
J'ai connu S* dans un avion qui s'en allait au-delà du cercle polaire. S* m'a donné une des plus belles semaines de ma vie. Voici tout ce que j'ai pu lui offrir en retour : une lettre pour notre rencontre.
L'action se passe dans un pays lointain, nordique, presque inaccessible, où il neige au mois d'août, où la glace ne fond pas dans la rivière durant l'été, et où une fine couche d'eau demeure sur la surface gelée du cours d'eau, comme pour narguer l'hiver et rappeler le printemps. C'est un pays blanc, un pays de neige et de vent, de montagnes et de rocailles. Un pays de noir, de nuit et d'aurores boréales, où le soleil aveugle sur les étendues de mars et d'avril. C'est le pays des Yakoutes éleveurs de chevaux polaires et des Evènes éleveurs de rennes. Le lieu de tous les possibles.
Elle est arrivée de son pays lointain dans un petit avion des lignes aériennes polaires. Le voyage au-dessus des montagnes fantastiques et majestueuses couvertes de neige du nord de la Yakoutie l'a subjuguée. Il était déjà là, assis à ses côtés. Avant le départ, alors qu'elle, la seule personne à la peau blanche et aux yeux bleus attendant l'avion, avait ôté son chapeau, il l'avait interpellée : "eh ! jeune fille, vous aussi vous allez à Sakkyryr ?", avec un mélange de curiosité et d'étonnement dans la voix. Dans l'avion, alors que sa voisine l'avait abandonnée, il avait demandé la permission de s'asseoir à côté d'elle… Et pendant l'heure qui restait de trajet ils avaient un peu parlé et beaucoup regardé à travers le hublot la vue splendide qui s'offrait aux quarante passagers du petit appareil.
Il est à ses côtés. Il fait nuit. Les étoiles scintillent si près qu'elles sont pareilles à celles des dessins d'enfants, des étoiles à cinq branches bien régulières qui dégagent une lumière blanche et éclairent la terre de part leur multitude.
Il lui avait donné son numéro de téléphone en lui disant d'appeler lorsqu'elle serait installée. Et elle l'avait noté sans vraiment réfléchir. Lui… Un jeune Evène de 24 ans en permission. Elle ? Elle vient de si loin que leur rencontre est presque improbable. Elle est de ces pays d'Europe, où le mot "renne" appartient à un imaginaire mystique, à la pensée des peuplades éloignées et intouchables que l'on contemple qu'en images et qui font rêver.
Elle s'était installée dans un appartement qu'on lui avait donné et qui lui laisserait des souvenirs intarissables : le demi renne qu'on lui avait offert et coupé à la hache, le couple qui ne manquait pas de se chamailler sur le palier trois heures du matin sonnantes et l'eau tiède des canalisations rompues, qu'elle avait vue pleuvoir à l'intérieur de la maison, comme une apparition surréaliste au milieu de ce pays de glace où elle avait oublié le bruit du ruissellement de l'eau vive.
Dès le lendemain elle lui avait téléphoné et il était venue la chercher pour l'accompagner à un concert du village. Celui-ci une fois terminé, ils étaient allés chez lui pour dîner. Sa mère leur avait servi les plats quotidiens : langue et viande de renne, fois gelé cru aux herbes, riz, un thé au lait. Elle avait remercié et lui l'avait raccompagnée à son appartement. Ils avaient marché cette nuit-là dans la pénombre, sous les étoiles polaires et, voyant sa démarche hésitante, il lui avait donné le bras.
Puis il l'avait cherchée le lendemain pour le petit-déjeuner et l'avait accompagnée la journée entière sous le soleil du mois de mars. C'était la fête des éleveurs de rennes qui devait durer trois jours.
