Albanie
Albanie : Avec les montagnards du Dukajin

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Eric Bataille | 13.11.2003 | 575 visites | 0Favoris |
Eric Bataille

Albanie : Avec les montagnards du DukajinCinq heures du matin. Le jour se lève à Skodra, capitale des Alpes albanaises. Doucement, le soleil rosit les toits de tuiles rouges et les façades ocres, après avoir caressé les montagnes arides du Dukajin qui cernent la ville. Enfin, une touche de gaité dans un monde de tristesse, devrais-je dire, tellement cette nuit passée au Grand Hôtel m'a semblé désespérément sinistre et longue, confiné dans une chambre étriquée, peinte en jaune pisseux et chichement éclairée par une ampoule nue avec un vasistas sale donnant sur la rue. Seul point réconfortant, cette cellule, avec douche mais sans eau, ne m'a coûté qu'un dollar la nuit car je suis invité officiel, alors qu'elle est facturée plus de 100 dollars aux étrangers. Après un café turc avalé sur un comptoir incrusté de marqueterie d'influence ottomane, je retrouve mes compagnons de virée. Le plus voyant avec son costume croisé à rayures est Peter. Il est né dans ces montagnes il y a une quarantaine d'années, puis est parti aux Etats-Unis où il "fait" maintenant des affaires dans l'immobilier. Il vient de récupérer des terres familiales confisquées sous l'ancienne dictature marxiste. Il y a Jon, le chef de la police, accompagné d'un inspecteur. Tous deux sont très jeunes, à peine vingt ans... Et aussi le chauffeur de la jeep, encore un policier, un ancien général des services secrets au costume en mohair d'une classe folle et surtout, il y a Kôle, mon hôte, le jeune député local dont l'avenir semble prometteur. Après une dernière tournée de cafés amers, nous nous entassons à l'arrière d'une jeep de fabrication tchèque. L'espaces y est exigu et chacun doit ranger ses armes pour faire le plus de place aux jambes. A voir les visages mal rasés et les regards sombres, on croirait plus une bande de malfrats préparant un mauvais coup que des notables en voyage d'agrément. Un court arrêt à la station service du coin gardée comme une banque par des hommes en armes et nous prenons la direction du nord, vers le Kosovo. Enfin, une touche de gaité dans un monde de tristesse, devrais-je dire, tellement cette nuit passée au Grand Hôtel m'a semblé désespérément sinistre et longue, confiné dans une chambre étriquée, peinte en jaune pisseux et chichement éclairée par une ampoule nue avec un vasistas sale donnant sur la rue. Seul point réconfortant, cette cellule, avec douche mais sans eau, ne m'a coûté qu'un dollar la nuit car je suis invité officiel, alors qu'elle est facturée plus de 100 dollars aux étrangers. Après un café turc avalé sur un comptoir incrusté de marqueterie d'influence ottomane, je retrouve mes compagnons de virée. Le plus voyant avec son costume croisé à rayures est Peter. Il est né dans ces montagnes il y a une quarantaine d'années, puis est parti aux Etats-Unis où il "fait" maintenant des affaires dans l'immobilier. Il vient de récupérer des terres familiales confisquées sous l'ancienne dictature marxiste. Il y a Jon, le chef de la police, accompagné d'un inspecteur. Tous deux sont très jeunes, à peine vingt ans... Et aussi le chauffeur de la jeep, encore un policier, un ancien général des services secrets au costume en mohair d'une classe folle et surtout, il y a Kôle, mon hôte, le jeune député local dont l'avenir semble prometteur. Après une dernière tournée de cafés amers, nous nous entassons à l'arrière d'une jeep de fabrication tchèque. L'espaces y est exigu et chacun doit ranger ses armes pour faire le plus de place aux jambes. A voir les visages mal rasés et les regards sombres, on croirait plus une bande de malfrats préparant un mauvais coup que des notables en voyage d'agrément. Un court arrêt à la station service du coin gardée comme une banque par des hommes en armes et nous prenons la direction du nord, vers le Kosovo.

