Russie : Au fil de la Volga

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Russie : Au fil de la Volga

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Jean Saint Martin | 14.11.2003 | 3608 visites | 0Favoris |
Jean Saint Martin

A perte de vue, il n’y a plus maintenant qu’une immense forêt de conifères et de bouleaux … elle est déjà bien loin l’austérité des immeubles staliniens de Moscou et il nous faudra encore quelques jours de navigation pour atteindre la capitale des Tsars, Saint-Pétersbourg. Nous sommes en plein cœur de la Russie, sur la Volga, le plus long fleuve d’Europe. Naviguer sur cette majestueuse Volga puis sur les lacs, permet de découvrir une Russie méconnue mais authentique, celle de la vie quotidienne des villes et villages qui la bordent mais aussi celle des trésors de l’architecture religieuse des églises et des monastères orthodoxes.

Un univers englouti.

Russie : Au fil de la VolgaC’était un des rêves de Pierre le Grand mais c’est finalement Joseph Staline qui dans les années trente le réalisera : une liaison fluviale navigable entre Moscou et la Baltique. Des travaux pharaoniques furent nécessaires, d’abord creuser un canal reliant la capitale moscovite à la Volga : sept ans de chantier, des tonnes de gravas évacuées, la construction de digues … et tout cela au prix de l’épuisement et même de la mort de centaines de travailleurs ; peu importe pour les autorités de l’époque, les ouvriers pour la plupart étaient des prisonniers du goulag ! Un autre problème de navigation se posait l’été : la faible profondeur du fleuve du côté de Rybinsk. Qu’à cela ne tienne ! En 1932, c’est le plan « Grande Volga » de Staline. Objectif : constituer une réserve d’eau gigantesque sur près de 45 000 km2. Imaginez, une véritable mer intérieure constituée par le débit de 60 rivières qui se jettent dans ce réservoir d’une profondeur de 5 mètres. Quelle issue pour les habitants des 700 villages rayés de la carte par cet oukase ? Fuir ! Témoin de ce passé englouti, cette église que nous longeons maintenant dont les ruines émergent de l’eau. A un autre endroit, c’est un clocher que l’on aperçoit, son reflet cuivré ondule à la surface du fleuve. Ici, les eaux ont une couleur verdâtre, conséquence d’une prolifération d’algues due à la décomposition des forêts submergées ; l’appauvrissement de la teneur en oxygène n’est pas du goût des poissons … pas étonnant que les pêcheurs soient peu nombreux sur la Volga. Pourtant en voilà un, imperturbable sur sa barque malgré la vague provoquée par le sillage du bateau. Savez-vous que les poissons, les Russes les adorent, mais séchés et fumés. Mais quelle drôle de façon de les consommer : par petites bouchées après les avoir frappés sur la table afin de les ramollir … le tout, avec une bonne rasade de bière ou de vodka, comme il se doit.

Ouglitch et le souvenir de Dimitri.

Russie : Au fil de la VolgaUne merveilleuse arrivée ; après un long méandre du fleuve on découvre la petite ville et blottie au milieu d’un écrin de verdure, les bulbes colorés des églises de l’ancien kremlin . Ici, les touristes qui débarquent sont attendus, accueil chaleureux avec la traditionnelle bouchée de pain saupoudrée de quelques grains de sel, plus loin une haie d’étals de souvenirs vous entoure : matriochkas, chapkas, et balalaïkas miniatures … les habitants de cette ville de 40 000 habitants ont le sens du commerce ! Il faut bien se débrouiller, les revenus sont maigres (salaires mensuels souvent inférieurs à 50 €). Il y a bien la grande fabrique de montres Tchaïka et une distillerie de vodka, mais la réalité de la Russie profonde vous saute aux yeux : tout manque d’entretien, édifices publics, maisons, routes, trottoirs, barrières …sans parler des vielles Lada pétaradantes. Quel contraste avec les grosses cylindrées européennes croisées à Moscou ! Sur la place centrale, quatre femmes chantent en cœur : ce sont des professeurs qui l’été venu animent la rue pour les visiteurs afin d’arrondir leur salaire de misère (environ 100 € /mois). Il y a aussi Irina, professeur de français à la retraite qui nous avouera avec un sourire gêné qu’elle aimerait enfin pouvoir s’offrir un voyage en France … elle qui apprécie tant notre langue. Pour la visite de l’église St Dimitri, c’est elle qui nous guidera. Située sur la berge, en surplomb de la Volga, cette église orthodoxe(XVIIe siècle) est splendide avec ses bulbes bleus constellés d’étoiles dorées brillant sous le soleil. Des murs peints en rouge évoquent la tragédie et le sang versé en ce lieu. Dans la nef, une fresque relate le crime perpétré ici en 1591 : celui du Tsarévitch Dimitri, fils du turbulent Ivan le Terrible. L’entourage du Tsar voulu cacher l’effroyable vérité en exilant en Sibérie les témoins gênants ainsi que la maudite cloche qui avait ameuté la foule. Version officielle : le pauvre enfant était mort d’une fatale crise d’épilepsie. Mais non, les faits étaient plus cruels, Dimitri fut bien assassiné … par un émissaire de Boris Godounov ; le pouvoir fascine, les hommes sont ainsi ! A l’intérieur de l’édifice, à côté de la célèbre cloche, posé sur le sol, le brancard utilisé pour transporter jusqu’à Moscou les reliques du Tsarévitch. Dimitri fut ensuite canonisé et tous les ans, le 28 mai, a lieu à Ouglitch un pèlerinage, celui des orphelins de Russie. En pénétrant dans cette petite église, chaque enfant n’oublie pas de frapper la maudite cloche … en souvenir du sang versé.

