
Tour du Monde
Tour du monde : « South to South, 43 000 km en ULM » (partie 2)
23 juillet 99, Baffin Island, 21’000 km.
Sorry B.B.. Je dois faire une entorse à mes principes lorsqu’un Inuit sympa m’offre une paire de gants en peau de phoque que je n’ose refuser. Comme nos deux prédécesseurs, Eppo Numan et Brian Milton, nous passons inévitablement au "Laminoir Scandinave" qui n’est pas une nouvelle position, mais un système ultra-dissuasif mis au point par les danois et qui sert à stopper net les éventuels marteaux désireux de traverser l’Atlantique Nord à bord d’ULM. L’épouvantail est présenté par Erling Nielsen de la Luftfartshuset de Copenhague sous la forme d’une assurance RC obligatoire devant couvrir chaque aéronef pour la somme à tomber sur le cul de 10 millions de dollars !!! La superbe RC nous assure dans le cas où nous casserions quelque chose au Groenland ou aux îles Féroé. Mais après quelques minutes de survol au dessus de la grande île, on se rend vite compte qu’il n’y a rien à casser, même en faisant de gros efforts. De la glace, des rochers, des fjords perdus, un grand désert blanc, la désolation. Après cinq jours de recherche et des dizaines de fax, une grande assurance de Londres accepte de nous faire un contrat. La prime pour deux semaines est étourdissante bien sûr. Mais à ce stade, nous n’avons pas le choix. Paradoxalement, l’assurance "Search&Rescue" que nous avons quelques chances sérieuses d’activer si nos Rotax s’enrhument, coûte des cacahuètes. La couverture est de 25’000 dollars seulement. C’est Mike qui s’est investi à fond dans cette bataille, et je pense que ce fût notre plus belle victoire sur "l’ennemi apparatschnik". Lorsque le feu vert arrive de Copenhague, le temps se dégrade d’un seul coup. Une interminable dépression passe sur nos têtes, comme pour nous convaincre de laisser tomber. Quand la météo tourne moche dans cette partie du monde, l’aviation récréative passe immédiatement en queue de la liste des loisirs & hobbies. Les membres du Polar Flyers Club disent que nous sommes des fous dangereux. C’est pas les premiers qui pensent ça. Mike qui a donné rendez-vous à sa femme à Londres dans quelques jours, commence à faire comme le temps et déprime un zeste. Heureusement, nous logeons chez Sandy, un type extraordinaire qui a envoyé sa femme et ses quatre filles en vacances pour quelques semaines. On s'organise quelques belles soirées solidement arrosées. Si je construis une maison un jour, elle sera dans le style canadien. Les types ont tout compris. Toutes les deux heures, Mike appelle le service météo et passe l'essentiel de son temps à scruter le ciel à travers les grandes vitres doublées. Je le sens tendu. Pour oublier mes angoisses, je donne des cours de cuisine à Sandy. Un jour en faisant les courses à l’Arctic Center, j’ai même trouvé des endives dont, par décence, je tairai le prix. Ce fût la leçon numéro trois : Endives au jambon, gratinées au four, une recette de mon cordon bleu de mère.
5 août 1999 Broughton Island, Cercle Arctique... L
Après six jours de pluie et vents glacés, arrive enfin la haute pression générale et durable sans laquelle une traversée de ce genre en ULM devient une opération suicide. Pour les cinq longues étapes à venir, nous avons ajouté des bidons de 75 litres sur les sièges arrières, et ainsi connectés aux réservoirs principaux de 85 litres, notre autonomie passe à 12 heures, soit environ 1200 km. L’Ecosse est à 3350 kilomètres, dont plus de 2200 au dessus de l’océan et 700 sur la calotte de glace du Groenland qui culmine a 3000 mètres. Cela promet d’être long et froid. Nous passons trois combinaisons, deux cagoules, enroulons des mètres d’écharpes, et enfilons les énormes moonboots achetés en dernière minute au Polar Shop d’Iqaluit. Avec toutes ces couches, notre déplacement s'apparente à celui d’octogénaires paraplégiques, détail que nous n'avions pas envisagé dans le cas où nous devrions nager, puis grimper dans nos mini-rafts. Nous décollons enfin de l’île de Baffin pour la longue traversée vers l’Europe.
