
SIBERIE
Sibérie : Ski de piste et nouvel an à l'extrême Nord de l'Oural
La prospection géophysique fût mon métier unique pendant 5 ans. Début 2000, j'ai acheté un voilier polaire, Vagabond, pour en faire un camp de base itinérant pour expéditions. Cette nouvelle activité m'occupe à plein temps, hormis quelques semaines en tant que consultant géophysicien. C’était le cas dernièrement en Sibérie Occidentale. Pendant les fêtes, mes collègues russes m'ont proposé de les suivre dans leur petit chalet construit de leurs mains, dans l'extrême nord de l'Oural, au delà du cercle polaire… Voici, extrait de mon carnet de bord et « brut de coffrage », le récit de mes journées du 31 décembre 2001 et du 1er janvier 2002.
« Katia et moi avons rendez-vous chez Natacha et Serguey à 10h. De là, bien chargés, en bus, nous nous rendons à la gare où nous parvenons parmi les premiers. Dès que la porte du train est ouverte, nous avons donc le choix d’un compartiment, tandis que les voyageurs continuent d’embarquer jusqu’au dernier moment.
Le train est plein en cette fin d’année. Serguey m’explique que la plupart du temps, les billets sont pris directement dans le train, afin de les payer moins chers. L’employé peut déclarer à son supérieur ce que bon lui semble et empoche le reste, tout le monde y trouve son compte. Environ 10 francs pour 3h de train, le prix est raisonnable quoiqu’il en soit.
La toundra défile, monotone, les rares villages se ressemblent, tous avec leurs cheminées crachant une épaisse fumée. Natacha prépare un café avec l’eau chaude du samovar, notre très grosse voisine et ses amis mangent les provisions qu’ils ont apporté. Nous jouons aux cartes pendant un long moment, mais j’ai du mal à maîtriser les règles de ce jeu nouveau. Natacha feuillette le GEO spécial Russie que j’ai dans mon sac. Elle s’arrête plus sur les pubs pour parfums que sur les photos de son pays, puis passe la revue à son voisin, intéressé lui aussi. Nous passons devant un gros village où se situe une grande prison portant le nom de Kharp, qui signifie aurore en langue nenets, d’après les explications de Serguey. Ces lueurs magiques n’ont vraissemblablement pas le même sens pour tout le monde.
Les montagnes apparaissent, entièrement couvertes de neige, dominant bientôt de 1000m chaque côté du train, puis nous remontons la rivière Sop, imparfaitement gelée, venant d’Europe. Nous sommes encore en Asie, la limite suit le relief de la chaine de l’Oural, mais notre destination ne nous fait pas changer de continent, à quelques kilomètres près.
Félix, qui habite le village de Polarnyy (environ 700 habitants), construit autour d’une mine de Baryum, nous attend à l’arrivée du train avec sa motoneige et sa remorque. Les bagages y trouvent leurs places aussitôt, Natacha grimpe derrière lui, Katia, Serguey et moi traversons le village à pied jusqu’au magnifique chalet de YamalGeofizica, au dessus duquel nous apercevons déjà 2 ou 3 skieurs. Je commence à croire réellement à cette histoire de ski de piste en Sibérie pour le nouvel an !
Le chalet a été entièrement construit par une bonne équipe de collègues, financé par l’entreprise, et est en permanence entretenu par Félix qui est employé pour cela sur place. Il habite un peu plus loin dans le village. La neige est croutée, soufflée par le vent, et nous nous enfonçons un peu en atteignant le chalet, au pied de la petite piste et de la remontée mécanique. Paviol, le chef géophysicien du centre de traitement de YamalGeofizika, filme la scène et m’accueille avec un chaleureux ‘bonjour’. Sa femme Svieta et lui sont arrivés hier et il fait bien chaud dans le chalet. Je n’ai pas encore posé mon sac que Paviol me tend une paire de chaussures de ski en me demandant de vérifier si elles sont à ma taille. Il faut faire vite si nous voulons skier cette année, il est près de 15h et dans une heure il fera trop sombre. Il y a bien un projecteur installé sur la piste, mais l’éclairage résultant ne permet pas de voir très bien le relief et l’état de la neige. Les chaussures me vont, je pose mon sac dans la chambre qui m’est attribuée (9 chambres de 2 à 3 personnes en tout) et me change rapidement. Paviol me tend une paire de skis dont les fixations sont déjà ajustées, ainsi qu’une corde avec un embout métallique d’un côté et un petit barreau de bois de l’autre. Voyant mon air étonné, il m’explique le principe de ce tire-fesse qu’il faut accrocher soi-même sur le câble qui défile, en coinçant l’encoche de la plaque d’aluminium, et s’installer de façon à être comme assis sur le barreau de bois, tiré par la corde. Pour lâcher le câble, tout en avançant, il faut tirer et se hisser sur la corde jusqu’à atteindre la plaque d’alu, et relâcher la tension de la corde à l’instant précis où l’on décoince la plaque. Il y a certes un coup à prendre. Je parviens tant bien que mal à m’accrocher, en restant une partie du trajet à bout de bras avant de réussir à coincer le barreau de bois correctement, et une fois au sommet, je me détache du câble au dernier moment, manquant de peu le tour complet ! Pour la première descente, Paviol me propose de le suivre et il me donne quelques conseils d’itinéraires, la neige est soufflée et les cailloux affleurent par endroits. Paviol ski très bien, il pratique depuis 25 ans et part pour une rencontre amicale en France dans une dizaine de jours, avec une équipe financée par le gouvernement de la province. Une semaine de compétition non professionnelle aux Sept