
Mauritanie
Mauritanie : A bord du plus long train du monde
Des rails sur la dune
Le plus lourd, le plus long mais aussi le plus lent du monde. Le train qui relie chaque jour les villes de Zouerate et de Nouadhibou au nord de la Mauritanie collectionne les records. Au cœur du désert, la machine infernale transporte sans relâche nuit et jour des milliers de tonnes de minerai mais aussi quelques voyageurs téméraires…Embarquement immédiat à bord de cet incroyable chameau de fer !
Quelques soubresauts, un grincement aigu, long et pénible, un dernier chaos et le convoi s’immobilise soudain sur une voie de garage. Sur la plateforme rongée par la rouille, la cinquantaine de voyageurs étendue au milieu des bagages est sortie comme un seul être de sa torpeur. De cet amas de chair et de tissus multicolores s’échappent des regards embrumés, encore à demi éteints. Autour de la bête aux roues d’acier, se dessine dans la douce fraîcheur du soir, un paysage de sable et de rocailles. Quelque part plus au nord, des sommets escarpés semblent observer immobiles notre train désormais à l’arrêt quelque part au cœur de l’Adrar mauritanien.
Une faible lueur bleutée s’est allumée dans la pénombre à quelques encablures de la voie et virevolte au gré du vent. Une famille nomade à l’heure du repas sans doute. Un jeune homme en boubou aux couleurs du ciel de midi s’avance d’ailleurs. Il salue les passagers, les frôle, les touche. Derrière son chèche à moitié défait, il tente de se mêler aux conversations et boit les paroles de chacun comme s’il voulait s’enivrer de cette bouffée de vie soudaine. Sur la plateforme, Mohamed Lemine s’affère autour d’un réchaud sans âge. Il a été désigné pour préparer le thé. De la théière au verre, du verre à la théière, il transvase le liquide ambré en un jet fumant, précis et régulier. La mousse s’étoffe, déborde. Une douce chaleur mentholée a envahi l’atmosphère
Un mastodonte de deux kilomètres de long
Un bruit sourd dans le lointain. Le tac tac des jantes métalliques sur les rails se fait de plus en plus audibles. Un convoi roulant en sens inverse est à l’approche. Mohamed Lemine se lève et se fraye un passage jusqu’à l’une des extrémités de la plateforme. Il veut voir le monstre arriver. « Il n’y a qu’une voie. Nous nous sommes arrêtés sur une portion de rail en retrait pour laisser passer un autre train », explique le jeune homme. « Je ne me lasserai jamais de voir ce mastodonte de deux kilomètres de long fendre l’air». Trois locomotives diesel de 3300 Cv, près de 200 wagons, un nuage de poussière géant et un brouhaha du tonnerre, sous nos yeux, une caravane infernale défile et ne semble plus vouloir en finir. Quatre minutes ont passé. Enfin, le dernier wagon disparaît à l’horizon, direction la mine à ciel ouvert de Kedia d'Idjil où il fera le plein de près de 20000 tonnes de minerai de fer. Le fer : la raison d’être des 650 kilomètres de voie entre Zouerate et le port de Nouadhibou. Première ressource du pays avant la pêche et bientôt le pétrole, le train des sables en achemine chaque année 12 millions de tonnes. Le convoi où nous avons pris place en est chargé.
Notre train a repris sa course dans un paysage lunaire désormais éclairé par les seules étoiles. Sa vitesse de croisière : 40 km/h guère plus. La température tout à l’heure agréable a soudainement chuté. Le vent s’est levé et chacun s’enveloppe dans son chèche ou se recouvre de son voile. Soudain le sable est là, partout, fin, presque liquide. Les grains minuscules s’engouffrent dans les vêtements et viennent gratter la moindre parcelle de peau laissée à l’air libre n’épargnant ni les yeux, ni le nez, ni les oreilles.
Face contre terre, les voyageurs tentent tant bien que mal de se protéger, certains habitués à un tel traitement parviennent même à trouver le sommeil. Il doit faire à peine 10°c. Il y a cinq heures à peine, à Chôum, les rayons du soleil chauffaient à blanc le train tout entier. De l’amas de ferraille s’échappait alors une chaleur qui dépassait les 55°.
