Un mariage en Camargue, pays d'hommes, de toros et de chevaux

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Un mariage en Camargue, pays d'hommes, de toros et de chevaux

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Emilie Maj | 17.01.2006 | 808 visites | 0Favoris |
Emilie Maj

Un mariage en Camargue, pays d'hommes, de toros et de chevauxDes taureaux noirs, des chevaux clairs, comme en impression négative. Les hommes sont bronzés, les traits tirés comme ceux des Gens de la Terre. Un vent met les cheveux en bataille et force à plisser des yeux. Une cape pourpre tranche sur la nature alentours. Dans le feu, la marque de la manade prend la couleur rouge vif du métal des forges. C’est jour de mariage en Camargue, entre les contrées du Cailar et d’Albaron. La mariée a froid, mais les cavaliers fiers, venus pour rendre hommage à celui qui est de leur sang, arborent sans broncher des chapeaux de gentleman et leurs tridents de gardians. Rituel en blanc et noir, entre rite catholique et célébration de la nature. Françoise est là, commentant l’arrivée du cortège, le sourire au lèvre et les yeux brillants.

Un mariage en Camargue, pays d'hommes, de toros et de chevauxFrançoise fait partie de ces personnes qui vous laissent ce sentiment qu’il suffit de vouloir une chose pour la réaliser. Lors de mon premier séjour en Camargue, alors que j’avais écrit une lettre à sept éleveurs en expliquant très naïvement que j’étais sans argent et que je me proposais de les aider dans n’importe quelle tâche s’ils me prenaient une semaine chez eux, j’avais reçu quatre réponses positives, dont la sienne. A peine étais-je arrivée chez elle que Dédé, son mari, me crie : « Eh ! toi, là ! » Je le regardai d’un air interrogatif, me demandant si c’était bien à moi qu’il s’adressait sur ce ton-là… « Oui, toi ! Tu es venue pour travailler ? Bon, tu montes sur le camion du côté gauche. Tu te couches, parce que les taureaux savent sauter ! Et tu fermes la porte dès qu’ils sont dedans. Et tu n’attends pas, tu fermes tout de suite, ok ! » Pétrifiée par son autorité et sûre du danger qui m’attendait, je montais sur le camion et m’allongeais sur la planche, à côté de celui qui était chargé de fermer la porte de droite. Je reverrais jusqu’à la fin de mes jours les taureaux galopant dans un brouillard de sable soulevé par leur course et les cavaliers qui les poussaient devant eux. Puis, la planche qui bouge sous les sabots des bêtes se tassant dans le camion. Mon cœur battant. Et le fracas des portes. Puis les hommes, jeunes et vieux, montant sur le camion, saisissant les cordes et attachant l’un après l’autre les taureaux, dont les cornes dépassaient presque des barres de fer transversales, juste sous nous. J’avais voulu vivre comme les manadiers. Dédé avait raison. Ici, pas de place pour les paresseux ou les nonchalants : il faut agir vite et de manière précise. Car tout geste de trop ou mal calculé peut vous valoir un coup de corne, des jolies cornes en forme de lyre particulières au toros camarguais.

Un mariage en Camargue, pays d'hommes, de toros et de chevauxLe cortège s’avance au trot, franchissant impassiblement les obstacles, trous et branchages éparpillés sur la prairie. L’assemblée attend et les commentaires vont bon train, tandis que les succulents « r » roulent sous la langue : - Il va y passer ! - C’est un grand carambolage ! - Et regardez le curé ! - Ouh, là! Applaudissements lors du passage de la calèche devant l’assemblée. Le curé descend, l’air enfin rassuré, et les mariés le suivent.

Un mariage en Camargue, pays d'hommes, de toros et de chevauxPour l’occasion, un hôtel a été érigé sur une table de jardin. La nappe blanche manque d’être emportée par le vent et seul un bouquet de fleurs le retient. Le moment est beau, les mariés transis. Françoise sourit et Dédé brandit fièrement l’emblème de la « nation gardianne ». « Non, non, avec le drapeau dans les mains je n’irai pas au taureau », avait-il dit à sa femme le matin alors qu’il était sorti de leur chambre, plus élégant que jamais dans son gilet et son pantalon de gardian. Le sourire de Dédé lui arrive aux oreilles. C’est un homme heureux ! Il est fier et ne peut le cacher. Les frères du marié, à cheval eux aussi, se tiennent avec les autres hommes en rang serré, et tentent de percevoir la voix du curé qui se perd dans le vent : « Que vos enfants soient la bénédiction de votre foyer et vous rendent sans mesure la joie que vous leur donnerez ! ». Les mariés s’embrassent.

