Ambilobe, porte ouverte sur l’Ankarana

Madagascar
Ambilobe, porte ouverte sur l’Ankarana

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Philippe Chavanne | 31.03.2009 | 385 visites | 0Favoris |
Philippe Chavanne

Ambilobe, porte ouverte sur l’AnkaranaCertains voyageurs et quelques guides de voyages affirment un peu vite que la petite localité d’Ambilobe, au nord de Madagascar, mérite tout juste une courte halte sur la route menant à Antseranana (Diego Suarez). Ils sont dans l’erreur ! Car même s’il est vrai qu’Ambilobe n’est pas la bourgade la plus passionnante de l’île, elle n’en demeure pas moins attachante et reste le point de départ idéal pour une découverte hors du commun des sites sacrés de l’Ankarana. Le fantastique et le merveilleux existent encore ! À tout le moins à Madagascar où ils ont choisi comme ultime refuge les contreforts de l’Ankarana, ce massif rocheux qui enferme la petite ville d’Ambilobe au creux de sa cuvette. À Madagascar, sur cette île magnifique où les « vallées des morts » succèdent aux lieux sacrés, toute la région d’Ambilobe semble privilégiée. Ici, les morts trouvent place parmi les vivants. Ici, ils sont réincarnés sous la forme les mythologiques « antandrano » (littéralement : « ceux qui vivent dans l’eau » : caïmans ou caméléons géants qu’il est bien entendu « fady » (interdit) de chasser, d’attraper ou même simplement de toucher.

Le choix de la nature

Ambilobe, porte ouverte sur l’AnkaranaL’un des premiers attraits – et non des moindres ! – d’Ambilobe est la route qui y mène. Le paysage semble indécis, hésitant entre la luxuriance de la côte toute proche et le climat particulièrement sec de l’ouest de l’île. Dans cette région très spécifique, à la pointe nord de l’île (la 4e plus grande île du monde) se rejoignent les effets des alizés et ceux de la mousson. Ici, l’océan Indien que l’on semble déjà sentir à l’est n’est séparé du canal du Mozambique que par une petite centaine de kilomètres de terres émergées. Entre massifs rocheux et collines nues, les oasis succèdent à la savane et les tamariniers aux baobabs. À près de 120 kilomètres d’Antseranana, le choix de Dame Nature se dessine enfin : le massif de l’Ankarana cède la place à un immense cirque : la vallée de la Mahavavy, dont le foyer n’est autre que la cité d’Ambilobe.

Trafics de pierres et de fossiles

Ambilobe, porte ouverte sur l’AnkaranaEn tant que telle, la petite localité d’Ambilobe n’a rien d’exceptionnel et elle n’est probablement pas la plus envoûtante ou la plus charmante du pays. Et cela même si la petite cité a considérablement évolué depuis l’épique coloniale française et si les visiteurs y sont toujours les bienvenus. Écrasées par le soleil tropical, tout juste abritées par les manguiers et les tamariniers, les modestes petites maisons, encore souvent en tôles, ressemblent à de véritables fours. Heureusement, terrasses et balcons permettent à chacun de prendre un frais tout ce qu’il y a de relatif. Et de suivre avec une nonchalante attention, l’animation locale... Celle-ci suit le cours des rues poussiéreuses. S’arrête aux étals des marchés. Ou s’enfonce dans les petits coins discrets, à l’abri des regards indiscrets, dans les pas des trafiquants de pierres. Le visiteur étranger, rapidement repéré, est discrètement hélé et attiré à l’écart. Apparaissant au cœur de vieux morceaux de tissu sales et déchirés, quelques pierres jaillissent de tous leurs éclats, semi-précieuses ou précieuses. Plus rares encore, voici quelques minuscules objets fossiles, dont des bébés coelacanthes figés dans le sable et la poussière depuis des milliers, depuis des millions d’années. La tentation est d’autant plus grande que les transactions sont discrètes et les prix défiant toute concurrence. En outre, il est impossible de retrouver l’endroit où ils ont été prélevés. Dans un flou tout ce qu’il y a d’artistique, les trafiquants affirment la main sur le cœur qu’ils proviennent d’endroits « fady » pour les étrangers. Mais attention au passage de la douane, à la sortie du pays : l’exportation de ce genre d’objets appartenant au patrimoine naturel ou historique du pays est strictement réglementée. Bien des touristes mal avisés l’ont appris à leurs dépens au moment de quitter le pays...

Les peuples des eaux souterraines

Ambilobe, porte ouverte sur l’Ankarana« Fady »... Le mot est fort employé dans cette région de l’île qui est probablement celle où subsistent le plus d’interdits. Ainsi, par exemple, l’excursion dans les grottes de l’Ankarana n’est possible qu’à condition de demander l’autorisation préalable des « fokolonona » (ceux que l’on pourrait appeler les « gardiens de fady »), de se faire accompagner par un guide de sang royal, de ne pas fumer et de se défaire de tous les vêtements qui s’enfilent par les jambes : pantalons, shorts,... L’accès aux fameuses grottes de l’Ankarana se fait par une piste relativement courte, mais éprouvante pour les vieux véhicules comme pour les hommes. Bientôt, cette piste s’arrête et il faut continuer à pied et en pirogue pour remonter les eaux souterraines jusqu’au cœur des lieux les plus sacrés de toute la région. Quelques rares caïmans paressent sur les rives : selon les croyances locales, ils sont la réincarnation des ancêtres et n’attaquent jamais les visiteurs... à moins d’être provoqués...

