
Histoires d’eaux dans le sud Cameroun.
Ce jour là du mois de février, un ingénieur était sorti de l’avion en traînant les pieds, en respirant par petites bouffées, histoire de trouver son souffle dans l’air moite et lourd. Là, il avait tout de suite compris les leçons de géographie d’autrefois et la pensée de l’eau ne l’avait plus quitté. Douala la poisseuse lui faisait son numéro, son petit coup de charme nostalgique. Les tropiques, c’était la moiteur, les gouttes de sueur qui perlent à la racine des cheveux des épouses de colons dans le film Indochine, c’était l’attente de la mousson, des " Rainy days " parce que dit en anglais, ça vous a un petit côté romantique, un côté " Out of Africa " ou publicité pour un gel douche à la noix de coco à consommer sous un torrent d’eau chaude à l’extérieur de la case de préférence……. Un de ses collègues l’avait prévenu: " Alors comme ça, c’est ton tour d’aller faire un petit séjour au Cameroun, et bien achète-toi un K-way, modèle ample, parce que l’année dernière, quand je suis arrivé, le 31 juillet, une averse était en cours; lorsque je suis reparti, il pleuvait toujours et c’était la même averse. " En février, il ne pleut pas, le ciel est gris et bas. Douala halète, transpire : mais il n’est d’ores et déjà question que de flotte.
Dés le départ, l’ingénieur avait appris à se préoccuper de l’eau, à faire quelques réserves en cas de rupture de stocks dans les boutiques, ou en prévision d’une balade en voiture le week-end. Il avait découvert toute une industrie de l’eau en aval de la production d’eau minérale. Le consommateur qu’il était abandonnait ses bouteilles vides au gardien de l’immeuble qui les revendait quelques francs CFA à des enfants qui en faisaient une de leurs professions (au demeurant multiples). Il s’étonnait ainsi de voir les enfants acheteurs portant quatre ou cinq cartons de bouteilles vides sur la tête, les cartons étant attachés ensemble en forme de croix. De loin, l’effet était garanti : on croyait que les bouteilles étaient pleines. D’autres enfants récupéraient les bouteilles vides qu’ils faisaient remplir par les brasseries voisines ( grosses consommatrices d’eau et riches propriétaires de puits) et revendaient la marchandise à bas prix, aux chauffeurs de taxis, aux lycéens, au conducteurs de bensiking (1). A Douala, tout le monde boit de l’eau, c’est indispensable sous les tropiques, on le lui a assez dit, et beaucoup de bière. Le résultat le moins surprenant mais le plus spectaculaire de ces excès de " liquidités "réside dans le fait qu’on pisse à Douala un peu partout puisqu’il n’y a pas de toilettes publiques, parfois même ostensiblement, face à la chaussée.
Il s’habituait, s’entretenait chaque jour du temps avec le gardien de son immeuble, puis avec la femme de ménage. Il se mit au diapason, se surprit au bout de quelques semaines à espérer la pluie. On n’était déjà fin mars et elle se faisait attendre. Dès le mois de février les gens pestent contre la chaleur, accablante, se plaignent de leurs vêtements sitôt mis, sitôt auréolés de sueur, de ce ciel noir et bas qui se contente de menacer avant de se laisser chasser par un coup de vent. Depuis le début de l’année Douala étouffe, s’empoussière, comme ailleurs dans le monde les changements climatiques, appelle de ses vœux pressants les pluies des mangues, car ces pluies premières font tomber les mangues mûres et relancent le commerce de rue pour les fruits. C’est que les clients se lassent de la papaye qu’ils trouvent maintenant écoeurante, boudent depuis Noël l’ananas et réservent les petites bananes sucrées aux enfants. La première saison des pluies fête la mangue, fruit roi, fruit lourd de promesses sucrées et ensoleillées, fruit vert et or des cieux de printemps tourmentés. Puis, les passants s’inquiètent de voir les enfants des rues chaparder les mangues, en grimpant en haut de murs trop élevés, dans l’espoir de les revendre un bon prix. La pluie s’interrompt, on peste à nouveau contre la sécheresse, on n’a eu qu’un aperçu des pluies, il faudra tenir jusqu’en juillet, voire Août.
