Guinée : Coucher de soleil sur Conakry

GUINEE
Guinée : Coucher de soleil sur Conakry

Partager
Eléonore Collin | 22.09.2008 | 517 visites | 0Favoris |
Eléonore Collin

Guinée : Coucher de soleil sur ConakryLa Guinée est un pays qui se mérite. Rien n’y est simple, ni pour les habitants dont la survie relève du combat quotidien, ni pour les voyageurs venus s’égarer sur une terre de prime abord peu engageante. Tout y prend des proportions d’aventure. C’est le Far West de l’Afrique de l’Ouest. Je suis arrivée à Conakry au début de la saison des pluies, sous un ciel plombé et dans une atmosphère électrique. La Guinée n’est pas un pays touristique. Submergée par les remous d’une situation politique et économique instable depuis de longues années, elle reste à l’écart des routes du voyage organisé qui sillonnent le Sénégal et le Mali, ses voisins plus prospères. Bordée au sud par la Sierra Leone, le Libéria et la Côte d’Ivoire, dévastés par les guerres civiles, la Guinée est un pays à part. Un diamant brut pourvu de richesses naturelles exceptionnelles. Qualifié de château d’eau de l’Afrique de l’Ouest, ce pays est un paradoxe. L’or, le minerai de fer, les diamants, le bois et la fertilité des terres ne changent rien au fait que la population végète dans une misère quasi absolue. Je ne sais pas grand-chose de l’Afrique et encore moins de la Guinée, lorsque j’arrive à Conakry, par un brûlant après-midi d’avril. Je viens y rejoindre mon compagnon, employé par un projet de gestion de l’environnement dans la région forestière, à l’autre bout du pays. J’ai dans ma valise des vêtements trop épais et dans la tête des idées préconçues. Ici, sous le soleil de plomb qui pèse sur le continent africain, mes illusions vont fondre et mes certitudes osciller.

Guinée : Coucher de soleil sur ConakryLa porte de la Guinée, c’est sa capitale, Conakry. Une ville bouillonnante de vie et congestionnée, où plane une sensation de désastre imminent. Conakry vue du ciel est un puzzle de toits de tôle rouillée, plantée sur la côte. En sortant de l’avion, j’ai l’impression de plonger dans une étuve. Je m’attendais à la chaleur, mais pas à l’humidité, qui me suffoque presque. Le tarmac que nous traversons à pied est balayé par un vent brûlant et paresseux. L’aéroport se résume à deux ou trois bâtiments. Dans le hall d’arrivée, encombré d’une foule compacte, règne une cacophonie que la chaleur rend étourdissante. Des employés en civil ou en uniforme sillonnent les lieux, l’air excédé et affairé. Les formalités d’arrivée sont un véritable parcours du combattant, dont la dernière étape est un contrôle des bagages effectué par une matrone revêche. Elle retourne sans ménagement le contenu des valises en réclamant argent et objets de valeur aux arrivants. En s’extirpant enfin de ce hall sombre par une porte étroite franchie au coude à coude, poussé et comprimé entre ceux qui veulent entrer et ceux qui tentent de sortir, on se sent indiciblement soulagé. Mais à peine dehors, une nuée de chauffeurs de taxi se précipitent, essayant d’attraper sacs et valises pour nous conduire en ville. A ce moment-là, devant l’insistance virulente et presque menaçante de ces inconnus qui nous entourent, une envie de prendre mes jambes à mon cou et de rentrer tout de suite en France m’envahit.

Jungle urbaine

Guinée : Coucher de soleil sur ConakryNous quittons l’aéroport vers 16h, l’heure idéale pour profiter pleinement des embouteillages. Concerts de klaxons, mobylettes pétaradantes, les véhicules antiques et déglingués se faufilent comme des bancs de sardines, aile contre aile. Les « magbana », vieilles fourgonnettes aux couleurs vives transportant une vingtaine de passagers, les taxis repeints en jaunes chargés à ras bord, les gros 4x4 et tous les engins roulants se fondent dans ce flux compact, ininterrompu. Les feux rouges sont rares et les panneaux quasi inexistants.

