
Niger
Niger : Sur les traces des dernières girafes d’Afrique de l’Ouest
Au bal des Géants
Cible de choix des chasseurs et des braconniers, les girafes ont longtemps été menacées d'extinction au Niger. Grâce à l'abnégation de quelques amoureux de la nature, le phénomène a été enrayé et plus de 135 individus vivent aujourd'hui librement dans la savane près de Kouré à 60 km de Niamey. Ce sont les der-niers survivants en Afrique de l’Ouest. Nous avons marché sur leurs traces.
« Nous sommes les dernières girafes de l’Afrique de l’Ouest. Partez à notre rencontre avec un guide agrée ». L’inscription barre une pancarte colorée élevée au bord de la route internationale qui conduit au Bénin.
Le 4X4 à bord duquel nous avons pris place rétrograde et dans un nuage de poussière ocre quitte le ruban d’asphalte pour rejoindre une case au toit de paille dressée aux quatre vents à quelques mètres sur le bas côté. Nous venons d’avaler les 60 km qui nous séparent de Niamey en à peine trois quarts d’heure. Nous voilà à présent sur la commune de Kouré. Quelques badauds décharnés s’abattent sur les flancs du véhi-cule en tendant leur main dans notre direction. Ce sont en majorité des bergers peuls qui ont laissé vaquer leur troupeau dans l’espoir de nous arracher quelques pièces. Nous fendons la foule en répondant avec le sourire aux signes de bienvenue que nos mendiants multiplient dans une frénésie déconcertante. Un homme en uniforme bleu nous accueille derrière son comptoir. Il nous remet les tickets d’entrée en échange de 2000 CFA (3 euros) par personne puis nous indique l’un des guides postés à quelques mètres sous la paillote. Tous ont reçu une formation spécifique et sont soutenus par l’association de sauvetage des girafes du Niger. Leur salaire est aléatoire et dépend surtout de la générosité des visiteurs. « Des discussions sont en cours en vue de nous assurer un revenu fixe », explique Garba, l’homme souriant et élancé qui a été dé-signé pour nous accompagner.
Les recettes générées par la vente des billets d’entrée leur profitent indirectement puisqu’elles sont redistribuées aux 45 villages qui jalonnent le territoire des girafes. Les populations locales sont ainsi devenues les premières actrices du programme de préservation. “ La présence des girafes sur le secteur représente pour les habitants une manne financière considérable. Ils ont intérêt à veiller sur elles. De cette manière, le braconnage a presque disparu. En effet, qui voudrait tuer la poule aux oeufs d’or? ” ironise Garba. En s'acquittant du prix du billet, le visiteur devient l’un des maillons essentiels de ce cercle vertueux. Ici, le mot écotourisme n’est pas qu’un vocable à la mode. C’est un concept tangible qui fait vivre plusieurs centaines de personnes. Et pourtant, tant de choses restent à faire...
Savoureux acacias
Notre voiture a repris sa course à un rythme plus modéré. Le chauffeur slalome entre de gros buissons d’épineux évitant par de brusques coups de volant les nombreuses anfractuosités du terrain. Nous ne sui-vons plus une piste déterminée. Garba, assis en amazone sur le rebord de la fenêtre fait office de boussole. Les yeux rivés sur le sol, il braille ses indications au chauffeur qui change de cap sur le champ. L’équipage tâtonne. Parfois, ce sont les hautes branches biseautées d’un acacia qui servent d’indices à notre vigie im-provisée. L’acacia : le péché mignon des girafes. Gao, dangha, tchidi, goumbi, feuilles ou bourgeons, elles apprécient l’arbre sous toutes ses formes. En une seule journée, elles peuvent boulotter plus de trente kilos de ce met végétal. Afin d’améliorer l’ordinaire des bêtes au long cou, les populations locales ont été mises à contribution pour replanter cette denrée rare là où elle fait défaut. Nous dépassons effectivement plusieurs parcelles sur lesquelles le sol a été troué comme un gruyère. “Bientôt de jeunes pouces d'acacias viendront combler chacune de ces fosses” lance Garba. “C’est un futur garde-manger pour les girafes”.
