
Règlements de comptes à la sibérienne...
C'est en partant vers Oulan-Oude, lors d'une visite chez les parents d'un ami russe, que j'ai découvert une certaine loi nommée "la loi de la taïga ". Elle semble toujours en vigueur. Les parents de mon ami habitaient l'Ukraine vers 1935, ils étaient un peu trop aisés pour l'époque, tous leurs biens furent confisqués par le parti et ils furent déportés en Sibérie dans la région d'Olan-Oude. Un classique de cette époque ! Ils habitent comme au premier jour, le long de la voie ferrée du transsibérien où ils furent employés pour son entretien. Le père de mon ami, très actif, fut vite nommé chef d'un groupe fort de 40 chemineaux. Mais celui-ci, très exigeant avec ses hommes, n'était pas apprécié de tous ! Lors d'une pause, il s'assoupit au bord des rails. Par malheur un wagon bougea et lui trancha la main qui était posée sur le rail. On ne sait toujours pas pourquoi ce wagon a bougé mais on a quelques doutes ! Dans la maison familiale, je rencontrais aussi un des frères de mon ami. Ils parlaient à voix basse entre eux. Dès qu'ils se séparèrent, mon ami me promit de me parler de son frère dans la voiture. Lors de son service militaire, ses qualités de tireur furent remarquées. Il fut muté dans un groupe de tireurs d'élite et revint de l'armée passionné par les armes. Excellent chasseur, il ne pouvait s'empêcher de braconner en permanence. Les autorités locales s'étaient jurées de le prendre sur le fait. Un beau jour, un garde chasse le surprit en train de dépouiller un cerf et le somma de se rendre. Refusant tout ordre, il se retourna et fit feu. Le garde chasse, heureusement, ne fut que légèrement blessé. Il se plaignit à la milice et notre ami écopa de 4 ans de prison à Irkoutsk. On lui supprima toutes ses armes, mais rien n'y fit. Il y a quelques temps, il invita son frère à la chasse, lequel fut tout étonné de le voir partir dans la forêt sans fusil : " ne t'inquiète pas, lui dit il, tu verras ! ". Sans comprendre d'où il les sortait, son frère, au beau milieu de la taïga, dénichait des fusils de toutes sortes, tous plus puissants les uns que les autres, fusil à lunette, fusil de guerre... Il vit ainsi apparaître 5 fusils différents qu'il cachait successivement, au fur et à mesure de la chasse... Puis il me raconta les petits ennuis de son frère au travail. Il eut, il y a quelque temps avec son patron, un petit différent. Celui-ci le menaça de le renvoyer. Notre ami décida donc d'appliquer la loi de la taïga. Par une sombre nuit d'hiver, la datcha de son patron brûla mystérieusement. Celui-ci comprit vite d'où venait le message et il ne fut pas renvoyé. C'était le premier avertissement. Mon ami m'expliqua que le deuxième avertissement ressemble à l'ours que l'on ne sent jamais venir : on meurt tout à coup d'une balle mystérieuse ! C'est ainsi que dans les villages au bord de la taïga se règlent les petits problèmes du quotidien...
Vie des trappeurs.
Si un chasseur participe à sa première chasse, il est de tradition d'accrocher les écureuils morts non loin de son lit. Au bout de quelques heures les puces qui se trouvent dans les écureuils en sortent par centaines et ne se privent pas de troubler le sommeil du pauvre néophyte qui se trouve ainsi pris, pendant la nuit, de démangeaisons inexpliquées ! Mis en garde, j'étais prêt pour partir chez un trappeur. Et non, on ne me fera pas le coup de l'écureuil ! ! Je pris donc l'avion d'Irkoutsk vers Niznangarsk par une journée très ensoleillée, ce qui me permit de découvrir, vu du ciel, le Baïkal et les chaînes de montagnes qui l'entourent. Spectacle féerique de ces immensités sous la neige où ne vit quasiment personne. Dans le nord je fus accueilli par mon ami Alexander Korovin, il fut pendant 20 ans garde chasse dans la réserve du nord ouest du lac. J'étais entre de bonnes mains pour un séjour dans la taïga. Avant de traverser le lac gelé, Alexander s'arrêta sur un étang non loin du lac pour attraper des Bormouchs. Je n'avouais pas à Alexandre que le Bormouch était pour moi un animal inconnu. Alexandre après avoir creusé un trou dans la glace y fit plonger une espèce de grande raclette avec un filet à son extrémité. Il la fit tourner autour du trou, son instrument raclait le dessous de la glace. Quand il eut fini le premier tour, il ajouta une rallonge à son instrument pour racler la glace un peu plus loin. Au bout d'un quart d'heure et 4 rallonges, il sortit la raclette et dans le filet apparurent des centaines de vers qui vivent accrochés à la glace. Mais attention, tous les étangs ne sont pas bons pour le Bormouch ! Ces vers allaient servir à appâter le poison pour la pêche dans les trous de glace. Pas de Bormouch ! Pas de poisson ! D'où l'importance de la bestiole ! Les vers bien emballés dans la voiture, nous étions prêts pour la traversée du lac, 40 de km qui se font toujours avec