Guinée : Coucher de soleil sur ConakryDans les nuages opaques qui s’échappent des pots d’échappement, une ribambelle de marchands ambulants va d’une voiture à l’autre, proposant d’insolites pyramides de pommes golden, des balais de joncs, des torchons, des sachets de citrons, des petits gâteaux, des canettes de jus d’ananas… Le bord des routes est un interminable marché à ciel ouvert où s’entassent les marchandises les plus hétéroclites. Des rangées de fauteuils et d’armoires sont posées dans la poussière, des étalages de fruits et légumes côtoient du carrelage, des pneus, des tas de charbon de bois. De petites boutiques de coiffeurs ou de tailleurs se succèdent, comme les containeurs transformés en épiceries ou quincaillerie. Hommes, femmes et enfants passent, crient, rient, déambulent et s’assemblent en un tableau éclatant sous mon regard assailli de trop de vie.

Guinée : Coucher de soleil sur ConakryMa première impression est celle d’une brutale splendeur, d’un capharnaüm incompréhensible. C’est à la fois très proche et très différent de ce que j’avais imaginé. L’atmosphère est empreinte d’une forme de violence qui me surprend et me met sur la défensive. Conakry est une vraie jungle urbaine … Les conakrikas, ses habitants, sont presque aussi agités et agressifs que des parisiens. Peut-être est-ce dû à la saison, à ce moment de l’année qui précède les pluies, dont l’imminence rend tout le monde nerveux. La capitale s’étend tout en longueur sur une étroite avancée de terre qui s’enfonce dans l’Atlantique, et son centre ville est situé à la pointe de la péninsule. En 1900, cette terre était couverte de forêt dense et n’abritait que quelques petits villages éparpillés dans la brousse, dont les habitants chassaient le singe, le léopard et l’antilope. Un demi-siècle plus tard, Conakry était surnommée « la perle de l’Afrique de l’Ouest » pour sa beauté et sa douceur de vivre. Construite par les colons français sous forme d’un quadrillage d’avenues et de boulevards orientés de façon à faire circuler la brise marine, cette ville a surgi au milieu de la forêt qu’elle a peu à peu conquise. De somptueuses maisons aux jardins fleuris bordaient les larges avenues ombragées de flamboyants et de manguiers. Sa corniche, où les cocotiers se penchent sur les vagues de l’Atlantique, s’ornait vers 1950 d’une longue balustrade blanche.