Enfin, après les migrations d’expatriés en vacances, les grandes pluies arrivent, de nuit, sans prévenir, mitraillent la toiture, sans sommations, pendant plusieurs heures, consentent à se calmer vers sept heures du matin, avant de rétablir le crépitement plein pot au moment où les gens partent à leur travail, histoire d’informer complètement ceux qui prétendraient n’avoir rien entendu pendant la nuit.
" Quatre mètres d’eau par an. Pluie d’apocalypse qui, lorsqu’elle n’est pas soulevée par le vent, tombe lourdement pendant des heures, parfois des jours, sans interruption. Une pluie chaude et apparemment débonnaire. Les enfants sortent pour se laver et danser sous son empire, mais ils rentrent bientôt et restent tapis chez eux, le pluie prenant à la longue, l’allure menaçante d’un fléau. La végétation déborde. Dans la moindre fissure, une pousse surgit. " Eric de Rosny, Les yeux de ma chèvre, Terre humaine poche, page 27.
Il en est stupéfait. C’était donc vrai, tout ce jargon climatique de l’école, des guides touristiques. On parle de quatre à cinq mètres d’eau dans ce drôle de pays à la forme triangulaire tarabiscotée, étiré entre le deuxième et le treizième parallèle Nord. On compte jusqu’à 240 jours de pluie par an à Douala, tout ça à cause de la proximité du Mont Cameroun, dit également " le dos de Dieu ", grand artisan de la condensation des pluies.
Pendant la grande saison des pluies l’eau est miracle, punition, fléau, source de revenus. Il ne reste plus qu’à s’organiser, attendre, observer, subir et espérer aussi car " si l’eau lave le visage, elle ne lave pas la malchance " . Il faut se protéger.
Le fou de l’axe lourd, celui qui fait chaque jour à pied le tour de la ville sur le boulevard périphérique, tête haute et regard brillant, droit comme un soldat paradant devant Dieu, dans l’ignorance des hommes, s’est procuré un drap de plastique échappé d’un entrepôt, d’un quai de déchargement proche du port. Il l’a tendu sous le court souterrain qui fait entrer le périphérique dans la ville à hauteur du marché aux fleurs, coincé avec des pierres entre le mur et le rail de sécurité. Dès la nuit prochaine il améliorera son nouvel habitacle, fera plusieurs jours durant le tour des quais de déchargement en quête d’un autre trésor d’imperméabilité. Pour manger en revanche, il faudra changer d’habitudes, les poubelles ne recèleront que des restes détrempés. Mais, avec un peu de chance, il y a une " maman " à l’entrée du port qui lui donnera un reste de pain, et parfois, une maman blanche, qui fait arrêter sa voiture quand elle le trouve en train de fouiller les poubelles et lui donne du pain frais. Même que son chauffeur en a honte.
Sur les trottoirs, à l’entrée des écoles, devant les bureaux encore fermés, le grand danger reste l’accident de parapluie. Il n’est pas question de parapluie télescopique ou d’ombrelle à l’européenne, on se déplace avec un parapluie style golf acheté trois mille francs CFA dans la rue des commerçants grecs, multicolore et fragile, dont les baleines crèvent le tissu fin et qui vous protègent tout juste une saison. Il faut ça, on ne badine pas avec les trombes d’eau. Le mieux, mais c’est pour le soir, pour ceux qui fréquentent les restaurants, est le parasol dont l’ampleur permet au gardien (musclé !) du restaurant de venir chercher et de raccompagner Monsieur et Madame à leur voiture sans que madame ne soit dans l’obligation d’acheter des escarpins amphibie. Vus du ciel, les parapluies qui se dandinent, se heurtent, hoquètent et s’étranglent, interrompant régulièrement leur lente remontée des artères boueuses constituent un de ces longs dragons chinois ou une gigantesque chenille.
Avec la pluie incessante, le commerce de rue est ralenti, les étals les plus modestes, deux casseroles, quelques assiettes et cuillers, deux jerricans d’eau, un pour la vaisselle, l’autre pour la boisson, trois cuvettes en fer blanc et deux marmites, sont à peine visibles sous leurs abris de plastique opaques. La ville vit sous deux couches de protections, les tôles ondulées qui forment le toit des maisons, alliées objectives de la pluie dans cette foire au tintamarre nocturne, et les bâches ou morceaux de plastique en lambeaux qui ruissellent sur les jambes, sur l’arête du nez. Le ciel pleure, c’est l’hiver. Les hommes portent des vestes à manches longues, des pulls, les femmes échafaudent des chignons touffus, savants et distingués de fausses tresses, il paraît que ça isole de l’eau et protège du froid.
