Cinq heures du matin, l’avion de la Quantas se pose enfin à Darwin après plus de 20 heures de vol. Ensuqué après un demi tour du monde, je plonge dans la chaleur moîte du Territoire du Nord et traverse rapidement le petit aéroport convivial, louvoyant entre les uniformes locaux : bermudas, t-shirts et tongues. L’ambiance est bon-enfant mais je ne m’attarde pas car j’ai rendez-vous à Katherine, un bourgade plantée à trois cent cenquante kilomètres dans le sud. Un taxi me dépose au bus où je m’éffondre confortablement. Dix minutes plus tard, nous avons quitté la ville et roulons déjà en plein bush vers le cœur du continent australien.
L’outback
Derrière la vitre embuée par l’air conditionné, les eucalyptus d’un vert satiné et les termitières ocres défilent sur fond de ciel bleu claquant. Cette immense fresque impressionnante accompagne ma rêverie pendant plus de quatre heures jusqu'à Katherine.
Je repère facilement l’imposant véhicule tout-terrain de François, garé dans la rue principale. Depuis plus de dix ans, cet ami est le seul " blanc " à posséder et gérer un campement touristique en Terre d’Arnhem, le territoire aborigène le plus sauvage et authentique d’Australie, uniquement accessible sur autorisation.
Le temps de récupérer quelques cageots de légumes chez Vegies, un pneu chez Mike et de saluer Dott, la propriétaire du Pine Tree Motel, j’ai fait la connaissance du tout Katherine. Il est temsp de partir vers le sud jusqu'à l’embranchement pour Nhulumbuy, toujours sous un immense ciel indigo pocheté de petits nuages pommelés.
Très vite, la terre ocre de la Mainoru road remplace le bitume de la Stuart Highway. La piste pointe d’abord vers le nord-est, ondule au gré des escarpements rocheux et des gués de rivières, travers plusieurs ranchs d’élevage et deux communautés indigènes avant de s’infiltrer en plein sanctuaire aborigène...
En territoire aborigène
Parfois, il faut ralentir pour contourner un python lymphatique ou éviter la masse nerveuse d’un buffle en vadrouille. La nuit est sombre lorsque nous atteignons enfin le camp planté comme une île en plein bush. Une constellation d’ampoules éclaire sobrement le restaurant et quelques tentes-bungalows desservies par des chemins empierrés.
Après les indispensables précaution d’usage concernant les serpents et araignées, le dîner est vite avalé. Malgré la fatigue, je prends le temps d’inspecter les recoins de ma tente avant de m’écrouler dans le silence douillet de ma moustiquaire... Jusque vers 3h du matin où des bruits de pas claquent soudain sèchement sur les feuilles mortes d’eucalyptus qui jonchent le sol autour de la tente. Pas de panique ! Ce ne sont que des chevaux sauvages qui piétinent mes plate-bandes !
A l’aube, un vol de kakaburras moqueurs me réveille définitivement. Lundi : 7 heures du matin / 24° et 88 % d’humidité.
Nos guides aborigènes pour les prochains jours attendent assis en tailleur sur la terre ocre. Il y a Philip et sa femme June ainsi que Wamut et Serina, leurs deux petits enfants. Un sourire timide égaie les visages aussi sombres que l’obsidienne la plus pure tandis que leurs yeux s’esquivent en un mouvement perpétuel. Tout le monde s’entasse dans un véhicule sans portes ni toit et partons dans le bush. Nous roulons d’abord une quinzaine de kilomètres sur une piste ravinée et franchissons plusieurs creeks (rivières) encore gonflées par la saison des pluies, jusqu’aux terres de June qui en est la seule détentrice selon la tradition aborigène. Nous quittons alors la trace de sable ocre pour une conduite aléatoire dans les hautes herbes, slalomant entre les termitières et les trous de razorbacks, redoutable sanglier local. Nous abandonnons le véhicule sous un eucalyptus au tronc couleur d’abricot et continuons à pied vers les chutes de Kliklimara. Tandis que François et moi nous partageons les quelques objets " indispensables " à notre confort pour les prochaines 48 heures, Philip et les siens ne s’embarrassent que du strict minimum : une couverture, du fil de nylon, un jeu de sagaies et leur propulseur.
Vivre du bush
Mes premiers pas à travers les fougères géantes et les herbes coupantes sont prudents, voire craintifs ! Puis Philip m’entraine jusqu'à une simple touffe verdoyante en forme de plumeau où il déterre promptement d’appétissantes petites pommes de terre. C’est la première leçon de ces quelques jours pendant lesquels j’apprendrai à vivre sur le pays, comme l’ont fait les aborigènes de la terre d’Arnhem depuis près de 40 000 ans.
Avec Philip et June, le bush d’apparence si hostile, devient aussi simple et prodigue qu’un gigantestque supermarché où l’on trouverait presque tout.
Ainsi, en une seule matinée, j’apprendrai déjà à reconnaître le fishing tree dont la résine mélangée à de la cendre absorbe l’oxygène de l’eau et fait remonter les poissons... Où chercher l’hibiscus hétérophylleus dont les feuilles sont gorgées de vitamines. Comment déterrer les racines de sacostemma, radicales pour soigner une plaie... Je dégusterai même plusieurs desserts locaux comme les prunes sauvages acidulées, les baies sucrées de quandong ou des gouttes de nectar déposées par les fourmis à miel. Et pour me désaltérer, une citronnade bio garantie sans colorants dont voici la recette : " procurez-vous un nid de fourmis vertes, faites le tremper dans de l’eau bien fraîche, laissez reposer quelques minutes, pressez, agitez et dégustez ! ". C’est fruité, acidulé et franchement délicieux ! Les plus pressés se contenteront de croquer l’abdomen en guise de friandise...