La perle usée de l’Afrique de l’Ouest

Guinée : Coucher de soleil sur ConakryAujourd’hui la ville a un autre visage, et à l’image des rares vestiges de l’ancienne balustrade, rongés par le sel et l’eau, elle porte les marques du temps, de l’usure et de la déliquescence. Les colons qui en ont tracé le plan ont fait preuve d’un remarquable manque de prévoyance, puisqu’ils ont complètement omis un détail : le fait que Conakry suive la même évolution que toutes les autres villes du monde et devienne de plus en plus étendue, et de plus en plus peuplée. Le sable des plages a été utilisé pour faire le ciment de bâtiments aujourd’hui endeuillés par les coulées noires qui suintent de leurs murs trop humides. La plupart des vieilles maisons de l’époque coloniale s’effritent, les façades aux couleurs délavées sont lépreuses. Les vestiges architecturaux du socialisme révolutionnaire de Sékou Touré, de prétentieux cubes de béton noirci, s’enlisent dans l’oubli au milieu de grands parcs abandonnés et poussiéreux. Quelques hôtels de luxe, des banques, de belles villas occupées par des ONG internationales, et des immeubles flambants neufs construits par des promoteurs libanais tranchent sur le reste de la ville. En arrivant enfin à l’hôtel, après avoir frôlé l’accident une dizaine de fois et absorbé une dose massive de gaz d’échappement, je me sens sale, transpirante et fatiguée. La douche est un bonheur fugitif. A peine séchée et habillée, je suis à nouveau trempée de sueur, et mes vêtements collent à ma peau. C’est un Italien à l’âge indéterminé qui tient l’hôtel-restaurant-piscine-pétanque (comme l’annoncent les cartes dans les chambres). Les années passées sous le ciel guinéen lui ont conféré la même patine qu’à la plupart des vieux expatriés solitaires. Gino règne seul sur son établissement en arborant une éternelle mauvaise humeur. Les jurons en italien fusent à tout bout de champ. Il parle un curieux mélange de français-guinéen mêlé d’italien, avec un fort accent, et se plaint inlassablement de ses difficultés financières qu’il attribue aux aberrations du système guinéen. Face à la pizzeria, une piscine à l’eau glauque abandonnée aux algues et aux moustiques évoque des jours meilleurs. L’air est épais comme dans un bain de vapeur. D’énormes chauves-souris sortent du feuillage des arbres, dans un bruissement inquiétant. Les grenouilles chantent. La nuit est tombée d’un coup.

Où est passé l’avenir de Conakry ?

Guinée : Coucher de soleil sur ConakryLe lendemain nous traversons la ville pour nous installer à l’hôtel Océane, posé au bord de l’Atlantique. Derrières ses murs, une oasis de fleurs et de cocotiers entoure une piscine bleue. Le contraste avec la rue, la foule, les tas d’ordures, la circulation, est saisissant. Alors que le jour descend sur l’eau couleur de coquillage, des pirogues passent au loin, et plus près sur les rochers, des pêcheurs à pied se découpent à contre-jour. Une femme est assise dos à la piscine, face à l’océan, immobile. Elle est là tous les soirs. Pendant les jours suivants, nous prenons l’habitude de boire un pastis ensemble en regardant le soleil glisser vers la nuit. Elle est française et s’appelle Gabrielle. Elle a vécu à Conakry, il y a longtemps. La Guinée était encore une colonie française lorsqu’elle y a débarqué la première fois. Elle avait une maison au milieu d’une cocoteraie, près de la mer. Elle s’y baignait tous les jours. Les jardins étaient exubérants, et la vie était douce. L’idéal révolutionnaire de Sékou Touré paraissait séduisant à ses vingt ans. Elle était journaliste. Après l’indépendance elle créa à Conakry une radio, puis un journal. Les Guinéens avaient du travail et de jolies maisons. L’avenir paraissait radieux. Mais l’atmosphère changea, la phobie des complots s’installa et son compagnon tomba subitement en disgrâce. Il fut sommé de quitter le pays dans les deux jours. Elle partit avec lui. Laissant tout derrière eux, ils remontèrent vers le Sénégal en voiture, fuyant le régime tyrannique qu’ils avaient soutenu à ses débuts.

Guinée : Coucher de soleil sur ConakryQuarante années se sont écoulées avant que Gabrielle n’ose revenir sur ses pas. Elle a eu un choc en découvrant le nouveau visage de cette capitale au passé doré, où le tristement célèbre « Pont des pendus », rappelle les exécutions orchestrées par Sékou Touré. Les plages de Conakry ont disparu, laissant à nu des rochers noirs déchiquetés. Plus personne ne se baigne dans les eaux sales. Le port de Boulbinet nage dans les ordures. La ville est devenue un cloaque tentaculaire où règne la pollution, la misère, et le découragement. L’eau et l’électricité vont et viennent, avec des coupures qui durent parfois plusieurs jours. Gabrielle n’arrive pas à en croire ses yeux. Elle a revu les différents lieux où elle a vécu et n’a rien reconnu. Quand elle circule elle prend des taxis collectifs pour bavarder avec les gens. Ils lui racontent la pauvreté, l’injustice, la corruption, l’absence absolue d’espoir. Cette sensation d’impuissance, qui domine tout le reste. Elle se dit qu’un jour ou l’autre, tout va exploser. Après ses journées passées à arpenter Conakry, le soir venu Gabrielle s’assoit face à la mer. La couleur subtile du ciel et l’air tiède qui l’enveloppe apaisent sa tristesse et sa révolte. Elle contemple la seule chose qui n’ait pas changé au cours des années, la beauté du coucher de soleil sur l’Atlantique.