Dans les entreprises de transports routiers, on scrute le ciel, on fait le compte du manque à gagner. Il faudra attendre la fin des pluies pour retourner effectuer des livraisons dans l’extrême Ouest du Cameroun. On ne doit pas risquer d’embourber les camions car les routes n’y sont plus qu’un gigantesque marigot. La région concernée vit en autarcie, espère avoir fait suffisamment de réserves en boissons, en alimentation, en médicaments. C’est le prix à payer pour ceux de l’Ouest, traditionnellement anglophones et indépendantistes, la punition infligée par le pouvoir central. Là-bas, on ne refait pas les routes, l’argent du gouvernement va ailleurs.
A qui profite donc les crimes de la pluie ? Aux villageois, à ceux qui cultivent la terre, 15 % seulement de la superficie du pays, à ceux qui font pousser des légumes prisés des voisins nigérians, des mangues, des papayes et des avocats qui seront exportés au Gabon, à la forêt qui reprend des forces, prépare ses jeunes pousses, organise sa résistance contre la déforestation. La forêt recouvre la moitié de la superficie totale du Cameroun. A la plantation de fleurs exotiques quelque part du côté de Limbé où l’on se réjouit d’avance de la qualité des fleurs exotiques qui seront cette année encore envoyées en Europe, pour des anniversaires, pour Noël, pour la fête des mères. Aux garagistes qui n’en peuvent plus de changer des batteries rongées par l’humidité. Aux entreprises de peinture en bâtiment qui remplissent leurs carnets de commande pour la saison sèche. Les murs des immeubles et des maisons subissent leur sort annuel. Les peintures de façades hier encore éclatantes de leurs ravalements de printemps, renoncent une fois de plus, laissent l’humidité se glisser partout : les coulées noires lèchent les façades, sur le toit de chaume du boucarou, des touffes d’herbes poussent, atteignant pour certaines une hauteur d’au moins un mètre.
Chez les nantis tout de même, on se désole. "La piscine a encore tourné, pourtant, ils sont venus faire l’entretien hier matin ! " On se demande si l’employé de la société d’entretien ne vole pas une partie des produits pour les revendre. Les " mange-mille " quant à eux sont invisibles sur les axes routiers : ils préparent à l’abri d’un bureau moisi les nouveaux règlements à infliger aux conducteurs dès les premiers rayons de soleil.
L’ingénieur vit à Douala depuis cinq mois, il s’y sentirait plutôt bien. Il se dit qu’il commence à connaître le coin, le pays, les habitudes, jusqu’au soir de l’accident. Seul dans sa voiture renversée, il pense à la leçon de géographie. Il a beau l’avoir apprise, il ne la connaissait pas vraiment, il ne savait pas ce que cela signifiait : quatre mètres d’eau par an. Maintenant, il en prend la mesure, c’est le cas de le dire, lorsque, avec un bon vieux " Toyota land cruiser " acheté d’occasion, il se retrouve une roue dans un trou profond d’un mètre qui se cachait au beau milieu d’un carrefour du centre ville, sous une vulgaire flaque boueuse. Il se demande comment on s’y prend pour mesurer des mètres d’eau. Mesure-t-on la profondeur des trous, la taille des gouttes, la surface au sol des réservoirs célestes ?
Dans son " quatre quatre " en berne, vulgaire brouette basculée, notre ingénieur héros qui a trop vu d’images publicitaires et de terres d’aventures au cinéma, s’en veut d’avoir oublié son téléphone portable, pense à Noé parce que déluge est le mot qu’on ne peut s’empêcher de prononcer, et se dit qu’en Afrique, lorsque les vannes sont ouvertes, c’est pour de bon, c’est gigantesque et écrasant Les pluies européennes sont inconvenantes, les crachins parisiens de demi-saisons dérisoires, les averses de grêle du Sud-Ouest de la France inconsistantes. Bien sûr on objectera que les changements climatiques de ces dernières années sous les latitudes tempérées ne sont pas rien, qu’on y connaît désormais aussi les tempêtes. Mais à Douala, c’est à vous couper le souffle tous les ans. Il sourit presque: il se croyait à l’abri en sortant du restaurant sur les coups des dix heures parce qu’il était en plein centre-ville, dans un " quatre quatre " et que les " quatre quatre " c’est fait pour ça, dans les publicités pour le Camel Trophy.
