussi durs si ce n’est pire !
Le Yémen, c’est quelque chose d’incroyable, un pays de montagnes à l’image de ses habitants : magnifiques et rudes…Si ce n’est le contraire !…Quelle récompense fantastique d’être arrivés jusqu’ici gratifiés d’un fabuleux coucher de soleil, félicités par un vénérable chef de village admiratif, qui confiait à Djamil, que : " nous devions être immortels pour être arrivés jusqu’en haut au guidon de nos machines ! " ; le vieillard n’avait paraît-il encore jamais vu de vélo sur sa montagne…
Le bivouac installé à quelques mètres de la mosquée du village de Dar An Nasr est bien vite envahi par un groupe d’enfants qui nous tiennent compagnie tard dans la soirée, et au son de la radio criarde du 4x4, nous initient, l’ambiance aidant, à la danse rituelle des Djambies (poignard à la lame recourbée que tout Yéménite adulte arbore fièrement à la ceinture). Ce soir la nuit sera belle, une fois de plus et malgré les crampes, les jambes et le dos éreintés de fatigue nous nous endormons, inscrivant à tout jamais dans nos mémoires, ces intenses moments de bonheur.
Au Yémen , tout est aventure : l’arrivée de nuit dans la vieille ville de Sana’a aux rues boueuses et mal éclairées, les façades des maisons tours qu’on devine plus qu’on ne voit, trahies par des dizaines de vitraux colorés éclairés par de faibles lumières, tout ces éléments composent un spectacle inoubliable, on déambule dans un conte des Mille et Une Nuits.
Se balader dans les rues, entourés d’hommes armés, Djambia à la ceinture et Kalachnikov en bandoulière, est très impressionnant. Croiser ou plutôt deviner le regard sombre d’une femme derrière un voile, au coin d’une rue, enivrés par les parfums, les couleurs, le tumulte des souks… autant de sensations qui éveillent nos sens.
Ou bien simplement se déplacer à bord d’un vieux 4x4 transformé en taxi, rafistolé, sans freins, les pneus usés jusqu'à la corde sur des routes de montagnes défoncées, aux précipices vertigineux, avec au volant un farouche Kabili ruminant son Qat, la Kala bien en vue sur le tableau de bord et la radio à fond, peut vite s’avérer une véritable aventure. Passer la nuit dans un funduk (hotel) à deux pas d’une mosquée ou manger dans une gargote (on choisit souvent sa grillade sur pieds, cette dernière bêlant craintivement dans l’enclos attenant à la terrasse du resto dans l’attente du sacrifice!) laisseront mille et un souvenirs impérissables. Sans oublier bien sûr l’incomparable variété de paysages, de merveilles architecturales ou artisanales et l’accueil des populations bien réel, parfois malheureusement terni par les rares incidents qui émaillent l’actualité.
Voyager au Yémen, à pieds, en voiture ou en vélo c’est remonter le temps : tout est ici émotion, émerveillement, étonnement ou dépaysement à chaque instant.





