Expédition polaire à bord de Vagabond

Groenland
Expédition polaire à bord de Vagabond

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Eric Brossier | 30.11.1999 | 802 visites | 0Favoris |
Eric Brossier

Expédition polaire à bord de VagabondIl y a un peu plus d'un an, Absolute publiait le carnet de bord d'Eric Brossier, à l'époque géologue en mission en Arabie Saoudite. Vint un jour notre rencontre avec Eric et la découverte de son projet : racheter Vagabond, célèbre navire polaire en cale sèche depuis des années... Le rêve c'est réalisé. Eric a quitté le profond désert d'Arabie pour voguer cet été entre les icebergs avec le navire de ses rêves d'enfant. A ce jour, Vagabond accueille des amoureux de navigation et de nature sauvage pour quelques périples dans le grand nord, mais le projet d'Eric est bien plus ambitieux. Celui-ci prépare une expédition vers le mythique passage du Nord Ouest en 2001... Avant d'avoir le plaisir de vous faire partager cette aventure en sa compagnie, voici quelques extraits de son carnet de bord de juillet dernier, au Groenland...

Vendredi 7 juillet - Vagabond dans les glaces

C'est la fin de mon quart, nous écoutons RFI sur la plage arrrière avec Muriel, Serge et Denis. Soudain Serge pointe du doigt une tache blanche à la surface... le doute ne dure pas, c'est bien notre premier glaçon. Peu à peu, le bateau se retrouve entoure de glaces dérivantes, aux formes étranges, blanches, grises ou d'un bleu intense. Plus personne de dort, plus personne n'a de mal de mer. Chacun se couvre un peu plus pour pouvoir rester sur le pont, l'eau a perdu 9 degres depuis ce matin, et le thermomètre affiche 0. Le fond de l'air est à 7 degrés, et sans vent, c'est bien agréable. La houle n'existe quasiment plus, le soleil perce la brume. La bouteille de champagne qui patiente dans le frigo voit venir son tour. Vagabond maintient l'allure de 7 noeuds, mais désormais, il y aura une personne sur le pont, pour gueter et renseigner celui qui en timonerie corrigera la route du navire si un growler imposant se présente devant l'étrave. Denis en profite pour faire les carreaux et optimiser la visibilite depuis l'interieur. La découverte captive toute l'équipe, l'ambiance est magique.

Coincés !

Expédition polaire à bord de VagabondVagabond dérive doucement vers le sud ouest à 1 noeud, avec les glaces dérivantes qui l'entourent. Il fait un temps splendide, la banquise disloquée brille au soleil, et au fond, à une cinquantaine de km, les montagnes enneigées indiquent la côte groenlandaise. Hier, nous avons tenté de faire route directe vers Kulusuk mais rapidement l'étau blanc s'est resseré devant l'étrave et nous avons du chercher, non sans peine, un chemin vers l'eau libre. Beaucoup de phoques, approchent parfois à 2 ou 3 m, observent nos hésitations. On se demande si certains d'entre eux ne sourient pas... Chauffage en route, moteurs coupés, nous stoppons notre progression le temps du repas du soir. Savourer calmement cette mer gelée qui nous laisse timidement un passage... Ce n'est que lors du quart suivant que France et moi, vers une heure ce samedi matin, parvenons à prendre un peu de vitesse dans une eau plus degagée. La lumiere orange qui baigne les glaces bleutées, dans une ambiance brumeuse, nous emporte complètement, féerie du soleil de minuit. Après quelques heures, Vagabond approche son premier iceberg, majestueux, sanctuaire d'oiseaux. L'annexe est à l'eau, Nico et Denis en combi de survie prennent du recul, l'instant est immortalisé maintes fois. Les glaces sont délicates à interpreter, parfois éparses, parfois très denses. Reko en tête de mat, dans le nid de pie, avec son GPS, une VHF, bien arnaché contre le froid, me guide vers la route la plus degagée. La brume a complètement disparu, nous apercevons nettement les montagnes de la côte est, à une trentaine de miles, mais les glaces nous imposent de s'arrêter. Dans le calme de l'Arctique, Vagabond se laisse dériver à nouveau. Sans précipiter de decisions, l'équipage serein profite de ce soleil bienfaiteur. Dans un cadre fantastique, un phoque curieux s'approche et joue dans l'eau, juste a côté de la coque rouge. C'est tentant, France s'empare d'une combinaison de survie pour la tester, suivi rapidement par Serge. Les trois spationautes oranges évoluent dans l'eau et sur les morceaux de banquise, heureux. Nico et Denis feront de même un peu plus tard. Reko, fatigué par une petite grippe cette nuit, se contente d'une ballade à pied sur la glace, et me laisse seul faire la premiere plongée sous glace. Il s'agit aussi d'inspecter la coque bien sollicitée depuis 2 jours, lors de notre parcours glaciaire labyrinthique. Tout va bien, seule la peinture des deux petits ailerons latéraux a été arrachée. Les cages de protection des hélices n'ont pas bougé, la coque est intacte. Vagabond peut continuer à se hisser sur les plaques de banquise pour ouvrir doucement sa voie. L'eau est a -1 degré, il y a plus de 200m de fond, des milliers de petites crevettes colonisent les dessous de la glace, le soleil crée des rayons vertigineux dans ce dédale de reflets... Apero et déjeuner au soleil, sur le pont avant, en Tee Shirt. Difficile de réaliser qu'aujourd'hui Vagabond rempli si bien son rôle de camp de base flottant. La dérive continue de pousser le navire vers la côte, nous nous laissons encore imprégner par cette magie. Quelques phoques viennent encore nous rendre visite, une baleine passe, Denis tente la pêche, Muriel dessine sa premiere aquarelle... Vers 5h, Reko redescend du mat en annoncant une nouvelle possibilité de passage vers l'ile de Kulusuk que nous devinons bien désormais. Il serait dommage de laisser passer l'occasion...

