
ALGERIE
Tamanrasset - le mythe des touaregs reste vivant !
La nuit n'est pas encore tout à fait terminée, mais nous sommes déjà sur pieds. Certes, on a eu un peu de mal à quitter la chaleur de nos sacs de couchage, mais il est temps de mettre le nez dehors. Encore un peu endormis, nous enfilons des gros pulls et quittons frileusement l'abri du refuge où nous avons passé la nuit. Aussitôt dehors, le vent violent et le froid très vif qui sévissent à 2.600 mètres d'altitude achèvent de nous réveiller. Dur, dur ! Le froid pique les joues et glace nos mains. Mais on sait que cela en vaudra la peine. Nous nous éloignons du refuge, grimpons encore un peu dans la rocaille pour être sûrs d'être seuls. Avec le vent d'altitude pour unique compagnon. Nous nous asseyons sur un rocher, serrés l'un contre l'autre pour se tenir chaud et encore mieux partager ce qui va suivre. Il n'y a plus qu'à attendre ...
Au moins une fois dans sa vie, il faut vivre et admirer un lever de soleil sur l'Assekrem, vu depuis l'ermitage du Père de Foucauld. Le spectacle est rapide. Très rapide. En quelques minutes, le soleil apparaît, baigne tous les sommets montagneux de superbes nuances violacées et rougeâtres, avant d'éclater de mille feux dans le ciel enfin bleu. C'est magique. A couper le souffle. Et compense largement le piètre confort du refuge et le froid matinal. Il n'y a pas à dire : Charles de Foucauld savait choisir ses lieux de méditation !
Soldat paillard et prêtre ermite.
Né en 1858, Charles de Foucauld n'échappe pas à la tradition familiale et devient - ni par vocation, ni par amour des armes - officier. Se soumettant avec difficulté à la discipline militaire, il a vite une réputation de soldat paillard. Il faut attendre les années 1880 pour qu'il découvre l'islam, l'hospitalité des peuplades d'Afrique du Nord, la frugalité du désert et ce qu'il appelle parfois "l'Absolu de Dieu". Quittant sans regret l'uniforme, il explore le Maroc, vit 3 ans en ermite à Nazareth et est ordonné prêtre en 1901. Pendant des années, il parcourt le Sahara, note ses rencontres, relate les évènements qui émaillent sa vie. Va au devant des Touaregs et s'installe enfin à Tamanrasset. A grands frais, il fait construire un "bordj" (fortin) pour protéger les Touaregs des raids de leurs ennemis traditionnels Senoussis (ceux-là mêmes qui l'abattront un jour de décembre 1916 d'une balle dans la tête). Il construira aussi une maison au coeur de la ville et un ermitage qui semble toujours monter la garde au sommet de l'Assekrem. A moins de 100 km de Tam'. Aujourd'hui encore, une poignée de prêtres partagent toujours leur vie entre leur maison en ville et cet ermitage perché dans les montagnes. Ils y accueillent les visiteurs de passage, effectuent des relevés météo et, à cette altitude, se sentent peut-être plus proches de Dieu ...
Cap sur Tam'
Mais nous devons poursuivre notre route. Mettre le cap sur Tam'. Mahmoud, le chauffeur qui nous accompagne pendant tout le voyage, a déjà mis le 4x4 en route. Un bon vieux "Toy", comme on dit ici, qui a été construit en 1991 et qui affiche déjà plus de 320.000 km au compteur. " ... Mais le compteur est bloqué depuis quelques mois. C'est pas grave : Toyota, c'est du solide, tu sais. Des petites réparations parfois, mais ça roule bien ...".