L'un a côté de l'autre, comme deux personnes qui se connaissent depuis des lustres, ils fixent sans mot dire l'étendue infinie du ciel parcouru par une lumière verdâtre et changeante qui ne cesse d'évoluer sur l'espace multilatéral de la rose des vents. Un instant, elle regarde son visage. Elle est si loin de chez elle, mais avec lui à ses côtés elle ne se sent pas en terre étrangère. Elle ne le connaît pourtant que depuis quatre jours.
Il l'a accompagnée durant la fête, la prenant parfois par la main pour l'attirer vers une place libre dans la foule des spectateurs. Il a rit lorsqu'elle est tombée, surprise par la profondeur de la neige en dehors des chemins. Il l'a faite asseoir sur un traîneau et a entraîné les rennes sur la piste, comme à la suite des concurrents. Elle s'est tenue au bois de bouleau qui glissait sur la neige, et lui la regardait, assis sur le premier traîneau, les rênes dans une main et un bâton de meneur dans l'autre. Elle, ne sachant que dire, regardait le paysage, emplissant ses yeux de ses beautés qu'elle ne verrait qu'une semaine. C'était comme dans un rêve, un de ses moment dont on souhaite qu'ils ne s'arrêtent jamais. Ils étaient loin déjà des spectateurs et autour d'eux rien n'aurait dit que des hommes vivaient à quelques kilomètres. Seul la piste indiquait la route vers le village.
Ils avaient parcouru quelques kilomètres avec les rennes d'un ami qu'il avait empruntés et lancés dans un galop effréné qui leur projetait sur le visage des milliers de flocons de neige qui mouillaient leur front, leurs paupières, leur lèvres. Ils étaient partis loin du village sur une moto-neige qu'il l'avait laissée conduire sur la rivière gelée. Et là, ils s'étaient arrêtés au bas d'une petite falaise, où il voulu écrire son nom. Mais la pierre ne se laissa pas graver et ils restèrent de longues minutes presque sans parler, à admirer la blancheur de la neige, de la rivière, des montagnes, illuminées par un soleil éblouissant. En écoutant le silence. Et sur le chemin du retour, elle s'était tenue à lui, se retenant de poser la tête sur ses épaules, dans un accès de fatigue et de reconnaissance, avec ce besoin de s'appuyer à quelqu'un.
Elle le regarde du coin de l'œil, comme en bravant un interdit. Il n'est pas plus grand qu'elle. Les cheveux noirs qui forment sur ses tempes d'étroits favoris, les yeux sombres qui se ferment presque lorsqu'ils sourient. Il porte sa chapka de l'armée, dont il ne se sépare décidément jamais. Il est assez fort et a ces doigts larges qu'ont beaucoup hommes. Et sur ses mains ressortent des veines qui grimpent sur ses avant-bras, où elles vont mourir discrètement. Elle se tait.
Ils passaient leurs journées ensemble, si bien que c'était presque ridicule de se séparer le soir venu. Le deuxième jour, ils étaient allés chercher sa brosse à dent, et ils revinrent avec tous ses bagages. Après un soir de noces Iakoutes, où ils avaient gagné en couple à un jeu proposé par l'animatrice du banquet, sa mère avait préparé un lit pour elle. Et elle s'installa le lendemain définitivement jusqu'à la fin de son séjour.
C'était comme si elle était depuis longtemps membre de la famille. La mère leur servait leur repas après les autres. Elle ne mangea jamais seule. Ils regardaient des films qu'ils avaient tournés de leurs vacances dans la nature, comment ils allaient à la pêche dans les rivières, comment ils partaient à la chasse à cheval sur les collines rocailleuses, comment on chassait le loup depuis un hélicoptère, les courses de chevaux en été, les rennes dans la forêt… Elle remplit ses yeux d'images et de nouveaux rêves… Ils étaient assis l'un à côté de l'autre et il lui commentait brièvement les scènes qui parlaient d'elles-mêmes.