Cette année la pluie redouble d’intensité disent les Douala. Ca paraît toujours plus fort que l’année passée. Ce doit être vrai, on parle d’inondations, de maisons emportées et non des moindres, de maisons mal situées, à flanc de coteaux certes, mais néanmoins construites en dur, emportées par des coulées de boue. A la boulangerie, on parle de morts, on dit même huit morts en hochant la tête. Au quartier, le malchance continue, il faut aller acheter de l’eau potable sous la pluie, subir pour ceux qui ont la chance d’avoir un compteur électrique de longues coupures de courant. Un des paralysés qui mendient au carrefour de Bonapriso n’est pas mécontent cependant d’un parapluie neuf " récupéré " dans des conditions pas trop difficiles, qu’il a fixé sur son fauteuil roulant ancien modèle de telle façon qu’il a les mains libres pour " pédaler " sur le volant.
Le lendemain de sa mésaventure, au bureau, l’ingénieur notre héros parle de météo à un collègue camerounais. " Huit morts à cause des pluies ! Ce pays n’avait pas sans doute pas besoin de ça en plus, comme si il n’avait pas assez de problèmes à régler. " Celui-ci s’insurge: " Huit morts, tu le tiens de qui ce chiffre ? et pourquoi pas quatre vingt morts hein ? puisque de toutes façons, dans ce pays on ne nous dit rien. " Alors notre héros teste ses remarques sur un collègue français, en poste depuis quatre ans. " Oh ! Tu sais , il ne faut pas trop les plaindre. Tant qu’il n’auront pas compris qu’il faut nettoyer les caniveaux. Parce que je les vois, tasser les ordures à coups de bâtons dans ces caniveaux. Tu vois le chantier dès qu’il pleut. Tout déborde. Les ordures viennent lécher les pieds des enfants qui vont à l’école. Même les rats se barrent à la nage. "
Maintenant, il ne sait plus quoi penser, lui qui se félicitait il n’y a pas si longtemps encore de commencer à comprendre le pays ; il jauge les flaques, comme les autres conducteurs, en les contournant, observe les caniveaux, se félicite à chaque fois qu’il voit une benne à ordure, même vétuste, circuler, et des hommes tenter de déboucher les dits caniveaux, il lit les journaux locaux à la recherche d’un chiffre entre huit et quatre vingt pour les morts, à la recherche de propositions : plus de bennes à ordures ! informations sur la propreté des rues ! Il ne trouve rien, rien sur les moustiques qui pullulent à la nuit tombée à proximité de la moindre flaque. Dans le journal télévisé français du soir, on évoque justement les conférences internationales au cours desquelles les pays riches alertent à grands coups de discours le monde contre les ravages causés en Afrique subsaharienne, c’est comme ça qu’on dit, par la malaria. Mais il n’y a personne pour prendre la marché des ordures, en fin de compte.
L’ingénieur rentre en France, il a fini sa mission. Avec les blancs, c’est toujours comme ça, ils finissent par partir, il suffit d’attendre disent les sages Douala. Il se rend à l’hôpital, pour dire au revoir à un de ses collègues, celui qui a tracté le quatre quatre jusqu’au garage le soir de l’accident. L’homme souffre de coliques néphrétiques dues au fait qu’il ne boit pas assez d’eau. Dans l’avion du retour la compagnie aérienne lui offre le Canard Enchaîné de la semaine. Il y est question du marché des eaux dans la bonne ville de Douala qui n’a pas su faire respecter son cahier des charges. Il paraît que la société française qui va emporter le marché n’a pas de concurrent. Elle s’appelle la Lyonnaise des E……. L’eau lave le visage, elle ne lave pas la malchance…