Samedi 8 juillet

Nous finissons par lacher notre morceau de banquise en fin de journée et progressons dans un pack un peu moins dense, sous les regards amusés de nombreux phoques. Le soleil radieux laisse bientôt place a une brume épaisse, l'équipier dans le nid de pie ne voit plus guère, et cela nous impose une nouvelle escale. Nous choisissons un grand morceau de banquise et posons nos amarres à l'aide d'une broche à glace. Nous derivons alors avec le pack à près d'un noeud, vers le sud-ouest. La glace vit autour de nous, elle respire avec la très faible houle qui pénètre jusqu'ici. Les phoques sont toujours là, curieux et drôles. Le soleil couchant dans le brouillard donne des couleurs douces et chaudes à la glace, et déjà le crépuscule devient aurore... on oublie facilement de dormir.

Dimanche 9 juillet

La coque frappe parfois violemment contre la glace, lorsqu'une autre plaque vient nous coincer de l'autre côté, mais cela ne perturbe pas trop la grasse matinée. Nous dérivons toujours, mais hésitons à partir, la voie ne semble pas trop dégagée. Un excellent contact radio avec Ammassalik, avec Soren Basboell qui parle très bien le francais, nous conforte dans notre choix d'attendre plutôt que de se précipiter dans la moindre brèche. Alors chacun profite de notre petit terrain glace de 1000 m2 environ pour se promener, pour dessiner, prendre le soleil ou filmer. En fin de journée, nous tentons une nouvelle avancée vers la côte groenlandaise... les rôles sont pris, une personne dans le nid de pie avec jumelles, radio, vêtements chauds, pour guider le barreur, une ou deux personnes à l'avant pour dégager les petits blocs de glaces de devant l'étrave, à l'aide des perches. Apres une petite mise au point sur la stratégie choisie, je passe un long moment perché là-haut avec France. C'est l'occasion de tester ces fameux vêtements isothermiques spéciaux, reçus juste avant le départ. Résultat surprenant, confort très appréciable. Quoiqu'il en soit, le panorama est si beau qu'on oublie le froid. Une bonne complicité se met en place avec Reko puis Nico qui se relaient aux commandes. Denis est alors l'expert à l'avant, aidé de Muriel qui parvient à casser une perche tant elle met de coeur à l'ouvrage. Nous progressons bien, dans la bonne direction, mais il faut de nouveau se rendre à l'évidence, le brouillard en fin de journée ne permet plus de maîtriser notre itinéraire. Et hop, une quinzaine de miles parcourus, une broche à glace, quelques heures de repos pour tous.