Chôum ville fantôme
Chôum, village fantôme tout droit sorti d’un mauvais western, vit au rythme de la voie ferrée. Six trains par jour (trois dans chaque sens) y font une courte et unique étape. C’est là qu’a commencé notre périple ferroviaire. Pour rejoindre cette étincelle de vie prisonnière du désert, il faut goûter une première fois aux joies des transports en commun mauritaniens. Au départ d’Atar, le pôle touristique du pays, quelques taxis collectifs effectuent chaque jour la liaison. 120 kilomètres de pistes tortueuses, entassés à plus de quinze dans la benne d’un inconfortable 4X4 Toyota. Les yeux se réjouissent et savourent chaque minute. Les reins et le dos sont malmenés et lancent terriblement. Inutile de bouger. Ici, la souffrance est physique, le bonheur est intérieur.
Puis soudain, alors que la douleur menaçait de gagner l’esprit, Chôum apparaît tel un mirage à l’horizon. Une vapeur vitreuse en suspend au dessus du sable bouillonnant. Il est 14heures. Pas âme qui vive dans la rue principale. Ici plus qu’ailleurs le soleil semble prendre un malin plaisir à torturer les êtres vivants de ses puissants rayons. Chacun, homme ou animal, somnole à l’ombre d’un des nombreux abris en bois qui jalonne le centre ville. Impossible de connaître l’heure de passage du prochain train. Les imprévus sont tellement réguliers que jamais la locomotive ne pointe son nez à horaires réguliers. Sidi Mohamed tente d’orienter les rares touristes qui sac au dos errent dans la fournaise en quête d’un hypothétique renseignement. « Où allez-vous. A Nouadhibou ? A Zouerate ? Le train passe en fin d’après-midi. Il faut prendre un 4X4 pour rallier la gare. C’est à deux kilomètres », lance-t-il.
Embarquement immédiat
Les bagages sont entassés à la hâte sur le toit du véhicule. Les plus rapides se hissent dans la cabine. La plupart s’accroche aux portières, les pieds en équilibre sur le marchepied. La voie enfin est là et s’étirent comme un serpent dans le lointain. Sur une centaine de mètres, s’étale une accumulation de wagons hors service et de pièces métalliques usées par la corrosion. Un cimetière de ferraille que quelques gamins ont reconverti en un dangereux terrain de jeu. En face, un bâtiment en dur de taille modeste : la gare de Chôum. Au guichet, on vend pour 2200 ouguiyas (environ 7 euros), des billets pour l’unique wagon de passagers du train. Littéralement bondé, le compartiment situé en queue de cortège a pourtant la réputation d’être presque confortable. Mais peu de Mauritaniens ont les moyens de s’offrir ce luxe et beaucoup choisissent de voyager à même le minerai. Jusqu’à peu, Mohamed Lemine, 17 ans, rejoignait Nouadhibou de cette manière. Mais lors de son dernier trajet, des amis l’on guidé jusqu’à une plateforme laissée vide à l’arrière du convoi. « Le minerai de fer tâche les vêtements et la peau. Sans couverture pour se protéger, c’est un enfer. Le voyage sur la plateforme est gratuit aussi. Mais il faut être le plus rapide pour se faire une place », confie le jeune homme, une grosse valise en cuir à la main. Trois heures passent.
Soudain, la clameur parcourt les groupes assis de part et d’autre de la voie au milieu de volumineux bagages. Il arrive. Au loin, la locomotive bleue et jaune du mille-pattes d’acier se détache sur le ciel rosé. En un éclair tout le monde s’est levé. Comme soudainement habités par une fièvre ravageuse, les voyageurs se mettent à courir en tous sens, déplaçant selon d’impénétrables stratégies, bagages, chèvres et enfants. Chacun veut être le premier à embarquer. Dans un vacarme assourdissant, le plus long train du monde fait son entrée. La fourmilière s’agite encore davantage. A l’arrière, le wagon de passagers est pris d’assaut. Le plus impatients se hissent par les fenêtres. En moins de trois minutes, toutes les places assises sont occupées. D’autres, escaladent les wagons de minerai. Des valises tombent au sol, s’éventrant presque. Sur les talons de Mohamed Lemine, nous courrons jusqu’à la plateforme arrière. De nombreux passagers y ont déjà pris place. Nous grimpons tout de même. Il faut porter assistance à une famille qui lutte pour faire embarquer une chèvre récalcitrante. Ca y est nous voilà installés. Le train lentement reprend sa course. Derrière Chôum retrouve son allure fantomatique. Jusqu’à l’océan, le voyage durera treize heures.
