Chili
Chili : Very large télescope

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Eric Bataille | 13.11.2003 | 578 visites | 0Favoris |
Eric Bataille

S’il existe un seul endroit qui peut radicalement transformer les couche-tôt les plus forcenés en noctambules délirants, c’est bien le désert d’Atacama au Chili, quelque part entre les ports d’Antofagasta et de la Serena... Dans cette étroite langue de désert bordée par les Andes et l’océan Pacifique, les ciels nocturnes sont les plus beaux de la planète. C’est un lieu magique qui vous fera aimer passionnément la nuit et ses mystères, qu’elle que soit la manière de l’admirer : à l’œil nu, avec des jumelles ou derrière l’optique sophistiquée du plus grand observatoire du monde. Tout commence par un long vol de nuit au dessus de l’Atlantique. Au petit matin, après avoir franchi la toujours redoutable barrière immaculée des Andes et frôlé précautionneusement le sommet éblouissant de l’Aconcagua, vous découvrirez alors Santiago, la lumineuse. Embarquez aussitôt pour le port d’Antofagasta, là-haut, dans El Norte.

Chili : Very large télescopeTel un funambule, l’avion remonte la côte chilienne. Les passagers assis du côté gauche planent au dessus du Pacifique austral et désertique, ceux de droite survolent le désert le plus aride de la planète. D’un simple coup d’œil, ils embrassent le pays sur toute sa largeur et ce qu’ils voient est prodigieusement beau ! Antofagasta est un port où la vie peut être merveilleuse, alors ne repartez pas tout de suite et offrez vous un peu de bonheur. Au diable les bonnes adresses confidentielles ! Installez-vous simplement au Grand Hôtel dans une chambre avec vue sur mer. Grand, imposant et d’un luxe suranné, il exhale parfaitement l’âme de la baie. Partez ensuite à la découverte du Mercado, à une volée de pas de long des quais. Flânez entre ses étalages brouillons, envahissant, colorés, parfumés et séduisants. On y trouve au choix des légumes inconnus et tarabiscotés aux senteurs florales et musquées, des poudres de Perlimpinpin censées favoriser l’amour, la richesse, l’intelligence ou vous préserver des maladies, de la faillite matérielle et de la malédiction du diable.

Chili : Very large télescopeSurtout, il y a ces étals regorgeants de coquillages et crustacés, la grande spécialité de la côté chilienne du Pérou au Cap Horn. Ils sont littéralement exceptionnels ! Caparaçonnés, cloisonnés, striés, mous, élastiques, sombres, vermillons ou fluorescents, la texture somptueuse ou d’aspect peu ragoûtant pour les coquillages, l’antenne trapue, les pattes démesurées ou les pinces effrayantes pour les crustacés, ils sont une invitation permanente à la dégustation. Et quel meilleur endroit pour les savourer qu’une de ces gargottes conviviales du Mercado... On vous servira à satiété du pain et du vin, accompagnés d’une cuisine simple et succulente dans une ambiance conviviale. Quand enfin vous quitterez la taverne, délicieusement repus de " choros al dente " et de poulpe grillé, dirigez-vous simplement vers le tourbillon étourdissant de pélicans qui fréquentent les environs. Accoudez-vous à la rambarde au dessus de la mer, là où l’on déverse les restes de poissons invendus du marché. Portés par les flux de l’océan, des troupeaux de phoques cabotinent entre deux trains de vagues, se gavent lascivement sous un ciel lumineux, persillé ici ou là de cumulus et disputent ardemment leur goûter aux oiseaux marins. Plus tard, après avoir longuement déambulé sur le port, installez-vous au Yacht Club pour déguster un des meilleurs Pisco Sours d’Amérique du Sud. Encore et toujours, sous des nuées tourbillonnantes de cormorans. Prenez une table sur la terrasse, et au fur et à mesure de la course du soleil vers l’océan, tournez vous progressivement vers les hauteurs rosissantes qui surplombent Antofagasta. Abruptes et désertiques, les falaises qui dominent la ville annoncent le désert... La route y grimpe en lacets resserrés puis s’enfonce dans une gorge austère avant de déboucher dans la fournaise de l’Atacama, une des régions les plus inhospitalières de la planète. Mais avant de vous y aventurer, profitez de cette nuit pour préparer votre véhicule, compléter les pleins d’eau et de carburant et savourer les lumières festives de la ville.