Ca roule lentement en tout cas. La piste qui descend de l'Assekrem est dangereuse. Rocailleuse. Etroite. Impossible de croiser un autre véhicule : il n'y a pas la place. Mahmoud fait attention à ne pas nous taper contre la paroi rocheuse qui longe la piste d'un côté; à ne pas nous envoyer au fond du ravin qui borde la piste de l'autre côté. Attention aussi à ne pas abîmer encore plus son véhicule. "... C'est difficile de trouver des pièces d'occasion. Et quand il y en a, elles sont trop chères. On répare comme on peut. On se débrouille ...". Même à petite allure, nous sommes ballotés en tous sens. La voiture cahote, grince, cogne. Elle réchigne. Semble ne pas vouloir passer. Passe quand même. Et poursuit cahin-caha son bonhomme de chemin. Tamanrasset n'est plus qu'à 60 km. Autant dire que le plus dur est fait et que nous entrerons bientôt dans la mythique cité des Touaregs.
Au bas de la montagne, la piste rocailleuse se transforme en un ruban de bitume (presque) correct. Quelques dizaines de kilomètres plus loin, elle va longer les faubourgs de la cité, quelques jardins potagers, puis se tranformer en une grande rue - ombragée de tamaris et bordée de commerces - qui traverse avec une certaine nonchalance le centre-ville. Tamanrasset, nous voici !
La Tam' des initiés
Oh, c'est vrai ! Quelques puristes un peu passéistes prendront peut-être un malin plaisir à gâcher le vôtre. A affirmer que la Tamanrasset d'aujourd'hui n'a plus rien à voir avec la Tam' d'hier. Celle des initiés. Celle des routards et des pistards. Qui fuyaient l'Europe à bord d'un vieux Bully VW, d'une antique Deuche ou d'une "Pigeot" brinquebalante pour s'offrir l'aventure saharienne. Répondre à l'appel du désert. Suivre les traces des grandes caravanes chamelières de jadis. Au long d'une Transsaharienne qui, partant d'Alger, file cahin-caha sur plus de 2.000 bornes. Fait étape à In Salah, traverse El Golea, flirte avec Hirafok et Ideles, pour arriver à Tamanrasset. Avant de descendre encore plus au Sud. Vers le poste frontière d'In Guezzam. Vers l'Afrique noire. Le Niger et Agades, Zinder ou Niamey. Là, au croisement des routes, le voyageur remontera plein ouest vers le Mali et Tombouctou ou poursuivra vers le sud. Direction le Burkina Faso (le "Pays des Hommes intègres") et Ouagadougou. Ils n'ont pas entièrement tort ! La Tam' du XXIe siècle n'est plus aussi isolée que jadis. Son aéroport la relie aux principales villes algériennes et mêmes à quelques villes européennes. Et la Transsaharienne est devenue un ruban de bitume quasiment ininterrompu qui n'est plus réservé aux seuls camionneurs et autres as du 4x4. N'empêche ! Malgré un isolement qui n'est plus qu'illusion, la belle Tam' reste une cité mythique qui fleure toujours l'exotisme et une certaine forme de baroud.
Cela faisait un bon moment que nous n'étions plus venus dans le sud et l'on s'aperçoit vite que la ville a changé. Elle conserve toujours son âme saharienne et son caractère aventureux, mais elle évolue imperceptiblement. Se donne parfois des airs de vieille belle qui lutte pour ne pas sombrer. A 1.400 mètres d'altitude, blottie entre le massif du Hoggar d'un côté et les immensités désertiques d'autre part, Tamanrasset est forte aujourd'hui d'environ 35.000 habitants. Plus encore qu'hier, on croise un grand nombre d'immigrés maliens ou nigériens. Attirés par la richesse toute relative de Tam', ils ont quitté leurs villages et leurs familles pour tenter leur chance ici. Pour essayer de décrocher un "p'tit boulot" qui leur permettra de manger à leur faim et, qui sait ?, de mettre un peu d'argent de côté ... On croise aussi beaucoup de "gens du Nord". Il y a quelques années, seuls des fonctionnaires venus d'Alger et détachés temporairement dans le sud habitaient en ville. Prenant bien soin de ne pas se mêler à la population locale. Ils n'ont jamais vraiment apprécié l'environnement saharien, ni compris la mentalité des Touareg. Et ceux-ci n'ont jamais réellement tenté d'approcher ces "gens du Nord" considérés comme des occupants. Bref, les deux mondes se côtoyaient avec une certaine défiance, sans jamais se mélanger. Les choses ont changé : de plus en plus d'Algériens ont fui l'insécurité des grandes villes du Nord - Alger, Oran, ... - pour chercher travail et refuge dans le sud. Ils ont toujours la nostalgie des oliveraies de Kabylie, de l'animation oranaise, des longues plages de Sidi Frej et des grands boulevards d'Alger. Et n'espèrent qu'une seule chose : retrouver au plus vite leur maison. Leur Algérie. Celle du Nord ... Ce qui est certain, c'est qu'ils n'ont vraiment pas contribué à rapprocher les deux cultures : arabe et touarègue. De là à dire qu'il y a un certain mépris et parfois une relative tension entre les communautés locale et immigrée ...