Un mariage en Camargue, pays d'hommes, de toros et de chevauxUne valise attend, incongrue, au milieu de la prairie. Soudain quelqu’un la saisit, l’ouvre. Le marié est volé aux bras de celle qui est maintenant sa femme. Des amis s’improvisent paravents. Le marié est déshabillé, rhabillé, chaussé, paré pour l’épreuve virile à laquelle veulent le soumettre ses meilleurs amis. On lui donne un cheval et on l’emmène au toro. En fait de taureau, il s’agit d’un veau, qu’il sera chargé de marquer à l’emblème de la manade. Mais l’animal est récalcitrant et les hommes, désorganisés par l’évènement, galopent à la poursuite du rebelle qui s’enfuit jusqu’au bout de la prairie. Un homme tombe. Deux. Ils remontent et repartent sans prendre le temps de reprendre leurs étriers. Les chevaliers de Saint Georges doivent capturer la bête avant qu’elle n’atteigne le public.

Un mariage en Camargue, pays d'hommes, de toros et de chevauxLa cavalcade finit par la faire basculer et un jeune la saisit par les cornes, tandis qu’un autre la retient par la queue. Le marié saute de son cheval, accourt. On lui donne la marque en forme de fer à cheval surmonté d’une croix qu’il appose sur la cuisse du veau. Du feu jaillit. Dédé appose les chiffres qui brûlent sur l’animal. Il découpe le bout de son oreille et confie ce trophée au marié. « Attention ! » Le public s’écarte et le veau se lève d’un coup. Il regarde les hommes d’un air furieux et veut fuir. Mais on le tient fermement. Il faut le ramener au camion. La besogne n’est pas une mince affaire et les hommes s’en tirent avec des bleus. L’animal rentre enfin dans le véhicule où il en rejoint deux autres, destinés à lui servir de compagnons.

Un mariage en Camargue, pays d'hommes, de toros et de chevauxLorsque je lui ai demandé si je pouvais venir au mois de février, Françoise m’a répondu : « Viens-donc avant le salon de l’agriculture, car à ce moment-là j’aurai trop de travail ». C’était sans me prévenir qu’elle mariait son fils ! La vie de femme de manadier n’est pas sans repos. Il faut s’occuper de la comptabilité, gérer les bêtes, proposer les toros pour les courses estivales, participer aux réunions associatives des éleveurs et gérer les gîtes qui font davantage vivre le domaine que les animaux eux-mêmes. Alors, les enfants, on les marie dans la foulée, le mieux et le plus efficacement possible ! Je suis aussitôt embauchée comme fleuriste ! Lorsque Françoise me demande : « Il nous faut des bouquets en crépon pour la calèche. Tu sais les faire ? », je me remémore mes activités manuelles de petite fille. Puis elle me charge de faire des bouquets de roses pour les bancs à l’église. « Et ce serait bien aussi que tu fasses deux seaux de pétales pour les petites filles d’honneur ! », me suggère-t-elle en m’apportant deux seaux de boutons de roses. Je fixe les bouquets, ouvre les boutons, coupe les branches d’olivier, découpe le crépon... Mais la vie continue et la voix de Dédé me rappelle à une autre réalité : « Pourrais-tu laisser ce que tu es en train de faire et aller changer l’eau du toro ? », me dit-il en ouvrant la porte qui laisse passer un courant d’air glacial. Je laisse tout en plan et y vais. Il faut être efficace et rapide…. …rapide et efficace ! Je me souviens d’une heure à nourrir les toros au pré avec Dédé. Nous étions entrés dans la prairie avec le Land, tirant une lourde charge de balles de foin. Puis, au milieu des toros attendant leur ration, nous étions descendus de la 4X4. « Tu montes sur la remorque et tu fais tomber la balle à droite ». J’écoute Dédé, dont la voix ferme inspire respect, et monte. Juchée sur une balle de foin, j’essaye d’en faire tomber une autre. C’est dur. C’est lourd. « Alors ! Qu’est-ce que tu fais ? Elle tombe, la balle ? » Je veux y arriver, malgré les forces qui me manquent. C’est moi qui ai voulu venir ici. Finalement les balles tombent les unes après les autres. Mais il faut les débarrasser des fils qui les entourent. « Tu coupes avec le couteau et tu tires, comme ça ! ». Il me montre. Je peine à la tâche. « Vas plus vite ! » Dédé fait ça depuis vingt ans et je ne connais pas les ficelles du métier. Je fais tout mon possible, tirant les fils par le mauvais bout. Mais je viens enfin à bout de la dernière botte. « Monte dans le Land, vite ! » Les toros se rapprochent. Dédé embraye et passe la première. Il fait lentement tourner le Land autour des toros qui ont l’air d’apprécier le nouveau foin. L’un d’eux plante une corne dans une balle de foin qu’il fait voler comme si elle ne pesait rien. Je pense aux minutes précédentes et comprend mieux le ton de Dédé et son impatience.