Terminus tout le monde descend
Les premiers rayons du soleil viennent légèrement réchauffer l’atmosphère. La nuit a été longue.
Les éléments ont fait souffrir l’ensemble des passagers. Le vent surtout a perturbé l’avancée du convoi. Les bourrasques violentes et régulières ont fait s’abattre une épaisse couche de sable sur la plateforme. Nous en sommes presque intégralement recouvert. Les équipes de désensablement postées tous les cinquante kilomètres n’ont pas dû chômer cette nuit. C’est désormais la brise du large qui souffle. Il fait encore frais à peine 15°. L’arrivée à Nouadhibou est imminente. Déjà les faubourgs miséreux de la capitale économique se dessinent à gauche de la voie. Le train amorce son freinage. Sur la plateforme, on rassemble les bagages. Nous dépassons la ville. La gare est située en périphérie. Une vulgaire bâtisse au bord de la route. Les machines se sont tues. Dans une cohue en tout point identique à celle de l’embarquement, les voyageurs sautent à terre. Ceux qui ont pris place sur le train dès Zouerate mettent fin à un périple de près de 18 heures. Quelques biscuits, du zrig, le lait de chamelle et surtout de grosses quantités de thé, leur ont permis de supporter ce pénible trajet.
Les taxis qui attendent en bordure de route sont investis par les passagers les plus pressés. La plupart sont ceux du wagon VIP. Un espace de ‘’luxe‘’ destiné aux employés de la SNIM, la compagnie de chemin de fer locale, et à leur famille. Mélim se présente comme le responsable du compartiment. « Ici, c’est un espace couchette privé réservé au personnel. L’endroit est bien plus confortable que le wagon passager. Bien sûr, ce n’est pas encore à la hauteur des services proposés par la SNCF mais nous ne désespérons pas de les égaler. La SNIM n’a encore que 40 ans », lance t-il ironiquement.
Le train n’a pourtant pas encore atteint son terminus. Encore cinq kilomètres environ restent à parcourir jusqu’à l’usine où sera déchargé le minerai avant qu’il ne soit exporté par bateau aux quatre coins du monde. Pour le moment, on décharge d’autres marchandises entreposées sur les wagons de queue. A petites enjambées, nous gagnons la plage à proximité. Le vent s’est essoufflé.
A la faveur de l’accalmie, nous nous étendons sur le sable, hier encore au cœur du désert, aujourd’hui face à la mer.
info plus
www.snim.com : la SNIM (société nationale industrielle et minière), est chargée de l’exploitation du train du désert. Une entreprise moderne au cœur du désert…
www.terremauritanie.com : Un site complet dédié à la Mauritanie sous toutes ses facettes. Une mine de renseignements pour le voyageur sur le départ. (hébergements, guide, mode de vie…)
www.cheminsdesable.com/public.chemins.detail.screen?p_id=1 : Sur la même voie, circule un autorail (en réalité des anciennes rames de RER recyclées) uniquement destinées aux touristes. Compartiments climatisés et vue panoramique garantis. Le confort est au rendez-vous, cependant le concept est moins propice à la rencontre que sur le minéralier. Chemins de sable, filiale du groupe Point Afrique, est la seule agence à proposer ce service.
Quand y aller ?
Préférez les mois d’hiver entre octobre et mars. La température devient alors tout à fait supportable.
Formalités :
Passeport en cours de validité et visa (26 euros). Vaccin fièvre jaune pour les séjours de plus de quinze jours. Un traitement antipaludéen est vivement conseillé si vous prévoyez de vous rendre dans le sud du pays. ATTENTION : même à Nouakchott, la capitale, les distributeurs automatiques de billets n’acceptent aucune carte étrangère. Rangez donc votre Visa Internationale et prenez vos précautions !