Ambilobe, porte ouverte sur l’AnkaranaDans ces grottes, des populations entières trouvèrent refuge au début du 19e siècle, alors qu’elles étaient attaquées par leurs voisins. L’un de ces conflits, parmi les plus longs et les plus terribles, dura pas moins de trois ans. Venu d’Antananarivo, le roi Radama 1er assiégea les peuples de l’Ankarana dirigés à l’époque par le roi Tsimiharo. Au moment de l’assaut final, les survivants préférèrent se noyer dans les eaux souterraines plutôt que de se rendre à Radama 1er. Depuis, la défaite des Antakarana (littéralement : « ceux qui habitent dans la région de l’Ankarana ») s’est transformée en une victoire méritant le respect. Leurs descendants, vigilants gardiens des lieux sacrés, forment l’un des clans familiaux les plus fiers du pays.

Dialogues avec les ancêtres

Ambilobe, porte ouverte sur l’AnkaranaAutre site sacré : les jolies chutes d’eau d’Andranomamofona. Là où les eaux de la rivière Mahavavy se précipitent d’une hauteur oscillant entre 15 et 30 mètres, entre deux collines sacrées. Au bout d’une nouvelle piste longue de plusieurs dizaines de kilomètres, le lit du fleuve que l’on a longé cahin-caha se rétrécit tout à coup. Puis, tout aussi soudainement, au détour d’une muraille rocheuse, apparaît Andranomamofona : un profond fossé où s’engloutissent, dans un vacarme d’enfer, les eaux de la Mahavavy dont les embruns remontent vers le ciel en une myriade de gouttelettes qui se transforment bientôt en un épais nuage. Sur les rives, accrochés aux branches des arbustes, d’innombrables morceaux de tissu rappellent que de nombreuses « fijoroana (des cérémonies incantatoires menées en faveur des ancêtres) se déroulent régulièrement en ces lieux magiques. Ces cérémonies font partie de la vie des Antakarana. Elles peuvent être collectives ou individuelles. Une demande de faveur, une demande de bénédiction, un témoignage de reconnaissance, voire même un repentir nécessitent ici l’appel aux ancêtres. Face aux eaux de la rivière, on les appelle. On leur expose le motif de la cérémonie : remerciement, repentir, demande d’aide,... Noué autour d’un arbre sacré, un morceau de tissu blanc est le signe d’un serment ou d’un vœu. Tout à côté, quelques bouteilles d’alcool vides, des poignées de pièces de monnaie, des crânes de bœufs,... et bien d’autres choses encore, parfois insolites, témoignent des offrandes, variées et innombrables, qui ont été réalisées ici.

Zarandahy et Zarambavy

Ambilobe, porte ouverte sur l’AnkaranaDe nombreuses légendes se rattachent aux chutes d’Andranomamofona. L’une des plus belles et des plus attendrissantes se rattache à deux monticules séparés par les eaux et qui ont respectivement pour noms Zarandahy et Zarambavy. Cette légende raconte l’histoire d’une famille qui, jadis, campa ici alors que la rivière Mahavavy n’était juste qu’un petit torrent. Après un repas, le mari traversa la rivière avec les bagages pour attendre sur l’autre rive sa femme et les enfants qui faisaient la vaisselle. Subitement, les eaux de la rivière se gonflèrent et le torrent devint, en un instant, un grand fleuve qui sépara à jamais le mari de sa femme et de ses enfants. D’un côté, l’homme avec les bagages. Sur l’autre rive, la femme et les enfants. Ils restèrent là, se regardant par-dessus les eaux. Et ils moururent là aussi, vaincus et séparés par les éléments. Mais unis dans un même amour. Plus tard, bien plus tard, se formèrent, de part et d’autre des eaux, deux monticules rocheux : Zarandahy (que l’on peut traduire par « de la part de l’homme ») et Zarambavy (« de la part de la femme »). Bien entendu, comme il fallait s’y attendre dans cette région hors du commun, l’endroit est devenu un site sacré. Et un véritable symbole d’amour éternel et de fidélité.

« Le sucre malgache »

Ambilobe, porte ouverte sur l’AnkaranaLa région d’Ambilobe est donc un incroyable creuset de croyances ancestrales, de rites parfois mystérieux et de légendes. Mais pas seulement... Au cœur de la vallée de la Mahavavy qui irrigue généreusement toute cette vaste cuvette, elle est aussi devenue l’une des régions les plus riches de Madagascar. Il suffit de mettre le cap sur Sirama pour s’en rendre compte. À un peu plus de 20 kilomètres à l’ouest d’Ambilobe, voici celle que l’on pourrait à juste titre surnommer la « capitale malgache de la canne à sucre ». À part quelques commerçants et une poignée de gendarmes, l’agglomération n’abrite pratiquement que les employés et les ouvriers de la société Siramany Malagasy (le « sucre malgache ». Au total, pas moins de huit mille hectares de canne à sucre entourent et cernent les maisons et les coquettes villas. Les bonnes années, pas moins de trois mille tonnes de canne sont traitées ici chaque jour, puis distillées afin de produire 50.000 à 60.000 litres d’alcool. Non loin de là, à Saint-Louis, les pirogues traditionnelles à balanciers des petits pêcheurs voisinent avec les cargos sucriers pour offrir une autre facette de la région d’Ambilobe et d’une île malgache qui ne cesse d’étonner, de ravir et même d’envoûter le voyageur...

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