Chili : Very large télescopeQuittez l’océan au petit jour, à l’heure ou les lamas s’éveillent. La rocaille et le sable se parent de nuances pastel et l’ambiance est à la douceur suave. Puis, très vite, le soleil va laminer le paysage de sa lumière crue. Le ruban de bitume de la Panaméricaine traverse ce néant du nord au sud. Les panneaux défilent et annoncent d’autres villes, d’autres ports, toujours plus lointains et exotiques : Arica, 1200 kms, Iquique, Santiago, Valparaiso, Puerto Natales à 2500 kms, juste aux avants-postes de l’Antarctique. Gardez ces destinations magiques pour une prochaine virée et contentez-vous, dans un premier temps, de suivre la Panaméricaine sur une cinquantaine de kilomètres vers le sud avant de bifurquer sur l’ancienne piste qui mène à Taltal.

Chili : Very large télescopeUne première heure à filer sur cette excellente piste de sable et de sel qui épouse les grandes ondulations de désert. Sur votre droite, une ligne sombre tranche la base de la cordillère. C’est la faille de Nazca où se heurtent les plaques tectoniques du Pacifique et de l’Amérique du sud. Bref, un endroit éminemment instable ! Pourtant, c’est là que l’European Southern Obseratory construit depuis une quinzaine d’années le plus grand observatoire du monde, le V.L.T. Paranal. A quelques kilomètres seulement de cette redoutable frontière géologique, les lunettes entre deux failles, il s’installe progressivement au sommet tronqué du Cerro Paranal. Mais avant d’accéder au Saint des Saints, j’ai prévu de bivouaquer sur le cero Armazones, une autre montagne en plein désert, fréquentée, de temps à autre, par l’équipe d’astronomes de l’université d’Antofagasta.

Chili : Very large télescopeOn y accède par une piste confidentielle et fortement dépendante des conditions climatiques. Aujourd’hui, le 4x4 souffre sur un terrain bouleversé par les dernières pluies violentes et destructrices. Ce qui reste de la piste zigzague entre cailloux acérés et ravines éboulées. Deux heures plus tard, la trace se fait plus nette et franchement vertigineuse à flanc de montagne. Encore quelques virages à décrocher le cœur et j’arrête mon véhicule devant la mine réjouie et amicale du senor Barrera, grande figure charismatique de l’astronomie chilienne. Il m’indique un endroit où installer mon duvet à l’abri du vent et déjà le crépuscule s’annonce, flamboyant et glacial... Le regard porte à plus de cinquante kilomètres, bien au delà des vagues minérales qui semblent rouler doucement au gré de la course du soleil. Une fois la nuit tombée, nous nous installons à proximité de son télescope de 100 mm, enfouis dans de douillettes vestes en fourrure polaire et pourvus de boissons chaudes et fortes à volonté. La soirée s’annonce grandiose mais malheureusement trop brève pour les bavards passionnés que nous sommes. J’aurai à peine le temps d’entrevoir les satellites de Jupiter, de fantasmer sur les exo-planètes, de reconnaître le Grand Nuage de Magellan du Petit, de rêver devant la Croix du Sud, que déjà l’aube éclaircira les sommets, balayant nos visions nocturnes. La nuit est morte, vive la nuit ! Ah qu’il est savoureux ce café dégusté au petit matin, à l’heure où le désert se pare d’une lumière aux reflets d’abricot... Mais on m’attend au V.L.T. Paranal pour une nouvelle nuit blanche ! La piste est toujours aussi vertigineuse mais après une telle nuit, le cœur est rassuré. Une trentaine de kilomètres plus au sud, voici l’embranchement menant au " Very Large Telescope " du Paranal.