Isba et Babouchka, rencontre.

Russie : Au fil de la VolgaElle s’appelle Svetlana et c’est en me promenant dans les chemins du petit village de Goritsy que je l’ai rencontré. Quelques mots simples de russe et le contact est très vite noué. Un large sourire illumine soudain son visage lorsqu’elle me présente son potager : des rangs de légumes bien travaillés et parfaitement alignés. Même si l’énumération en russe des différents légumes qui le composent m’est totalement incompréhensible, je vois qu’il y a là des pommes de terre, des choux, des betteraves… en fait tous les ingrédients indispensables pour la préparation d’une soupe traditionnelle très appréciée par les Russes : la soupe rouge, le borsch. Avant de le servir, les cuisinières agrémentent ce plat avec une cuillérée de crème plus une de vinaigre et croyez-moi, c’est délicieux ! Près des panneaux de bois de l’isba, deux gros bidons métalliques sous une dalle recueillent l’eau de pluie nécessaire à l’arrosage du jardin, décidément on ne gaspille rien dans les campagnes russes. Plus loin, derrière la maison un énorme tas de bûches bien rangées permettra à notre hôte d’affronter les rigueurs de l’hiver prochain, car ici, dans cette région de forêts le thermomètre descend souvent à – 20 °C en janvier et la neige persiste de novembre à mars. Quant à l’intérieure de l’habitation, il ne comprend que deux pièces, l’une faisant office de cuisine avec un équipement bien sommaire et l’autre, un peu plus grande, contenant le salon et la chambre à coucher séparés par une armoire en formica marron. Avant de quitter cette sympathique Babouchka, c’est le fond du jardin qu’elle tient absolument à me montrer ; là, près de la barrière en bois est cultivé un joli parterre de fleurs oranges et blanches … le rayon de soleil de Svetlana. Spassiba ! (merci) et Dasvidanïa !(au revoir). Le temps presse, le moment est venu de visiter, à 8 km du village, le monastère Kirillovl-Belozërsky fondé par St Cyril au XIVe siècle. Une enceinte fortifiée et des tours qui protégeaient les 14 hectares du monastère ainsi que ses 11 églises. Un patrimoine imposant bien délabré … heureusement des échafaudages témoignent d’un début de restauration (coïncidence ? le Président Poutine a visité le monastère en 2001 !). Derrière l’enceinte, des enfants se baignent cet après-midi dans le joli Lac Blanc ; un bain de jouvence selon les moines de l’époque dont beaucoup étaient, paraît-il, centenaires. A bon entendeur …

L’ascenseur fluvial.