Laux, puis une autre à l’Alpe d’Huez. Cela fait longtemps que je n’ai pas skié, je me sens un peu rouillé, mais la sensation de glisse me fait jubiler et oublier le froid. –25°C, plutôt chaud pour la saison. Serguey ne tarde pas à rentrer. Il avait rangé ses chaussures dans une partie du chalet non chauffée et il a très froid aux pieds. Peu après, il vient me suggérer de rentrer car il commence à faire vraiment nuit. Lors de la dernière descente, j’assiste à un splendide lever de lune, et il est à peine 16h lorsque j’arrête le moteur du remonte pente. A l’intérieur du chalet, tout le monde est concentré sur la préparation des repas, je me colle à ce qu’il y a de plus simple, éplucher les patates et raper les carottes, tâches agréablement entrecoupées de vodka. Le premier repas a lieu vers 17h (le petit déjeuner est déjà loin !), le deuxième commence vers 22h. Entre temps, télé, toujours allumée, sieste, selon les envies. 2001 était l’année du serpent, c’est Natacha qui me l’apprend en me précisant la raison de sa robe de soirée aux motifs évocateurs. Toujours « classes », les 3 filles se sont changées et maquillées, chose peu commune en France dans un gîte de montagne ! Nous autres Serguey, Paviol et moi conservons notre triste look avec tee-shirts, jeans et polaires. Nous avons installé la table devant le bar de la grande salle du chalet, et faisons face à la télé. Pas question de rater les programmes spéciaux de toutes les chaines. Il est évident que les discussions ne sont pas les mêmes, inévitablement moins personnalisées, constamment influencées par l’image et les commentaires des présentateurs… mais d’un regard plus positif, lorsque je n’arrive plus du tout à suivre la conversation, il me reste le show de Moscou ou les pubs ! L’heure approche, nous portons un dernier toast de vodka, et installons une petite table au milieu de la pièce. Quelques minutes avant minuit, Poutine apparaît à l’écran et fait son traditionnel discours annuel. Puis l’horloge du Kremlin sonne le changement d’année et, sur fond d’images de Moscou, l’hymne national retentit, avec ses paroles récentes méconnues des russes. Quand à nous, Champagne, cierges magiques, et un grand plat commun de glace au chocolat et de quartiers de clémentines mélangés. Paviol et Svieta sont allés faire des courses tout à l’heure et ont eu la bonne idée de me demander si j’avais un souhait particulier, j’avais alors évoqué la glace plutôt pour plaisanter !
2 bouteilles de Champagne plus tard, que l’on m’aura une fois de plus demandé d’évaluer avec l’idée que tout français est un expert en Champagne, nous grimpons en haut de la piste de ski en suivant le tracé du tire-fesse où la neige est plus tassée. Bien couverts, nous jouons dans la neige et admirons le village au clair de lune. Tout autour de nous, les sommets enneigés et déserts du nord de l’Oural, certains en Europe, les autres en Asie. Motivés, Svieta et Paviol mettent le remonte pente en marche et font quelques descentes à la lumière du projecteur et de la lune. Serguey et moi ne nous sentons pas suffisamment en jambes pour les accompagner, mais restons dehors volontiers, jusqu’à ce que Natacha viennent nous appeler, il va bientôt être minuit à Moscou. On remet ça, vodka cette fois, et la même séquence horloge – hymne national – feu d’artifice – images de Moscou apparait à l’écran… c’est donc qu’une bande a été préparée à l’avance, distribuée à toutes les chaines du pays, et diffusée dans chaque fuseau horaire à minuit, c’est-à-dire neuf fois.
Katia vient de Petropavlosk-Kamtchatsky, il y a 9h d’avance sur Moscou, et elle m’explique qu’il est de coutume, surtout si l’on connait des gens à Moscou, de célébrer le changement d’année chez soi, mais aussi lorsqu’il a lieu à Moscou. Il faut donc veiller au moins jusqu’à 9h du matin ! A l’étage du chalet, bien chauffé lui aussi, se trouvent 5 chambres et une grande salle également, toute en bois comme le reste, avec une table de ping-pong. Le tirage au sort m’a choisi comme partenaire de Natacha, qui a quelques difficultés pour taper dans la balle, nous finissons derniers du premier tournoi ! La suite est une tournante, ambiance joviale. C’est que ça donne soif tout ça, et qu’il faut être en place pour le nouvel an français ! 4h du matin, tout le monde trinque pour la « Bonne Année », qui remplace ponctuellement le ‘Snovim Godom’. Serguey, Natacha et Katia vont célébrer la nouvelle année jusqu’à 6h bien passées, je cède au sommeil en pensant à quelques descentes à ski dès qu’il fera jour.
Le vent est plus fort aujourd’hui, et les prévisions annoncent –40°C pour demain. 2h de ski avec une visibilité moyenne, le ciel est couvert et la neige tourbillonne à cause du vent. Je n’écoute pas assez sérieusement les remarques de Svieta qui s’aperçoit avant moi que mon nez et mes joues commencent à geler. Au chaud dans le chalet, je sens effectivement des picotements et quelques tâches rouges sur mon visage lui donnent raison.
Vie paisible, manger et boire, jouer aux cartes ou regarder la télé (beaucoup de films français), l’ambiance est tout à fait celle des sports d’hiver. Le franc est mort aujourd’hui, je donne mes pièces périmées aux convives qui suivent de près l’arrivée de l’Euro par les médias. Paviol et Svieta nous quittent aujourd’hui, nous ne sommes plus que 4…
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Retrouvez Eric Brossier et l’aventure de Vagabond sur le passage du Nord Est http://piem.org/vagabond/