Albanie : Avec les montagnards du DukajinDès la sortie de la ville, la route en mauvais bitume longe des alignements de petits dômes blancs en forme de gros champignons de Paris. Ce sont les bunkers imaginés par l'ancien dictateur marxiste, Envur Hoxha, qui en aurait fait construire 660 000 dans tout le pays, un pour quatre habitants, pour parer à une invasion "impérialiste". Très vite, la route se dégrade puis se transforme en piste défoncée. Dans le véhicule chahuté, l'ambiance s'échauffe considérablement. On chante des airs martiaux, on inhale de la poussière, on se prend des hématomes sous les chaos des suspensions raides et des coups de coudes virils de mes compagnons. On m'avait prévenu à Tirana. "Là-bas, c'est le Far West ! Que des durs et tant pis pour les bavures !!". Nous ne croisons personne excepté un antique camion chinois dont la benne déborde de passagers et quelques rares barrages où les miliciens nous saluent respectueusement. "Ne t'inquiète pas, avec nous, tu es en sécurité !", me rassure mon voisin. En fait, ce qui m'inquiète le plus, c'est son pistolet automatique qui me chatouille les côtes depuis le départ de Skodra. Avec toutes ces ornières, on ne sait jamais ! La piste traverse des paysages à la beauté suffocante. Aux défilés étroits et vertigineux taillés dans de spectaculaires montagnes arides succèdent de raides montées au milieu des conifères et des ruisseaux bouillonnants. La route est encore longue alors nous nous arrêtons dans une auberge aux allures de chalet suisse. Un seul menu : soupe de flageolets, oignon et poivron au vinaigre, et beaucoup de raki, l'alcool de raisin local. A peine sommes nous installés autour d'une longue table en bois que surgit un montagnard au visage buriné et heureux. "Vous êtes le premier étranger auquel je parle depuis trente ans !", me lance-t-il dans un flot ininterrompu de paroles. Impossible de le faire taire alors mon voisin de table dégaine un gros automatique noir mat, vise calmement le plafond au dessus de l'intrus, vide son chargeur, puis, toujours aussi tranquillement, pose son arme sur la table, trempe sa cuillère dans la soupe fumante et me conseille "Mange, cela va refroidir !". Un dernier café et nous reprenons la route qui n'en finit pas de monter... De temps en temps, le chauffeur s'arrête le temps de laisser refroidir le moteur. Que la montagne est belle alors ! Elle résonne des rumeurs de l'eau qui s'écoule en cascades et torrents et... des quelques rafales que mes compagnons ne peuvent s'empêcher de tirer, juste pour bien me faire entendre l'écho.

Albanie : Avec les montagnards du DukajinEnfin, vers neuf heures du soir, nous débouchons au dessus d'une étroite vallée où vacillent quelques lumières éparses. Nous voici enfin arrivés à Thethi, le village natal du député Kôle. Un dernier petit pont en rondins, nous nous garons devant une imposante bâtisse en pierre de plusieurs étages aux petites ouvertures couvertes par un toit de tuiles de bois. "Bienvenue à la Kula de mes parents !". Nous grimpons un premier escalier très raide, saluons les femmes au premier étage, leur étage, puis continuons à gravir l'intérieur de la forteresse. Nous suivons ensuite un long couloir sombre qui débouche sur une immense pièce entièrement blanche. Au milieu, une longue table avec un véritable festin nous attend. Il y a d'innombrables bouteilles de raki, des assiettes de tomates et un somptueux agneau farçi, le ferlingu. Après quatre heures à parler, manger et trinquer, je soupire quand la table est enfin poussée sur le côté. On déroule de confortables tapis sur le sol, quelques couvertures et voici notre lit communautaire paré pour la nuit. Une nuit si courte qu'à peine endormi, un rafale me tire presque aussitôt de mon abrutissement nocturne. Accoudé à la fenêtre, Peter nous réveille en déchargeant joyeusement une Kalachnikov. "Ah que la campagne est belle !". Décidément, je suis entouré de poètes ! Un minuscule café et un grand verre de grappa plus tard, nous revoilà repartis à pied pour quelques visites protocolaires. J'ai beaucoup de mal à apprécier le paysage avec la tête ensuquée par les agapes de la veille, les trois petites heures de sommeil et le régime du petit-déjeuner. D'autant que les pentes sont raides et le pas de mes compagnons rapide et nerveux.

Albanie : Avec les montagnards du DukajinAu bout d'une longe heure cotonneuse, on s'arrête enfin dans une petite ferme en aplomb de la rivière. "On va témoigner notre respect à un meurtrier d'honneur", m'explique Kôle. Cette obligation sociale imposée par l'antique tradition du Kanun, le droit coutumier du nord de l'Albanie, revient à la mode depuis la fin du régime communiste d'Enver Hoxha. Le pays s'était alors retrouvé confronté à une dramatique perte d'identité. Toutes les valeurs et règles imposées par 50 ans de dictature absolue (interdiction des voitures, de la musique, de chanter...) laissaient place à un vide vertigineux. Pour ne pas totalement sombrer, les Albanais du nord ont alors "redécouvert" les mille paragraphes du Kanun, l'ancien code coutumier qui régissait la vie de la naissance à la mort. Ecrit il y a plus de cinq cents ans par le philosophe de la famille des princes Dukagin, c'était le mode d'emploi incontournable de la vie des montagnards. Dans la ferme, on se bouscule, il y a de nombreux hommes à la mine sombre et patibulaire et j'essaye de deviner lequel parmi ces "durs" est le héros de la fête. Finalement, on me présente à un grand gamin dégingandé et imberbe d'à peine 17 ans qui vient de purger une peine de quelques mois de prison pour avoir tué un militaire incorrect avec sa soeur ! Aujourd'hui, il est honoré pour avoir vengé sa famille. Le respect absolu de l'honneur et de la Bessa, la parole donnée, a aussi malheureusement entraîné le retour de la vendetta et des règlements de compte sans fin. Une coutume que le député humaniste Kôle aimerait bien voir disparaître pour enfin redécouvrir la démocratie !

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