Les pneus crantelés de notre 4X4 dessinent maintenant deux lignes continues de plusieurs kilomètres oscil-lant en d’improbables méandres et toujours pas la moindre bête à corne en vue. Notre guide pourtant ne semble pas perdre patience. Sur son perchoir, il commande une nouvelle fois de changer de cap et soudain alors qu’on y croyait plus, elles sont là, gracieuses et paisibles, encore plus grandes qu’on ne les avait ima-ginées. Leur tête culmine au dessus des arbres. Elles dominent la nature avec majesté indifférentes à notre présence. Nous sortons de la voiture en silence sur les directives de Garba. A pas feutrés, nous progres-sons en direction du troupeau. Il y a là sept individus en plein repas. Exhibant sans retenue leur longue lan-gue bleuâtre, ils se saisissent avec aisance des bourgeons placés dans les plus hautes branches. “Leur lan-gue dépasse les 50 centimètres. C’est un atout précieux qui leur permet de se jouer des épines acérées dont sont dotés les acacias”, précise notre guide. Au sein de la petite troupe, deux femelles sont en gesta-tion. « Elles mettent bas, 15 mois après la fécondation. A la naissance, le girafon fait une chute de plus de deux mètres. Il pèse entre 40 et 60 kilos. Au bout d'une heure, il doit tenir sur ses pattes pour atteindre les mamelles de sa mère et s’abreuver de son lait très gras. Dans le cas contraire, elle l'abandonne ou même le tue », confie notre guide.
Mikado géant
Nous sommes parvenus à moins de 15 mètres d’un grand mâle resté en retrait. Ses tâches d’un brun très foncé ont des allures de cookies trop cuits. Sur la tête, il arbore fièrement le signe de sa masculinité : trois cornes de couleur claire. Avec ses cinq mètres de hauteur, il est le plus grand des mammifères terrestres de la planète. Les pattes repliées en arrière en un étonnant mikado géant, il nous observe aux aguets. « Qui sont ces insignifiants animaux, courts sur botte ? », semble t-il s’interroger la lippe sévèrement froncée. “Ce sont des bêtes très curieuses mais peu agressives. Si nous nous rapprochons trop, elles prendront la tan-gente. Cependant, quand une femelle est en jeu, les mâles n’hésitent pas à s’affronter. Si le duel est specta-culaire, il entraîne très rarement la mort d’un des deux prétendant. Après quelques violents coups de cornes, le combat se solde généralement par l’abandon du plus faible”, raconte Garba. Notre titan tacheté a fait volte face et rejoint à petites foulées le reste du troupeau. Il trottine d’une bien étrange manière levant simultané-ment les deux pieds du même côté. Son cou bien droit oscille en un gigantesque balancier. “Au galop, un mâle comme celui-ci qui doit peser près d’une tonne et demie peut atteindre 50 km/h”, nous informe notre guide. A cette allure, gare à ne pas s'emmêler les échasses !
Une femelle détachée de la troupe marche à sa rencontre. Au contact du grand mâle, elle semble traversée comme par une violente décharge électrique qui lui fait vibrer l’échine des cervicale à la queue. Visiblement sous le charme, son partenaire laisse échapper un long meuglement guttural. Le cri sourd semble tout droit sortir d’un cor des Alpes. Qui a dit que la girafe était muette ? “Elles ont au contraire un organe vocal extrê-mement volumineux. Il paraîtrait même qu’elles ronflent !” nous souffle Garba. Une succession de pas chas-sés, de amples mouvements du bassin, quelques lèches amoureuses sur le visage : sous nos yeux, les deux amants s’enlacent et se caressent. Cou contre cou, ils virevoltent comme au plus fort d’un tango argen-tin, se frôlent et s’esquivent. Ils ne se regardent plus, ils s’abandonnent, ils ne font qu’un. Le bal des géants a commencé et nous sommes aux premières loges.
Filles de l’air
Aujourd’hui, 135 girafes vivent sur les 48 km² de savane qui entourent Kouré. A peine 50 subsistaient avant que le programme de sauvegarde ne soit lancé. “Au début du siècle, on trouvait des girafes dans toute l’Afrique de l’Ouest, même jusqu’au Sénégal. Avec l’introduction massive des armes à feu, le braconnage s’est intensifier et les troupeaux ont été décimés”, rappelle Garba. Il y a 25 ans, plusieurs individus vivaient même dans le nord du Niger entre Zinder et Agadèz mais les sécheresses répétitives ont finalement eu rai-son de ces girafes du désert. Tout le défi consiste maintenant à sédentariser les “survivants” sur les plateaux de Kouré et le secteur du Dallol. “Les girafes se déplacent toute l’année sur cette zone en fonction du cycle de la végétation et de la disponibilité en eau”, indique notre guide. Cependant avec l’augmentation de la po-pulation, les girafes semblent déjà se sentir à l’étroit et nombreuses sont celles qui jouent les filles de l’air. “Elles se rapprochent du Bénin. Certaines sont devenus sédentaires du côté de Gaya”. Plus grave, quel-ques bêtes au long cou ont semble-t-il franchi la frontière avec le Nigeria. Là bas, les règles du jeu changent du tout au tout. Le braconnage y est monnaie courante et les pauvrettes terminent bien souvent leur carrière dans une assiette.