Les seigneurs du désert
Venus du Sud ou du Nord, peu importe : ni les uns, ni les autres ne se sentent chez eux aux portes du désert. Seuls, les Touaregs sont dans leur élément. Et continuent, malgré les difficultés économiques et la sédentarisation, à faire figure de vrais seigneurs du désert. Bien sûr, ils ne chevauchent plus que trop rarement leurs méharis blancs; leur préférant les pick-ups et autres 4x4 "made in Japan". Et les longues caravanes chamelières d'antan ont été remplacées par des convois de poids lourds surchargés qui crapahutent sur la Transsaharienne. Mais dans leur majorité, ils restent fiers d'une culture vieille de près de 35 siècles, fidèles à leurs coutumes ancestrales et attachés à leur tenue traditionnelle. Pour beaucoup, ils n'ont pas encore succombé à la mode universelle et dépersonnalisante de la casquette U.S. et du blue jean délavé. Ils portent toujours la longue "gandoura" et le "chèche" dont la longueur, impressionnante, peut atteindre une quinzaine de mètres. Malgré une sédentarisation forcée qu'ils n'ont pas encore complètement acceptée, les Sahariens ont un atout de taille : ils ne sont jamais coupés de leur milieu naturel d'origine, le désert. Bien sûr, ils se sont adaptés aux mutations techniques, mais n'ont rien perdu de leur savoir spécifique. Ils conduisent les véhicules tout-terrain, mais savent toujours mener le dromadaire. Ils maîtrisent les moto-pompes dans les potagers, mais peuvent toujours se servir de la "fogara" traditionnelle. Ils connaissent la boussole et les plaques indicatrices, mais dénichent toujours les repères en bord de piste et savent encore lire les étoiles. Ils parlent français avec les uns et arabe avec les autres, mais utilisent toujours le tamachek lorsqu'ils se retrouvent enfin entre eux. Plus que tout, ils respectent et parcourent toujours le désert. Même si ce n'est plus avec une caravane de chameaux, mais avec des 4x4 remplis de voyageurs ou des camions pleins jusqu'à la gueule de marchandises les plus variées. Ils savent suivre les pistes, mais peuvent aussi s'aventurer hors des traces. Ils savent toujours trouver leur passage sur la dune. S'orienter grâce au soleil ou aux étoiles. Repérer le puits ou la "guelta". Et rester, par-delà tous les changements, les plus authentiques seigneurs du désert ...