Chili : Very large télescopeComme pour tout grand observatoire qui se respecte, l’accès se fait par une piste privée et fermée par une guérite bien gardée. Ensuite seulement, on découvre la base. Aucun romantisme dans l’alignement régulier de ces rangées de containers blancs qui font office de chambres, de sanitaires, de bureaux où l’on gère et de restaurant où l’on mange très bien et à toute heure. Ceux qui ont fréquenté des base militaires, scientifiques ou pétrolières en Arctique, dans le désert ou au milieu de nulle part, comprendront ! Une cinquantaine de mètres au dessus de la base-vie trône l’observatoire. Il s’étend sur un hectare au sommet de la montagne qui a été arasée pour accueillir quatre miroirs principaux de 8 mètres de diamètre et deux secondaires, plus petits. On y est en permanence secoué par le vent, essoufflé par le manque d’oxygène, aveuglé par la lumière... mais on se sent au sommet du monde, encore sur la Terre mais déjà si proche des étoiles !

Chili : Very large télescopeNul romantisme non plus à l’intérieur des bâtiments qui font davantage penser à une centrale thermique qu’à un observatoire astronomique. Des tuyaux, des fils, des câbles courent de coursives en placards électriques. Le béton et l’acier colonisent les moindres recoins. Surtout, il y a ces extraordinaires miroirs géants de 8 mètres de diamètre chacun, délicatement couchés sur un matelas composé de centaines de vérins actifs. Avant de se positionner dans leur écrin sophistiqué, ces miroirs ont fait un très long voyage. D’abord coulés dans une verrerie allemande, ils ont ensuite été polis dans une petite usine très spécialisée de la vallée de la Seine, puis ont descendu le fleuve en péniche jusqu’au port du Havre avant d’être embarqués sur un cargo pour le Chili. Ensuite, il a fallu construire une piste en sel pour permettre leur convoyage à travers le désert jusqu'à la montagne. Un voyage au long cours d’une petite dizaine d’années. Aujourd’hui, 4 télescopes reçoivent la lumière du cosmos. Les résultats dépassent déjà les ambitions des plus optimistes, concurrençant les performances du télescope spatial Hubble. Ainsi, ces extraordinaires photographies d’explosions de Supernova dans le Grand Nuage de Magellan ou ces clichés intimistes de galaxies distantes de plusieurs milliards d’années lumières. Après une nouvelle nuit blanche, je quitte, sonné, mes compagnons d’exploration stellaire. Sur la plate-forme battue par les vents, je croise les permanents de jour qui viennent prendre leur quart. Dehors, le paysage est somptueux.

Chili : Very large télescopeD’un côté, le désert et son aridité absolue. Aucune tache végétale ne vient accrocher l’œil qui ne perçoit qu’un moutonnement de vagues minérales aux reflets d’or sous un ciel immaculé. Sur l’autre versant, l’horizon disparaît sous une nébulosité permanente. Les nuages du Pacifique viennent buter quelques centaines de mètres sous le sommet de la montagne, piégés par le courant froid de Humboldt. L’équilibre entre les éléments semble parfait et voué à une éternité inéluctable. Circulez ! Il n’y a plus rien à voir me dit le soleil levant. Alors je repars dans la chaleur sèche et la lumière déjà aveuglante. La piste s’incline brusquement en de nombreux lacets en épingle. En quelques centaines de mètres, le ciel immaculé se voile de sirus opaques puis disparaît sous les nuées. Les pentes rocailleuses se parent de cactus en buissons. Il y en a des ronds, des squelettiques, des tordus, des pâles et des vermillons. Soudain, l’air suinte d’humidité de l’océan qui m’apparaît au sortir d’une courbe. La vue est grandiose sur la côte désertique et battue par une houle déferlante. Une nouvelle journée commence qui s’annonce fabuleuse. Quoi de plus normal quand on voyage au Chili !

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