Ils regardaient une vidéo, lorsque sa mère les appela soudain "dehors il y a une aurore boréale !" C'était inespéré. Un bonheur de plus s'offrait à elle. Comme si cette semaine devait lui apporter plus de cadeaux qu'elle n'en aurait jamais eu. Ils mirent leur chapeau et sortir. Dehors il ne semblait pas faire froid. Ce n'est qu'après quelques minutes qu'ils commencèrent à le sentir.
L'aurore boréale s'offrait à leurs regards, verte et lumineuse dans la nuit polaire, pailletée d'astres lunaires. Elle était heureuse, se demandant à quoi il pensait. Sans doute était-ce pour lui l'ordinaire élément du ciel que l'on peut observer le tiers de l'année. De temps à autre ils se tournaient pour voir si le phénomène était plus beau dans une autre partie du ciel. Il commentait, expliquait, trouvait l'occasion de plaisanter. Elle se contentait de sourire.
Elle se rappellerai comme il lui avait joué du khomous, comme il l'avait conduite à la poste chez un ami pour envoyer du courrier électronique, comme il avait trouvé un piano pour elle alors qu'elle s'était plainte de ne pouvoir jouer nulle part en Yakoutie. Elle se rappellerai comment lui et sa famille avaient commencé, le dernier soir, à lui donner des notions de Iakoute, comment le lendemain il lui avait offert un petit manuel, une peau de poulain et des accessoires en corne de mouton des montagnes que lui et ses frères avaient taillés. Elle s'en souviendrait toujours…
Elle songeait à la manière de le remercier pour sa gentillesse. C'était impossible de lui donner quelque chose de la valeur équivalente à ce qu'il lui avait donné : sa gentillesse, son temps… Elle s'était habitué à sa présence, à sa famille. Elle s'était habituée à n'être plus seule. Et à présent elle pensait qu'il allait finalement lui manquer. Elle se dit qu'elle l'embrasserait, que ce serait le meilleur signe d'un gratitude sincère. Elle y était décidée. Jusqu'au dernier moment. Mais dans l'avion, alors qu'il avait monté ses affaires dans la cabine, il étaient les seuls debout, au milieu de tous les passagers. Et elle pensa qu'il serait gênant pour lui de recevoir un baiser d'une Française, car tout le village en parlerait une semaine plus tard. C'était impensable. Alors, tandis qu'il passait près d'elle pour sortir, elle déposa un baiser sur sa joue. Un baiser qui suffit sans doute à frapper les passagers… car les Evènes ne s'embrassent pas, ils ne font pas preuve de ses démonstrations d'affection. Ils se séparèrent ainsi, sur la demande qu'elle lui fit de venir la voir une fois qu'il serait en ville, à laquelle il ne répondit que par un signe de tête.
Ceci est le récit d'une rencontre. Une rencontre d'un jour, d'une semaine. Entre deux êtres que séparent douze mille kilomètres, des montagnes enneigées, autant de myriades de lacs et de cours d'eau qu'il y a d'étoiles dans le ciel, deux mentalités, deux cultures, deux mondes enfin. C'est le récit réel de deux personnes qui, sans s'interroger, sans se demander qui elles sont, d'où elles viennent et comment elles vivent, passent une semaine ensemble, comme si elles étaient des proches de la même famille. C'est le récit de la naissance du sentiment d'une parenté confuse, d'une amitié, d'une gratitude ou peut-être plus.
Cet article est un hommage à la gentillesse de S* et de sa famille. A présent, il m'écrit que la situation est de plus en plus difficile dans le pays. Que les avions ne volent plus aussi régulièrement vers le village, car le carburant manque. Le prix d'un billet correspond au salaire de presque deux mois. Sa mère est venue à Yakoutsk pour s'occuper de son mari qui est à l'hôpital. Sa sœur et ses frères sont restés dans leur village arctique, où l'électricité est souvent coupé. Et moi, quelque chose d'indicible m'attire vers cette contrée, vers ce pays de glace où j'ai laissé une partie de mon cœur.