Balade avec Moussa
Notre ami Moussa Boutegui fait partie de ces Touaregs qui ont compris à temps que la sédentarisation était inéluctable et que le tourisme pouvait devenir un important vecteur économique pour sa ville et sa région. Bien sûr, les évènemenst qui ont secoué l'Algérie ces dernières années ont mis un petit frein à son enthousiasme, mais il n'a jamais lâché prise. Et continue à employer ses cousins, neveux, beaux-frères, ... comme chauffeurs, guides ou employés de son agence réceptive "Bois Pétrifié". C'est en sa compagnie que nous redécouvrons Tamanrasset. Quel changement et, en même temps, quel immobilisme ! Une petite zone industrielle s'est développé en bordure de l'oued Tamanrasset et le béton a souvent remplacé le caractère rural de cette ancienne oasis, mais l'ambiance reste foncièrement saharienne. Avec les 4x4 poussiéreux, les Touaregs en tenue traditionnelle, les convois de camions qui descendent du nord et le vent qui souffle le sable jusqu'au coeur de la cité. Passant par l'avenue principale bordée de petites boutiques et d'une poignée de gargotes, on se dirige d'abord vers le marché. Ici, les fruits et légumes venus par camion des "willayas" du Nord et des villages des environs jouxtent l'artisanat local : les "tisabatin" (pendants d'oreilles), les bracelets "lhebdjen" qui se portent par paire, les célèbres "asarou ouan afer" (littéralement "clés de cadenas"), les "teraout" (pendentifs pectoraux portés par les hommes), ... Plus loin, un tailleur confectionne "à l'ancienne" et sur mesure les "sarrouels" et "gandouras".
Passant devant la poste et le petit musée, on s'arrête dans une boulangerie et on tourne ensuite vers le quartier des boucheries. Au menu du soir : "chorba", couscous préparé par la femme de Moussa et un beau morceau de viande de chameau qu'il a réservé spécialement pour nous. Dans la boucherie largement ouverte au vent et au sable, la viande pend au-dessus d'un vieux billot en bois. Notre morceau de chameau est prêt. Le boucher "fait l'article". Moussa tâte la viande, bientôt imité par quelques autres clients qui y vont chacun de leur commentaire. Apparemment, la viande est de qualité et on va se régaler !
Avant de rejoindre la femme de Moussa qui s'active au-dessus de ses casseroles, on prend encore le temps de se promener un peu. Il y a plus d'immigrés. Il y a plus de monde. La ville se développe sans vraiment s'enrichir, mais l'ambiance est toujours aussi géniale. Ca fleure l'aventure saharienne. Comme si chacun préparait son expédition. Etait prêt à se lancer sur les pistes.
Installés à une terrasse devant un soda, on prend le temps de regarder l'animation nonchalante de la ville. Moussa est bien connu et, depuis que nous sommes assis, ce ne sont qu'appels, coups de klaxons, poignées de mains ou embrassades. Ici, on prend encore le temps de vivre. De demander des nouvelles de la famille. De parler du camion qui doit apporter des pièces de rechange ou des victuailles. De la météo qui annonce une tempête de sable. De tout, de rien. De la vie ...
Le soir tombe doucement ... Il est temps de rentrer. De déguster la "chorba" et le couscous-maison. Et de profiter une fois de plus de la légendaire hospitalité touarègue ...
Demain, Djanet ...
Demain, nous taperons nos sacs dans un 4x4. Nous vérifierons les réserves d'eau et ferons le plein de mazout. Puis nous partirons avec Moussa et Mahmoud vers Djanet. Yahia nous accompagnera aussi : il en profitera pour saluer des parents qui habitent là-bas. On suivra les pistes. En remontant d'abord vers Hirafok, puis en mettant le cap sur Ideles, Toukmatine et finalement Djanet. C'est le chemin des écoliers, si l'on ose dire. En cours de route, nous nous arrêterons pour faire un feu et préparer le thé. Aux heures les plus chaudes, nous nous glisserons sous le véhicule. Le temps d'une petite sieste à l'ombre des culasses et du carter ... Le soir venu, Yahia cuira la "tagela" (une galette de farine qui devient un délicieux pain) sous la cendre et le sable. Puis nous étalerons nos sacs de couchage à côté du véhicule. Nous nous endormirons sous le ciel étoilé. Nous vivrons le désert.
Tournant pour quelques jours le dos à Tamanrasset qui, plus que jamais, reste la mythique cité des Touaregs et le point de rencontre privilégié de tous les "coureurs de dunes" !
info plus
- Toutes les premières données générales sur Tamanrasset se trouvent sur http://www.algerie-guide.com/wilaya.asp?num=A32num2=11- Le site de l’Amitié Franco Touareg, fondée en 1990 : http://www.croqnature.com/aft.htm