Lundi 10 juillet

Nous ne sommes plus qu'à 10 miles d'Ammassalik, le ciel est maintenant complètement dégagé, les hautes montagnes se découpent nettement devant nous, quelques gros icebergs aussi, entraînés pas le pack à la dérive. Moteurs en route, Denis grimpe en tête de mat, je prends la barre et ne la lâche plus pendant 6 heures, grisé par ce rêve concrétisé, Vagabond de nouveau au Groenland, 20 ans après. Quelques passages délicats cassent la moyenne de 2 ou 3 noeuds, mais nous parvenons dans l'ensemble à trouver sereinement notre voie. Et toujours cette meteo si belle qui célèbre notre arrivée. Seul Nico, fatigué, ne vivra pas en direct ces derniers miles inoubliables le long de la côte puis dans la petite baie d'Ammassalik, eau bleue clairsemée de glace blanche. Nous apercevons un premier bateau qui longe la côte, rouge et blanc lui aussi. Un peu plus loin, un petit canot slalome entre les glaces, s'approche de nous, et nous échangeons nos premiers sourires avec ce pêcheur groenlandais. Tout aussi discrètement il poursuit sa route. Les maisons colorées du plus gros village de la côte ouest (2000 habitants) n'apparaissent qu'au dernier moment, au fond du fjord, et Soren, au bout de la VHF, nous souhaite la bienvenue. Vagabond est d'abord amarré au seul quai existant, mais rapidement nous devons jeter l'ancre un peu plus à l'écart afin de libérer la place du navire assurant les liaisons quotidiennes avec les villages voisins. C'est le navire rouge et blanc aperçu plus tôt le long de la côte ce matin. En manoeuvrant, nous observons, intrigués, quelques phoques entiers attachés à des corps morts, ainsi conservés dans le meilleur des frigos. A terre, je commence par me rendre au bureau d'Ammassalik Radio. Spontanément, je me dirige vers les antennes perchées en haut du village. Un groenlandais me conduit alors au bureau en voiture, l'accueil y est aussi chaleureux que sur les ondes. Laila, suédoise d'une quarantaine d'années, était auparavant officier radio sur des gros navires dannois, et est la pour 3 ans. Elle travaille avec Soren, notre interlocuteur depuis 3 jours. Elle me montre l'installation, m'explique les prévisions météo et glaces, me raconte l'hiver... Elle m'invite aussi au lâcher des ballons sondes, et me laisse tenter une connexion internet avec mon PC (mais mon compte aol est toujours bloqué). Intéressée par le périple de Vagabond, elle fait une copie du planning de cet été afin de savoir à quelles périodes nous serons dans la région. Nous échangeons toutes coordonnées utiles, et Laila finit même par me renseigner sur les facilités du coin, tel l'office de tourisme. Ce sera désormais un plaisir de reprendre contact avec elle par radio. A l'hotel d'Ammassalik (le seul), je laisse un mot à Yen Li Tay qui est le contact local de GNGL. Dans la seule petite librairie - épicerie - caféteria, il y a possibilité d'aller sur internet pour 1 ou 2 francs par minute (1 couronne danoise vaut à peine plus d'1 franc), et j'en profite pour faire un tour sur le site de Vagabond. Petit tour au supermarché local, le coût de la vie est nettement moindre qu'en Islande, les rayons sont relativement bien achalandés. Sur le quai, quelques groenlandais devisent tranquillement devant un phoque récemment chassé. C'est la pleine époque de la chasse. Le repas du soir s'anime autour des impressions de chacun sur nos premiers contacts avec les groenlandais, certains motivés iront boire un verre au seul et unique bar qui n'est autre que celui de l'hôtel.