Du Bordeaux dans les fjords
Le Détroit de Davis est encombré d’icebergs et sa traversée est notre premier long test maritime, 600 kilomètres d’eau glacée jusqu’à la terre solide du Groenland. Nous avons une sacré trouille. Si l’un des Rotax s’arrête, il y aura un mort, c’est quasi-certain. L’eau fait 2 degrés et nous ne misons pas gros sur l'hypothétique chance de survie dont nous disposons avec nos équipements de surplus militaires. Nous terminons la première étape après six heures-et-demi de vol et atterrissons à Sondrestromfjord, à l’extrémité d’un long fjord sur la côte Ouest de la grande île blanche. Au Groenland, tous les prix sont à la sauce matraque, on nous avait prévenu. L’Avgaz coûte deux dollars le litre, l’hôtel, 100 par personne, et les taxes d’atterrissage, j’ose même pas vous l’annoncer. Mais une expérience comme celle ci en ULM se tente qu’une fois dans sa vie, et encore si l'on s'y risque, et la pécune n’a pas la moindre place dans les préoccupations du moment. On est sur une autre galaxie. Le soir, au restaurant, nous alourdissons encore la facture avec une bouteille de Bordeaux à 65 dollars. C’est pas du Château Cheval Blanc mais je crois que ce soir on ne ferait pas la différence.
Groenland, 6 août... 300 kilomètres de visibilité
Le lendemain, la beauté du Groenland nous prend par surprise et anesthésie une partie de nos stress. A peine avons-nous décollé que les fjords bordés de falaises vertigineuses disparaissent pour faire place aux immenses langues crevassées des glaciers, puis à la calotte de glace aveuglante, déserte et quadrillée par des réseaux de ruisseaux reliant des centaines de piscines naturelles. Le bleu turquoise de l’eau sur fond de glace est hallucinant. Tout en restant à une vingtaine de mètres au dessus de la surface de glace, nous grimpons régulièrement durant plus de trois heures, jusqu’à atteindre le centre de l’île. A mi-chemin, nos altimètres indiquent 11’000 pieds. Puis, c’est la descente vers Kulusuk sur la côte est. Mike qui confirme qu’il est tout "Okay" semble un petit peu plus à l’aise que moi grâce à son carénage. C’est l’une des seule fois où je regrette de voler sur un Voyageur DTA, tout ouvert et exposé aux courants d’airs. Bon, il est vrai que M. Dizier ne l’avait pas conçu pour ce genre de randonnées. Une heure plus tard, nous apercevons déjà les montagnes qui bordent la côte, là où est enclavé Kulusuk. Incrédule, je jette un oeil sur mon GPS, il indique 300 km jusqu'à ces montagnes ! L’air est cristallin de pureté et la visibilité est stupéfiante. Ce vol au dessus des glaces devient l’étape la plus extraordinaire depuis le départ de Buenos Aires. Dommage qu’il fasse moins 12° et cela durant plus de sept heures.
Kulusuk apparaît au fond des montagnes, au milieu d’un entrelas de fjords et de baies parsemés d'icebergs de toutes tailles et toutes formes. C’est l’un des plus beau coins de la planète. Avant de me poser, je plane au dessus des fjords et prend le risque de me coller les doigts sur les boîtiers en métal de mes Nikon. Il faut que je capture ces chefs-d'œuvre. Il est 16h 50 et le contrôleur nous attend pour fermer l’aérodrome. Dans dix minutes, le tarif triple et passe dans le douloureux barème des "Week-end & After- hours". Règle ennuyeuse au Groenland, surtout pour nous qui sommes lents. Durant les deux dernières heures au dessus de la calotte, nous avons tiré sur les barres comme des dingues, pour arriver juste a temps dans la fenêtre impartie et échapper au matraquage. Mike qui vole sur une aile-camion a les bras en marmelade. Nous atterrissons deux minutes avant les fatidiques dix-sept heures. Mike me fait une grimace entendue lorsque le contrôleur vient nous annoncer qu’il allait nous faire une rallonge de deux heures au tarif normal.
Une semaine auparavant, un bimoteur anglais est arrivé ici avec dix minutes de fuel dans ses réservoirs. La piste était fermée par le brouillard, mais il y avait quelques trous dans la couche que le contrôleur tenta d’indiquer aux deux pilotes. Deux minutes plus tard il y eut un écho violent dans la baie de Kulusuk. Le Beechcraft Baron venait de s’écraser contre les montagnes.
7 août 99... En mission sur l’océan…
En virant sur trois cent soixante degrés, je réalise que le Groenland est toujours là, bien visible et pourtant Kulusuk est maintenant à 340 kilomètres. La visibilité est déconcertante, presque déroutante. Avec mes trois paires de gants, j’ai de sérieuses difficultés à prendre des photos de Mike en dessous de moi et sur le fond noir de la mer. Le moindre mouvement laisse soudain des filets d’air glacé se faufiler sous mon casque. Cette étape vers l’Islande est très pénible. Pour la première fois, je réalise que le froid brûle. Je colmate au mieux les infiltrations et me résigne à adopter une attitude immobile. Le temps passe trois fois moins vite que lors des survols des plages du Pacifique. Mais bon sang, qu'est-ce que je suis venu foutre ici!? Le fait de me poser cette question est plutôt rassurant : j'appartiens encore au camp des gens normaux. Heureusement, les moteurs semblent parfaitement à l’aise dans ces températures extrêmes et ronronnent sereinement. Et bien-sûr, nous passons la moitié du temps a scanner les jauges et analyser les sons des Rotax, la vieille chanson… C’est la procédure douloureuse des pingouins maso qui traversent les mers avec des petits avions. Pour le reste, nous voguons dans un univers de pensées agréables, soudainement assassinées par de ponctuelles visions d’horreur. Pour chasser la panique naissante, les yeux repartent au boulot. Tous les paramètres moteurs sont dans le vert, etc., etc.… Nous arrivons à Reykjavik après un vol interminable de huit heures et 25 minutes.