Guinée : Coucher de soleil sur ConakryLe paradis perdu de Gabrielle a sombré corps et âme, avec l’espoir de tout un peuple. La Conakry réelle s’étale sous nos yeux, et dans l’odeur de bois brûlé du crépuscule, la nostalgie de cette femme se superpose à la vie mystérieuse de la ville. Je vais rester plus d’un an en Guinée, et découvrir la ténacité, l’humour, l’incroyable hospitalité dont font preuve ses habitants. « Vous les Blancs, vous avez des montres, mais nous les Africains, nous avons le temps », disent les Guinéens, qui possèdent l’art de survivre au jour le jour et d’apprendre aux étrangers à nuancer leur regard. Eléonore Collin Oct 2008

Partager
Eléonore Collin | 22.09.2008 | 517 visites | 0Favoris |
10
photos associées
Guinée : Coucher de soleil sur ConakryGuinée : Coucher de soleil sur ConakryGuinée : Coucher de soleil sur ConakryGuinée : Coucher de soleil sur ConakryGuinée : Coucher de soleil sur ConakryGuinée : Coucher de soleil sur ConakryGuinée : Coucher de soleil sur ConakryGuinée : Coucher de soleil sur ConakryGuinée : Coucher de soleil sur ConakryGuinée : Coucher de soleil sur Conakry
1
commentaires à ce reportage
Souhaitez-vous faire un nouveau commentaire ? Cliquer ici
waraba

Bonjour,
Je suis entre la Guinée et Lyon depuis 2004. J'ai eu la chance de rencontrer une guinéenne à Paris qui est devenue ma femme. Depuis j'ai découvert ce pays extraordinaire. Votre témoignage m'a profondément ému car il est d'une justesse, d'une précision et d'une qualité d'écriture que je n'ai pas l'habitude de lire sur Internet.
Quand nous donnerez vous votre vision de l'intérieur de la Guinée et en particulier de la forêt ?
Pour… plus

Bonjour,
Je suis entre la Guinée et Lyon depuis 2004. J'ai eu la chance de rencontrer une guinéenne à Paris qui est devenue ma femme. Depuis j'ai découvert ce pays extraordinaire. Votre témoignage m'a profondément ému car il est d'une justesse, d'une précision et d'une qualité d'écriture que je n'ai pas l'habitude de lire sur Internet.
Quand nous donnerez vous votre vision de l'intérieur de la Guinée et en particulier de la forêt ?
Pour ma part j'ai monté avec ma femme une entreprise de tourisme en Guinée. C'est dur, mais je trouve le pays tellement beau et les guinéens tellement accueillants bien que très peu professionnels que je ne pouvais pas passer sans rien tenter.
Notre site : www.waraba-travel.com
Cordialement
Vincent

waraba | 24.06.2009 17h46

Créer un compte

Aujourd’hui voyageur,
demain rédacteur...

Une sélection de 3 articles sera mise en avant chaque mois

Créer un compte
Envoi d'un site thématique

Thématiques : farfouillez avec nous !

Si vous connaissez l'adresse d'une "pépite du net", n'hésitez pas à la partager avec nous !

Envoi d'un site thématique
Envoi d'un site utile

Développons ensemble l'annuaire des sites utiles

Vous connaissez un site utile pour les voyageurs ? Indexez-le dans notre annuaire.

Envoi d'un site utile