Mardi 11 juillet

Notre projet initial de douches matinales aux sanitaires municipaux, puis de départ vers le Fjord d'Ammassalik, se voit allégrement modifié... le temps s'écoule au rythme du jour continue de l'Arctique et ce n'est que vers 18h, heure locale (4h de plus qu'en Bretagne), que nous nous rassemblons autour d'un déjeuner, propres et dispos (j'ai même pris le temps de me passer la tondeuse, l'étanchéite de la cagoule de plongée sera meilleure). Soren et sa femme Catherine, qui est arrivée hier, sont des nôtres. Il est danois, elle est francaise. Il habite ici depuis 30 ans, elle le rejoint quelques mois par an. Leurs conseils sont précieux, leurs histoires et anecdotes passionnantes. Nous trouvons des contacts communs, encore une fois le monde est petit. Alors que nous nous apprêtons à lever l'ancre, la silhouette imposante du Kapitan Dranitsyn surgit a l'entrée du Fjord. C'est Reko qui reconnait tout de suite le navire, normal puisque c'est sa boite, Kvaerner Masa-Yards, qui a construit ce brise-glace en 1980. Et voilà que je retrouve dans mes archives un document qui présente les croisières proposées à bord de ce navire autour de l'Arctique : Spitzberg, Groenland, Passage du Nord-Ouest, Passage du Nord-Est. Le tour complet dure 2 mois et coûte au moins 25000 dollars, il est possible de n'en faire qu'un tronçon. Par VHF, je contact la passerelle, une visite semble possible un peu plus tard. Nous observons le ballet des zodiacs qui débarquent les 50 passagers, l'un des 4 hélicos fait lui aussi des aller-retour, tandis que le bateau se positionne pour jeter l'ancre pour quelques heures d'escale. 2 zodiacs viennent nous rendre visite, intéressés par Vagabond. Nos deux hôtes américains restent bavarder un moment et nous racontent la vie à bord, leurs voyages... Jason est spécialiste des mammifères marins et assure des conférences à bord du brise-glace. Il m'explique que les baleines aperçues en si grand nombre entre l'Islande et le Groenland sont des baleines à bosses. Son collègue est un logisticien habitué de ce genre d'expéditions. Nous levons l'ancre et nous rapprochons du Dranitsyn. Finalement, ils préfèrent accueillir notre annexe que Vagabond à couple, et ne trouvant pas de mouillage concluant dans les environs, Nico reste à bord. Denis viendra le remplacer rapidement. La vue depuis la passerelle est imprenable. Vagabond semble bien petit en contrebas. 26000 chevaux pour 15000 tonnes, Kapitan Dranitsyn est base a Mourmansk. L'équipage est essentiellement russe, hormis les responsables de l'expédition. Un verre nous est offert dans leur bar luxueux, accueil simple et chaleureux, ambiance très internationale. Nous discutons pas mal avec les 2 pilotes hélicos, l'un est islandais, l'autre vénézuelien. Ce dernier connaît bien la CGG pour qui il a travaillé, et j'en profite pour pratiquer un peu l'espagnol. France aussi semble enchantée d'oublier l'anglais un moment. Les passagers viennent de partout, nous bavardons avec un suisse, avec un néozelandais, avec un banquier israélien et ses 2 enfants, avec une interprète russe de Murmansk très intéressée par notre projet de passer le Nord-Est l'année prochaine... On nous appelle dehors, il faut rejoindre notre navire, le brise-glace s'apprête a partir... Nous retrouvons notre intimité et reprenons nos vagabondages, direction le Fjord d'Ammassalik. Le retard pris sur notre projet initial me fait hésiter, je concerte chacun, et nous choisissons de mouiller au fond d'un petit Fjord voisin (Tasilartik) plutot que d'entreprendre le long tour imaginé et risquer de perdre du temps dans les glaces encore denses a l'entrée du Fjord Sermilik. Vers 3h du mat, Muriel, Catherine et Serge dorment déjà, nous amarrons triplement le bateau devant une belle cascade.

Mercredi 12 juillet

Chacun est motivé pour profiter de cette journée a terre, tant pis pour les heures de sommeil manquantes. France, Reko et moi commençons par tirer un tuyau de la cascade au bateau, et voila le plein d'eau douce pour un retour plus confortable. Les balades s'organisent en fonction des envies. Pour ma part je ne résiste pas à la tentation de prendre de la hauteur... France m'accompagne dans un grand tour qui nous conduit au sommet qui surplombe Vagabond, 500 m plus haut. Le plaisir de grimper, de glisser sur les névés, de traverser les cours d'eau... et nous voilà arrivés dans le Fjord voisin, par mégarde. Par VHF, petit contact avec le bateau, et voila Nico en annexe qui nous fait gagner 1 ou 2 heures de marche. Tout le monde est à bord, malgré ma négligence d'avoir gardé la clé dans ma poche... Serge a su déjouer l'obstacle et Muriel a maîtrisé le déjeuner. J'enchaîne avec une superbe plongée sous les glaces dérivantes autour de Vagabond, avec Reko. Nous constatons alors que l'aileron babord a été fortement plié et quelques fissures entament le métal. Dans l'ensemble, la coque ne compte que de petits enfoncements et de la peinture arrachée. Toujours beaucoup de crevettes sous les glaces, un banc de petits poissons bleus transparents, un poisson étrange qui ressemble à une rascasse, des moules et toutes sortes de coquillages, une eau très trouble en surface, où l'eau douce des icebergs et de la rivière se mélange avec l'eau salée... En descendant sur l'ancre, nous constatons surpris qu'elle dérape allègrement, emportée par un morceau de banquise qui pousse le bateau. Heureusement Denis veille et la situation est contrôlée, la glace nous a dévié de notre mouillage. Nous apprécions particulièrement la combi étanche, l'air isole tout de même mieux que le néoprène, mais l'eau à 2 degrés ne permet pas des plongées trop longues. Après une demi heure au frais, on se sent déjà bien faible pour se déséquiper. Vers 22h, après un dernier festin au mouillage, Catherine et Serge achèvent de ranger la cuisine pendant que les 6 autres sirotent une eau chaude, nous mettons le cap sur l'Islande. Reko et Nico assurent le quart, les autres tentent de dormir un peu après cette longue journée. Les glaces dérivantes s'évitent facilement dans un premier temps, puis elles se resserrent et le brouillard complique les chose...

Jeudi 13 juillet

9h, heure groenlandaise, 11h heure islandaise, 13h à Paris, le soleil perce doucement, la visibilité est meilleure, il s'agit d'insister un peu et de sortir du pack...

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