Cameroun
Cameroun : Cérémonie en pays Bamoum

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Laurence Cuisinier | 17.11.2003 | 594 visites | 0Favoris |
Laurence Cuisinier

Le Graal de l’apprentie voyageuse.

Il était une fois une apprentie voyageuse posée pour quelques temps au pays des crevettes (Camaroes (1) ) plus connu de nos jours sous le nom de Cameroun. Elle entendit parler d’une cérémonie se déroulant tous les deux ans en pays Bamoum (2), au cours de laquelle le sultan Bamoum était rituellement détrôné pour être jugé par son peuple. " Voilà un exemple, en ces temps politiques obscurs, de démocratie directe " pensa-t-elle. Elle lut des livres d’histoire, questionna un Bamoum (établi couturier à Douala) de sa connaissance, vérifia le fonctionnement de son appareil photo, épousseta son enthousiasme : ouf ! celui-ci était intact !

En route pour les hauts plateaux à bord du Zizi Ma

Cameroun : Cérémonie en pays BamoumPour se rendre à Foumban, capitale historique du pays Bamoum et lieu du déroulement de la cérémonie du Nguon (3), il fallut quitter le littoral et grimper vers la fraîcheur des hauts plateaux des " Grasslands ". Elle passa tout près de sites ou de villes aux noms éclatants : Mbanga, Nkomsamba, Ekom, Bangangté, Bafoussam, Foumbot, admira cette lente montée au dessus des grands arbres du Cameroun. L’immensité verte n’y est troublée que par les reflets argentés des toits pointus en tôle ondulée annonçant une chefferie. Pendant le trajet, la terre rougit, la latérite recouvrait tout, y compris les larges feuilles des palmiers et s’incrustait même dans le minibus de la voyageuse et de ses compagnons. A la première pause, elle fit une photo du minibus baptisé " Zizi Mala ", qui souhaitait au voyageur " Bon pied la route ", qui était conduit par un dénommé Tonton Grégoire et dont les tarifs étaient affichés en francs CFA par kilomètre heure. Elle fut contente d’enfiler un vêtement à manches longues, il faisait frais dans les montagnes, la fournaise du littoral s’éloignait.

La saga des sultans du pays Bamoun….

Cameroun : Cérémonie en pays BamoumDès potron-minet le lendemain, notre apprentie, livres d’histoires dans le sac à dos, croquis relatifs à la symbolique des tissus de fête ( Ndop (4)) en poche, appareil photo sur l’abdomen arriva sur l’aire des cérémonies. Comme le prévenu, le sus nommé Sultan Ibrahim Mbombo Njoya 19éme du nom, se faisait attendre, elle se remémora l’histoire de l’ancêtre du sultan, le fameux roi Njoya (1892- 1933), héritier d’une dynastie fondée au 17 ème siècle. Le roi Njoya ayant connu un début de règne difficile, dut, pour sauver son trône, faire appel au Lamido de Banyo, un chef musulman peul. Celui-ci vint avec son armée et le trône fut sauvé. Son pouvoir bien établi, grâce notamment au Dieu des Peuls, Njoya se convertit à l’Islam et se consacra à la réalisation de sa mission: préserver les coutumes, les histoires, les traditions du peuple Bamoum, sans pour autant négliger ses devoirs politiques en pleine période de colonisation. La tâche était rude et obligea le sultan à faire preuve de talents multiples. Dans l’exercice du pouvoir, il se montra informé, inventif, conciliant. Il fut homme d’état, esprit éclairé, visionnaire, soucieux de progrès. Bref, Njoya fut l’homme du siècle naissant. Qu’on en juge. En 1917-1918, il fit construire un palais, qui existe toujours, sur une surface de 70 000 m2 pouvant abriter 1200 épouses, 350 enfants et 2000 fonctionnaires et serviteurs. Il inventa une écriture, l’écriture shü-mom. Il fallut quinze ans de recherches pour aboutir à un alphabet de 70 lettres et de 10 chiffres. Il écrivit et fit écrire 87 ouvrages relatifs à l’histoire de son peuple, à la médecine, aux fables traditionnelles, aux décisions de justice, à la Bible. Il utilisa aussi l’écriture shü-mom pour pouvoir communiquer avec les siens, à l’insu des colons blancs. Il avait créé 20 écoles dans tout le pays bamoum en 1910. Il s’occupa de promouvoir les arts et l’activité économique. Il favorisa la création d’ateliers d’artisans dans l’enceinte et aux abords du palais. On fondait les métaux, tissait et teignait les tissus selon des méthodes ancestrales, puis on faisait commerce des objets fabriqués. (les esclaves des bamoums " s’intégraient " en devenant des artisans nourris et éduqués.) Les colonisateurs allemands puis anglais s’accommodèrent de ce pouvoir traditionnel. Il n’en fut pas de même avec les français qui pratiquèrent " l’administration directe " du pays. Ils soupçonnèrent le sultan Njoya de persécuter les chrétiens et finirent par l’exiler à Yaoundé où il mourut en 1933. Le trône revint, après quelques atermoiements, à l’un de ses fils, Seidou Njimoluh Njoya, qui régna de 1933 à 1992. Le sultan qui lui a succédé en 1992 s’appelle Ibrahim Mbombo Njoya. C’est lui qui a restauré le festival du Nguon.