un peu d'inquiétude car la glace est moins sûre que la terre ferme ! Après quelques km, Alexandre arrêta la voiture et nous avons bu des gobelets de Vodka à la santé du dieu Bourtane. C'est toujours préférable d'avoir les dieux dans sa poche lorsque l'on roule sur la glace ! Seuls sur la glace, nous piquons plein Est vers sa cabane. Sa cabane ou Zimavio, se trouve à 10 m de l'eau, au milieu d'une grande crique sauvage. Sous les fenêtres : le lac. Dans notre dos : la montagne et la grande taïga. La cabane est composée d'une seule pièce de 20 m carré ; à l'entrée se trouve le poêle à bois qui chauffe comme dans chaque cabane incroyablement bien. Il faisait certains soirs plus de 30 degrés à l'intérieur et un bon moins 25 dehors. Tout est très rustique, des planches en bois font office de lits. Trois jeunes pêcheurs se trouvaient dans la cabane, sans travail en ville, ils tentent de survivre en pêchant dans la glace. Ils passent des heures allongées sur la glace, la tête penchée au-dessus du trou pour essayer d'apercevoir le poisson et de le ferrer au bon moment. C'est un euphémisme que de dire qu'ils n'ont pas la vie facile, ils sont démunis de tout. Un soir je les ai regardés : songeurs, ils découpaient des bouts de carton dans des boîtes de thé pour se faire un jeu de cartes. C'est à la lueur de la lampe à pétrole que les soirées s'écoulaient lentement. Les histoires de pêche et de chasse étaient racontées avec enthousiasme. J'avais le sentiment de vivre dans un autre monde, une autre époque, tellement loin de ce que l'on appelle la civilisation. Ces jeunes étaient en permanence de bonne humeur, le seul point qui les inquiétait était leur avenir. Ils ne semblaient pas voir le bout du tunnel, la Russie s'effondre autour d'eux, plus de travail. Ils me firent part un soir de leur seul espoir : " un jour peut-être nous rejoindrons la Légion Etrangère ". Je leur dit que cela devait être dur le régime de la légion, mais ce n'est pas cela qui les inquiétait le moins du monde ! Pendant 6 jours, je vécus au rythme de la pêche, de la pose des pièges pour la Zibeline, les écureuils ou tout animal à fourrure qui voudrait bien s'y prendre. Malheureusement pour eux les prises furent bien rares cette semaine là. Un après midi nous avons fait un break et nous sommes partis aux sources d'eau chaude de Hakousé. Quel plaisir de se baigner dans cette eau qui sort de terre à 47 degrés ! C'est une des plus belles salle de bain que je connaisse, la taïga, la neige et cette source étonnante qui jaillit des rochers.
Chronique
Après 6 jours de promenade dans la taïga, il fallut rentrer et quitter cet autre monde. Nous devions traverser de nouveau le lac. Comme il était tombé beaucoup de neige, Alexandre décida de ne pas couper directement par le milieu du lac mais de remonter plus au nord où il espérait trouver des traces de véhicules. En guise de traces, c'est la tempête qui nous attendait. Très vite impossible de se diriger, le ciel était aussi blanc que la neige, il n'y avait pas de différence entre la neige et l'horizon, plus de trace du soleil, c'était la nuit blanche. Alexandre tournait en rond, tous les 100 mètres, il descendait de la voiture pour tester la glace à l'aide d'un pic, il nous fallait éviter les failles récentes où la glace n'était épaisse que de quelques centimètres. On était perdu, au milieu d'une tempête, sur une glace molle, avec peu d'essence dans les réservoirs. Alexandre se souvint que j'avais dans mes affaires un GPS (compas électronique) et me dit très calmement : " Arnaud dis moi où il faut se diriger ". J'avais souvent utilisé le GPS mais jamais dans des situations difficiles et Alexandre était persuadé que cela ne devait pas me poser le moindre problème. Ne disposant pas des coordonnées de notre objectif, je ne pus que lui donner la direction du nord ouest en priant très fort que la machine ne se trompe pas ! Pour une fois qu'un engin que je considérais toujours comme l'objet du "scout de luxe " servait, je n'étais pas peu fier. La technologie, cela a du bon aussi. Il nous aura fallu 6 bonnes heures pour parcourir 50 km, mais dans la bonne direction. De retour à Severobaikal nous retrouvions les joies de la civilisation, électricité et eau chaude. Mais rien ne remplacera les sources d'eau chaude d'Hakousé et la vue de la banquise du Baïkal de la cabane d'Alexandre. De retour à Irkoutsk dans mon appartement de la rue Karl Marx, je pense déjà avec impatience à mon prochain voyage vers Ouchkany.
info plus
Arnaud Humann est organisateur de voyages en Sibérie et tout particulièrement dans la région du lac Baïkal qu’il a exploré sous toutes les coutures, à pied, à ski et en camion… N’hésitez pas à le contacter par mail pour tout projet de voyage en ces régions (Arnaud est en relation avec des tours opérateurs français).
Le site internet d’Arnaud :baikal-lake.org