La navigation continue, le bateau vire légèrement et à bâbord une ondulation à la surface de l’eau se transforme rapidement en une vague, comme celle d’un mascaret. Après une course d’une à deux minutes, cette vague vient mourir sur la berge en agitant violemment les roseaux. L’endroit paraît désert, mais à entendre le concert de cris d’oiseaux que provoque notre passage, aucun doute, ces marécages sont des lieux de nidification où prolifèrent les oiseaux du fleuve . Autre son typique des berges de la Volga, le bruit strident des scieries dont certaines s’étendent sur des centaines de mètres le long du fleuve ; parfois dans l’air, flotte même une odeur de bois et de sciure. Ainsi le paysage défile lentement sous nos yeux : des forêts bien sûr mais aussi des prairies et des villages ; maintenant ce sont deux péniches que nous croisons, l’une chargée lourdement de gravier l’autre de billes de bois. Là, sur la berge est réunie une famille pour un pique-nique, feu de bois, Lada toutes portières ouvertes et des enfants qui se baignent dans le fleuve … les voilà qui nous saluent avec de grands gestes, priviet ! (salut). La croisière est ainsi rythmée par la répétition de ces scènes de la vie quotidienne mais aussi par le passage des écluses : il y en a 17 sur les 2000 kilomètres du parcours. Elles ont été construites sous Staline et présentent parfois une architecture monumentale, le symbole de « la faucille et du marteau » côtoie encore par endroit des statues à la gloire des travailleurs. Et près de la n° 11 une statue dédiée à la « Mère Volga » est érigée … les Russes adorent honorer leurs héros ! Le bateau s’avance doucement dans le couloir étroit de l’écluse, juste 50 cm nous séparent de la paroi cimentée. Le bassin est fermé et la descente commence. C’est à chaque fois un moment où tous les passagers sortent sur le pont pour observer le phénomène et chacun de commenter et d’expliquer à son voisin le fonctionnement de l’écluse. Qu’importe si les explications techniques sont souvent erronées, tout le monde est impressionné par la vitesse de vidange du bassin. Quinze minutes plus tard et 14 mètres plus bas, l’écluse est vidée, l’eau ruissèle le long des parois et en tombant les gouttes font un bruit métallique qui résonne, comme dans une grotte ! Les mouettes qui tournent au-dessus de nos têtes connaissent bien le résultat du brassage rapide d’un tel volume d’eau : des poissons groggy devenant des proies faciles. Tiens, en voilà une sur la murette perchée qui tient dans son bec … un poisson ! Devant le bateau, les lourdes portes métalliques s’ouvrent peu à peu, le feu passe au vert et nous voilà partis pour de nouvelles découvertes.

La perle de la Carélie.

Russie : Au fil de la VolgaParmi la centaine d’îles du Lac Onega, il en est une qui laisse un souvenir impérissable au voyageur : l’île Kiji. Comme les autres de la région elle possède bien des bosquets verts, striés par les troncs blancs des bouleaux et quelques grèves de sable blond ; mais Kiji est unique. Sur cette île minuscule (6km sur 1) se dresse une monumentale cathédrale de bois : l’église de la Transfiguration, inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco. Ce chef d’œuvre architectural d’une hauteur de 37 mètres a été édifié en 1714, totalement construit en sapin. Des sapins gorgés de résine qui ont nécessité une taille à la hache, seule méthode de coupe permettant d’obturer les pores du bois. Pour assembler cette église aucun clou n’a été utilisé, uniquement des chevilles en bois. Une base circulaire, une silhouette pyramidale et des lignes verticales hélicoïdales qui évoquent la flamme tremblante d’une bougie. Et que dire de la beauté des 22 bulbes recouverts de 32 000 aisseaux (écailles) de tremble qui prennent sous le soleil de cette fin d’après-midi une magnifique teinte argentée. Une pure merveille ! En découvrant Kiji, on comprend aisément que le Père Nicolas soit tombé sous le charme de ce lieu. Ce prêtre orthodoxe Français (d’origine russe) a décidé, après une visite coup de foudre, de faire revivre cette paroisse. Depuis 1993, il célèbre, ici des offices notamment lors de la Fête de la Transfiguration, tous les 19 août. Une architecture unique qui occasionne quelques problèmes de conservation, l’humidité ambiante et la rigueur des hivers détériorent l’édifice qu’il n’est malheureusement pas possible de chauffer : trop de risques d’incendie. Pourtant, le Président Poutine en personne l’a promis, des crédits seront débloqués pour une rénovation … espérons que les travaux seront effectués prochainement, car en 2014 on doit fêter le tricentenaire de l’église ! Sur l’île, il n’y a plus de nos jours de fermiers seul une dizaine de gardiens se relait l’hiver pour surveiller et entretenir ce patrimoine. Depuis 1960, le site est transformé en un musée de plein air ; plusieurs anciennes isbas paysannes du XIXe siècle ornées de balcons et de volets décorés sont ouvertes à la visite. A l’intérieur sont rassemblés les objets usuels de l’époque ; à remarquer les imposants pietchka (fours) sur lesquels étaient disposés, bien au chaud, les lits. Quelques souriantes jeunes filles, engoncées dans leur costume traditionnel perpétuent l’activité artisanale des femmes : broderie et fabrication de colliers. Et quelle dextérité pour enfiler les perles ! Au bord de l’eau, une cabane sur pilotis contient un foyer et des banquettes ; très prisés dans cette région proche de la Finlande les bani (saunas traditionnels) sont nombreux. Bien entendu, après la séance il est conseillé l’hiver, de se rouler dans la neige ou mieux de plonger dans l’eau glacée … grrr ! Une visite très instructive sur la vie quotidienne en milieu rural … quelque peu perturbée, avouons-le par des nuées de moustiques et de taons. C’est ainsi dans les contrées nordiques ! D’un lac à l’autre, les méandres qui jalonnent le cours du Svir sont maintenant passés et le bateau glisse sur les eaux du lac Ladoga, la plus grande superficie lacustre d’Europe, un véritable océan … d’ailleurs au loin, on n’aperçoit presque plus les berges qui s’estompent peu à peu. N’y a-t-il plus rien à observer ? Si, si ! Un splendide coucher de soleil. A l’avant du bateau, quelques passagers contemplent dans un silence quasi religieux ce spectacle. Certains songent peut être à la prochaine découverte de la fastueuse St-Pétersbourg, d’autres, semblent plus fébriles et perturbés par un choix difficile : à quel moment prendre la plus belle photo ? Un peu plus tard la question ne se pose plus, le soleil a disparu sous l’horizon nous laissant une étonnante clarté, celle des nuits blanches du nord de la Russie.