Prémices de la fête dans la chaleur torride…

Cameroun : Cérémonie en pays BamoumSur la grande place de la ville donc, face à l’historique palais, la foule se faisait dense: le trône venait d’arriver du musée où on peut l’admirer en temps ordinaire. C’était un bel édifice de perles multicolores, et de cauris (5), sur lequel personne, hormis le sultan ne peut s’asseoir. Le trône symbolise le pouvoir royal, représente la vie de la cour, le respect dû au sultan (personnage qui retient sa parole en portant sa main à son menton, conseillers du palais qui soutiennent le trône, emblèmes royaux, serpents à deux têtes). A l’extérieur de l’ère des festivités, peu à peu envahie de policiers en tenue kaki portant lunettes noires, les marchandes de légumes, de macabo (6) , de fruits, de masques, de tambours, de " passeports ", de chapeaux à plumes de guerriers traditionnels, s’efforçaient d’attirer l’attention. Des notables Bamoums en tenue d’apparat se saluaient, des griots (7) exigeant qu’on rende des comptes au peuple, vociféraient, criaient, chantaient, haranguaient les notables Bamoums du premier rang. Des guerriers, des danseurs, arrivaient tantôt en cortège, tantôt en dansant, dans un concert de tambours et de trompes nasillardes. Le ciel blanchissait sous l’effet de la chaleur, faisant exploser les couleurs, brûlant presque les yeux écarquillés de l’apprentie. Ce n’étaient que rouges et fushias , mauves et jaunes à l’assaut des chapeaux à plumes ou des perles, des gandouras, des sacs, des boubous.

Le sultan honore ses sujets et en décore certains

Cameroun : Cérémonie en pays BamoumDès l’arrivée du sultan, dépourvu des attributs extérieurs du pouvoir (le double gong notamment), les discours commencèrent. Le sultan répondit, expliqua, remercia. On défila devant le trône, tantôt le sultan plongeait la main dans les sacs d’herbes, de fruits de plantes traditionnelles apportées par ses sujets, tantôt il tendant un bâton à chaque visiteur qui s’effaçait après l’avoir touché. Ces rites renforcent les pouvoirs et la force du sultan, mais honorent aussi ses sujets. Des personnalités furent anoblies et décorées de l’ordre de l’araignée. Le sultan fut remis sur le trône. Il était temps de se séparer. Les soldats partirent à la guerre, en défilant, en chantant, en criant et en dansant.