Un mariage en Camargue, pays d'hommes, de toros et de chevauxC’est lors d’une première visite au pré que j’avais vu Barthélemy. Il était alors vieux et coulait de beaux jours, après une longue et glorieuse carrière dans les arènes des villages de toute la contrée. La deuxième fois que je le vis, il était accroché au mur chez Françoise et Dédé : deux belles cornes et une cocarde épinglée au milieu. Si En Espagne c’est l’homme qui est roi, en Camargue, c’est le toro. Un champion qui remporte de nombreuses courses n’est pas sacrifié et on ne le mange pas. Il meurt de sa belle mort et le manadier essaye, dans la mesure du possible de l’enterrer sur ses terres. Le taureau, c’est le lien entre les hommes qui jouent au jeu social de la rivalité. Assistant à une réunion de l’association des éleveurs de taureaux Camargue, j’entendis dire : « On ne peut pas le faire entrer dans l’association. Il a acheté des taureaux uniquement pour faire de l’arribado (le taureau est mené en liberté à travers les rues du village, entre des chevaux, alors que le public essaye de faire s’enfuir l’animal et de créer le désordre). ! » Car le vrai jeu en Camargue, c’est la corrida, où le taureau, qui doit faire preuve d’intelligence, « sait pressentir » les mouvements des hommes qui, avec leur crochets, le « rasent » pour lui arracher les attributs fixés à ses cornes. Jeu double des rivalités pour le prestige : entre les manadiers d’une part et entre les raseteurs d’autre part, qui se battent pour les regards des femmes et des filles venues les supporter. Qu’une cheville se tourne ou qu’un coude prenne un choc, le raseteur jette un œil vers les spectateurs et aperçoit sa camarade de lycée. Ravalant son cri, il s’efforce de ne rien montrer de sa douleur. Et le toro tape du sabot, fait voler le sable autour de lui, trottine, galope, saute, mugit. Les « brancardiers » ceux qui attaquent fréquemment les protections de bois, viennent parfois à se blesser. « Mais pourquoi il s’obstine, celui-là à attaquer la rambarde ! Il va se démettre une dent ! » Le manadier, inquiet pour sa bête, devra finalement la soigner, ce qui n’est pas une mince affaire, les animaux n’ayant pas l’habitude d’être manipulé par l’homme…

Un mariage en Camargue, pays d'hommes, de toros et de chevauxLe marié attend dans l’Eglise. Sa promise arrive, son père la tenant par le bras, solennel. Regards. Emotions. Le curé, avec une certaine nonchalance et confiance en soi, scande les phrases par des « bons… » qui font sourire l’assistance. C’est jour de mariage en Camargue, dans la belle église du Cailar. Le couple, ainsi formé, s’embrasse enfin et les applaudissements joyeux vibrent sous la voûte. Musique ! Ils se tiennent par la main et se dirigent vers la sortie où les attendent jets de pétales et haie d’honneur des vaillants gardians amateurs de la manade. « Vive les mariés ! » La mariée jette quelques regards inquiets vers les chevaux. C’est impressionnant d’entrer dans une famille de manadiers, quand on n’a pas connu les chevaux et les toros depuis son jeune âge. Et pourtant, Françoise elle-même n’est pas née ici. Françoise est parisienne. Mais, passant toutes ses vacances en Camargue depuis l’enfance, elle a un jour décidé : « plus tard, j’habiterai en Camargue ! », ce qu’elle réalisa à vingt ans. Le milieu des manadiers n’est un milieu fermé que pour ceux qui ne le comprennent pas. « Travaille, prouve que tu sais y faire avec les animaux, montre ton courage » et les manadiers feront de toi l’un des leurs. La calèche est prête. Les mariés s’y installent. Le curé, peu rassuré, les rejoint et ils s’en vont bientôt, escortés par les gardians, vers le pré où doit avoir lieu la bénédiction à laquelle a tenu Françoise. Il fait froid, et le vent souffle, un vent de bonheur aux odeurs de la terre.

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