9 août, 24’800 km. Libération !
Après sept heures qui n’en finissent plus, nous approchons des côtes écossaises. A Stornoway, la météo n’est pas brillante. Le vent souffle très fort et les rafales nous attendent sur le petit trait de goudron qui apparaît soudain sur l’île de Lewis. Un vent favorable nous a poussé depuis l’Islande et nous croisons à plus de 120km/h. Cela nous a évité une nuit aux îles Féroé et un atterrissage réputé difficile même pour les Boeing, à cause des vents et rotors qui maltraitent en permanence le fond du fjord de Vagra (j’ai dit Vagra!), où l’aéroport est flanqué. Nous venons de survoler 880 kilomètres, notre plus longue étape maritime en distance et la plus froide aussi. Je lâche un puissant soupir canin lorsque nous passons au dessus des premiers pâturages. Les sévères turbulences près du relief de l’île ne nous affectent même pas. Nous sommes exténués, frigorifiés, mais sur un nuage d’extase. Nous finissons au pub du White Horse avec quelques pilotes, éclusons deux bouteilles de Champagne puis plus tard, derrière le long bar de chêne, nous gravissons les escaliers serrés qui nous emmènent au fond d’un tunnel jusqu’à une chambre minuscule où nous nous écroulons pour un coma de 12 heures…
L’Ecosse sera toujours un des endroits magique de la planète, non seulement en raison de ses paysages mais surtout du rayonnement de ses habitants. Les écossais sont adorables. Nous fonçons à travers le Royaume et Mike arrive à temps pour son rendez-vous.
Enlever mon hélice avant chaque vol était devenu une sorte de rituel. Chacun des vols dangereux qui suivaient cette procédure mystique s'étaient terminés dans le bonheur et le succès. J’ai presque envie de continuer ce cirque jusqu’au Cap. On devient facilement superstitieux.
Nigel Beale, l’agent Rotax britannique nous offre ses services. Il se tape cinq heures sur les Motorways encombrées pour nous rencontrer à Londres et s’occuper de nos moteurs.
Comme nous l’avions pensé, c’est bien le limiteur de couple qui est à l’origine du problème. Par sécurité, Nigel supprime ces accessoires option sur les deux moteurs. Au moment de régler nos comptes, Nigel refuse tout payement et dit qu’il enverra la facture en Autriche. Même scénario chez Rotax France une semaine plus tard lorsque nous emmenons mon ULM sur une remorque depuis Autun, pression d’huile morte. Les gars d’Avirex trouvent une fissure au niveau du radiateur. Cela aurait pu lâcher au dessus de l’océan. De retour à Autun, l’équipe DTA effectue un service express de mon engin, puis file aux championnats de France alors que Mike et moi repartons direction Genève.
Le fils de Mike arrive d'Afrique du sud et décide de nous accompagner un bout. Mon frangin qui a quelques vacances craque lorsque je lui propose de se joindre à nous jusqu'au Maroc. Ca faisait longtemps que je rêvais d'emmener mon frère en ballade ULM. Nous quittons le sympatique aéro-club d'Annemasse le 9 du 9, 99, date inoubliable. Nos machines sont en limite de charge et le décollage n'en finit plus. Nous faisons un léger crochet vers Avignon et allons boire un coup avec notre copain Petit et lui montrer à quel point ses hélices ont été à la hauteur. En effet, depuis Buenos Aires, nous volons avec les mêmes pales, et toutes les rechanges sont emballées dans leur bulles d'origines. Arplast c'est décidément le top, spécialement pour ce genre de raids.
Gastronomie dans le Sud-Ouest
Ce voyage dans le sud Ouest de la France nous fait découvrir des régions sensationelles! Nous sommes reçus très amicalement chez Jean-Luc et Pascale d'ULM Evasion à Domme, puis encore le lendemain chez Philippe Boucherat et son équipe à Montpezat. Près de Biarritz c'est carrément du délire. Avant de filer sur l'Espagne, nous sommes invités sur la petite base ultra sympa de Montestrucq par une équipe joviale qui nous ont préparé une réception hors ligne. Un buffet nous attend devant les hangars. L'arrêt est plus gastronomique qu'aéronautique, particularité des étapes qui marquent un voyage à jamais. Nous goûtons aux merveilles du coin, à savoir le foie gras arrosé de Jurançon, puis, la Garbure, soupe crée pour Henri IV, et plein d'autres spécialités mises au point avec grand art par Mme Costemale.