Simulacres guerriers…

Cameroun : Cérémonie en pays BamoumLe lendemain, elle assista au retour des valeureux guerriers (plus très jeunes, portant lunettes à double foyer) qui portaient leurs morts sur des civières de bois, et traînaient des prisonniers incluant le chef ennemi qui fut présenté au sultan, puis jeté à terre. Le sultan posa le pied sur le chef vaincu. Pour ce dernier et pour ses soldats, vint le temps de l’esclavage : on vit les princesses royales s’avancer et entraîner les esclaves à leur suite en les " chicotant " (8) de coups symboliques. L’assistance riait. Les sorciers rappelèrent les morts du pays des morts à grands renforts de gestes magiques. Les descendants de la dynastie défilèrent (ils étaient légions) pour clôturer le festival, sous les applaudissements. L’affaire était entendue : l’histoire avait été célébrée, le sultan vainqueur était confirmé par son peuple dans ses pouvoirs jusqu’en 2002.

Coulisses de la cérémonie et observations de l’app

Cameroun : Cérémonie en pays BamoumLes gens étaient venus de loin. On trouvait des délégations de Bamoums venus de Yaoundé et de Douala, du Gabon et même des Etats-Unis. Au nombre des touristes blancs, on comptait une apprentie voyageuse qui, bien décidée à témoigner, avait pris des notes qui rendirent compte de tout, comme on peut en juger : ………difficultés pour photographier le trône vide sans avoir la camionnette de livraison dans le champs de l’image, malgré l’achat, pour 5000 FCFA d’un badge portant un faux numéro de photographe officiel. Les guerriers Bamoums les plus jeunes, de grands gaillards surmontés de chapeaux de plumes mauves ou vertes exigent un autre paiement, au motif que les costumes de guerrier à photographier sont leur œuvre personnelle et que toute peine méritant salaire….. Discours du trône : fleuve. Retenir que les questions de santé publique sont devenues préoccupantes. Le peuple exige que le sultan agisse contre le sida et lui suggère, puisque la médecine occidentale a dans ce registre échoué (sic), de solliciter les praticiens traditionnels dits " tradipraticiens ". Retenir aussi les remerciements du sultan au directeur d’une compagnie de téléphones mobiles ayant permis l’usage des téléphones cellulaires à Foumban depuis la veille, " permettant ainsi au monde entier de suivre l’évènement. "( sic) …………Remarquer à la fin des festivités un stand animé par quelques bateleurs qui expliquent comment utiliser un préservatif. Réponse probable du sultan en matière de lutte contre le sida…………Anoblissement du jeune homme qui a permis au sultan de retrouver les objets Bamoums volés dans le musée du palais royal (et déjà en cours de " commercialisation " dans un entrepôt de Douala quelques jours avant la cérémonie.) Ai appris au passage que les " incidents " survenus entre factions musulmanes rivales à la mosquée de Foumban avaient été contrôlés par les Bamouns, dans la cadre de leurs affaires intérieures, en famille……..Observations personnelles : le sultan paraît aussi avisé que ses prédécesseurs. Le festival du Nguon attire les touristes, favorise le petit et le grand commerce – la nièce du sultan est mariée à un avocat d’affaires français incontournable au Cameroun – Le film de l’événement sera diffusé sur la chaîne de télévision nationale. A quelques semaines du sommet Franco-Africain de Yaoundé, cette publicité rappelle au gouvernement camerounais que la composante ethnique reste la pierre angulaire de l’équilibre politique intérieur, qu’un sultan, ancien ministre de surcroît, peut être un allié quand il règle les problèmes entre factions musulmanes, mais aussi un contre-pouvoir, une force économique et politique légitimée par son peuple, en cours de reconnaissance à l’extérieur des frontières….