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A savoir : - Dans le programme des « Croisières Fluviales sur la Volga » vous visiterez bien entendu, en plus des escales décrites dans l’article, Moscou et St-Pétersbourg mais aussi d’autres villes :
- Yaroslavl : Capitale de la Volga, belle promenade ombragée dominant le fleuve. Monastère du Sauveur.
- Kostroma :Ville encore interdite aux étrangers jusqu’en 1991. Berceau de la famille des Romanov. Monastère St Hypati et le village de plein air (isbas et église de bois). Région productrice de lin (nombreux souvenirs en lin : nappes, chemises … ).
- Svirstroï : Village au bord du Svir, possibilité de baignades dans un petit lac (la température de l’eau est idéale), en sortant du bain, faites comme les Russes : restez debout la serviette à la main … pour chasser les moustiques !
-
50 Bateaux effectuent cette croisière (45 pour les étrangers et 5 pour les Russes), de mai à septembre, tous ont été construits sur le même plan : 129m sur 17 de large, 270 passagers environ, cabines toutes extérieures avec fenêtre, confort simple mais acceptable.
- A bord : programme d’activités chargé … il y en a pour tous les goûts ! Cours de gym, de russe, de chants et de danses ; conférences sur l’histoire, la géographie, l’orthodoxie, les icônes, la cuisine, concerts folkloriques et … traditionnelles animations.
- Conseil : plutôt faire le trajet dans le sens Sud/Nord pour commencer par la soviétique Moscou et terminer en apothéose par la magie de St-Pétersbourg (pour une visite plus approfondie de cette capitale culturelle, prévoir 2 ou 3 jours de plus sur place).
- Prix : environ 1600 €, selon cabine et Tour Opérateur.
- PS : Croisière effectuée en juillet 2003 sur le
M/S Krijijanovski-Les Nuits Blanches ; accompagnement de qualité par des guides russes parfaitement francophones dirigés par le sympathique et efficace manager français : Mario.

Visites des églises et monastères : Mesdames, prévoyez d’avoir les épaules et la tête couvertes, Messieurs, pas de short : les gardiens sont très stricts !

Vodka : En russe vient de « voda »( petite eau), mais ce n’est pas tout à fait la même saveur. La déguster, à la russe, « cul sec » dans les petits verres (rioumka). Dans les bars, pour commander, frotter votre joue avec votre index, le serveur comprendra peut-être …

Formalités : Visa obligatoire, fiche de douane à remplir dans l’avion ou à l’aéroport où vous ferez connaissance avec la « queue » ; très longue attente du passage de la douane et de la récupération des bagages.

Monnaie : L’Euro fait désormais jeu égal avec le Dollar en Russie ; les Euros sont acceptés partout (magasins, boutiques …). Le marchandage est de mise, quant aux Roubles (cours très fluctuant) seule une petite somme est nécessaire pour les achats dans les kiosques (boissons, cafés, glaces …) et pour les droits de photographies à l’intérieur des monastères.

Site internet : Des infos, photos … et les adresses des T.O. spécialistes de la destination sur Russie Net : Le Net Franco-Russe http://www.russie.net/

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