Retour des observateurs…

Et l’apprentie reprit le minibus " Zizi Mala " du retour. La nuit tombait, les blancs se dépêchèrent de faire provision de souvenirs dans les échoppes d’artisans, mais n’eurent pas le temps d’aller chez les célèbres fondeurs Bamoums. Elle somnola pendant une bonne partie du trajet, pensant d’abord au roi Njoya, homme de son temps, puis au sultan Njoya régnant, lui aussi homme de son temps, du temps du sida, du téléphone cellulaire, organisant le spectacle de la démocratie directe. Cette bonne représentation, valait bien celle offerte par les Etats-Unis à la recherche d’un président au même moment! A Foumban au moins, on dansait, on criait, on photographiait, on discourait, on volait, on faisait des affaires, on marchandait avec tambours et trompettes. Dans le minibus, les touristes critiquaient, criaient au voleur, à l’arnaque. " Ils ont inventé une écriture, la belle affaire, cinq siècles après Gutenberg !….On dit que le sultan a de terribles ennemies en les personnes des marchandes de légumes autour de l’enceinte royale, qui refusent de lui payer l’impôt. …..Ils sont incapables de prévoir un nombre suffisant de chaises… Ils ne sont jamais à l’heure…...Vous ne trouvez pas que ça manque un peu d’authenticité tout ça ? Moi, je vous assure, je suis allé dans le Nord, c’est autre chose. Les gens sont très gentils, ils vivent sans eau, sans électricité, les femmes portent encore des pagnes en paille tressée…..vous imaginez ? " L’apprentie voyageuse regardait le dos de tonton Grégoire; elle évitait de regarder la route quand il doublait au sommet d’une montée. Tonton Grégoire en avait vu d’autres, des blancs qui ne font que passer. Les autres voyageurs regardaient leurs calebasses décorées de cauris, leurs bracelets de perles colorées Bamiléké (9) (2500 CFA pièce, ça vaut le coup, franchement moins cher qu’à Douala !). Mais au fait, qu’est-ce qu’elle était venue chercher à Foumban ? De l’authentique peut-être ? Elle se promit vérifier la définition du mot authentique. En attendant, elle commença à chercher un titre pour écrire un petit quelque chose : " De l’actualité des maladies cellulaires sanguines ou téléphoniques en pays Bamoum " ou bien " L’Afrique des traditions à la mode "?

************************* (1) Camaroes : nom donné par les portugais. (2) Les Bamoun sont l’une des 212 ethnies qui peuplent le Cameroun (3) La cérémonie du Nguon, festival commémorant l’histoire Bamoun au cours duquel le sultan est " jugé " pour sa gestion. Le Nguon est aussi un tambour à friction. (4) Ndop : nom donné aux tissus indigos et blancs ornés de motifs rituels et utilisés dans le cadre des cérémonies traditionnelles. (5) Cauris : coquillages autrefois échangés contre des marchandises, des esclaves… (6) Macabo : nom donné à certaines racines comestibles comme le manioc. (7) Griots : caste de musiciens dépositaires des traditions orales.

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info plusinfo plus

A la découverte de l’alphabet Bamoum sur le site de la Bibliothèque Nationale de France. http://www.bnf.fr/web-bnf/pedagos/dossiecr/sp-afri1.htm

Une galerie d’images à propos du Palais du Sultan à Foumban. Plus avant dans le site, une carte du Cameroun vous permet de découvrir les particularités des régions. http://www.geocities.com/TheTropics/Shores/4051/foumban.htm

La section “Nouveaux regards sur l’Afrique” de l’UNESCO propose un chapitre sur l’habitat au Cameroun. Mais vous ne manquerez pas de parcourir toutes les pages de cette superbe source d’information à propos de l’architecture aux quatre coins du continent africain. http://www.unesco.org/whc/exhibits/afr_rev/toc.htm

Sur le webzine de la région du Ndé (ouest cameroun), quelques infos à propos de Claude Njiké-Bergeret, dite “la Reine Blanche” épouse d’un chef Bangangté, ainsi qu’un portofolio des chefs de la région. http://www.geocities.com/TheTropics/Shores/4051/edn/

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