Quarante mille an de culture
Tout en progressant le long de la rivière, Philip et June n’en continuent pas moins d’occuper le terrain. June à la recherche d’oeillets dont les oignons finement broyés fourniront la teinture rouge écarlate qui enluminera ses paniers tressés en pandanus. Tandis que Philip, se réincarnant dans le Petit Poucet, ramasse des pierres dont les pigments naturels décoreront ses prochaines peintures. Aujourd’hui, il choisit un blanc cassé d’argile, un rouge vif d’hématite et un noir mat de manganèse !
Quelques minutes plus tard, il se fige près d’un arbre au tronc droit et rectiligne qu’il tapote sèchement de son ongle. C’est un stringybark, l’arbre-orchestre du bush qui vit toujours en symbiose avec une colonie de termites. Si le diamètre et la sonorité émise lui conviennent, il coupe alors un morceau d’environ 1 mètre 20, le vide de ses locataires et module aussitôt les premières vibrations sur son nouveau molo, le véritable nom aborigène du didgeridoo.
Le même morceau d’arbre, mais d’un diamètre supérieur, deviendra une urne funéraire ou sera délicatement épluché de son écorce qui, une fois détachée, déroulée et séchée, fera un merveilleux support pour peindre.
Continuant vers l’amont, nous escaladons un escarpement de grès ocre gris. Le regard jovial de June s’accroche brièvement à une discrète anfractuosité où je devine une poignée d’os blanchis. Encore un ancêtre avec qui elle semble communier... Puis la roche se fait tableau avec des empreintes de mains pochées il y a plus de 20 000 ans par des membres du même clan de Ngalabons. Autour, de délicates silhouettes longilignes semblent courir. Ce sont des mimis, les esprits bienveillants qui accompagnent chaque moment de la vie aborigène.
Un crépitement sec me tire d’un onirisme douillet. Philip a entrepris de brûler le bush comme chaque année après la saison des pluies. Mais seul le matelas d’herbes s’embrase et se consume vivement en quelques minutes, ne laissant qu’un mince tapis de cendres noirs d’où jailliront très bientôt les nouvelles pousses de l’année, plus vivaces que jamais.
Les arbres, sans essences, ne brûlent pas grâce à différentes protections naturelles. Une écorce coupe-feu chez les mélaleucas ou une sève isolante pour certains gommiers.
Dans la quiétude qui précède le crépuscule, nous finissons de remonter le cours de la rivière jusqu’aux cascades de Kliklimara où nous établissons notre bivouac.
Pendant que Wamut et Serina pêchent avec une simple grenouille pour appât, Philip s’est immobilisé au bord d’une vasque d’eau claire. Statufié en ombre chinoise dans la lumière encore crue, il semble dormir... jusqu'à ce que son bras se détende, aussi vif qu’un king brown (serpent venimeux mortel). La sagaie n’a pas manqué la grosse tortue à long cou qui finira ce soir sur la braise.
Pendant ce temps, June n’est pas restée bredouille. Elle rapporte des racines de nénuphars qui, une fois grillées et broyées donneront une excellente farine et quelques feuilles de pandanus qu’elle disposera sous la couverture des enfants pour les protéger de l’humidité.
Après un copieux dîner de tortue et de barramundi (une grosse perche), nous nous lavons les mains avec les feuilles d’un arbre à savon. Puis, assis autour des flammes, nous écoutons Philip raconter quelques épisodes de la cosmogonie des Ngalabons, une Histoire vieille de plus de 40 000 ans... Je me suis vite assoupi face à la croix du sud.
Le réveil fut un enchantement absolu. Des escouades de galahs blancs et mauves virevoltaient dans l’air frais du petit matin tandis qu’un Jabiru, tête bleue irrisée sur pattes oranges, se dandinait à quelques mètres. En bord de rivière, les frondaisons de casuarinas et de gommiers résonnaient des cris de cacatoès en couple. Queue rouge pour les mâles, jaunes pour les femelles. Lorsque je balançais machinalement une souche morte dans la braise, un nuage de coccinelles aux ailes d’un rouge vif s’en échappa en une nuée joyeuse et bourdonnante.
Baigné par cet infinie douceur et entouré de mes compagnons aborigènes encore assoupis sur les dalles rocheuses, je revivais le matin du monde.
info plus
Quelques infos pratiques :
Ce reportage a été réalisé sur les terres du camp de Bodeidei, installé depuis une dizaine d’années au centre de le terre d’Arnhem. Cette région, uniquement accessible sur autorisation, est la propriété traditionnelle des aborigènes. Le camp est installé en territoire Ngkalabon sur plus d’un million d’hectares. Il comporte 7 bungalows-tentes confortablement équipés de lits, moustiquaire, chaises, bureau… une salle de restauration ouverte sur le bush, des douches et des toilettes. Les séjours proposés sont de 4 jours / 3 nuits pendant lesquels vous découvrirez des sites naturels somptueux en compagnie d’aborigènes du clan. Une large place est laissée à l’improvisation, seule vraie façon de découvrir cet univers exceptionnel.
Atteindre Bodeidei Camp : pour rejoindre Katherine, où vous serez pris en charge jusqu’à Bodeidei, vous avez le choix entre le bus avec la compagnie MacCafferty’s (environ 400 FF A/R au départ de Darwin) et l’avion avec Air North (5200 FF A/R sur la base de 4 passagers).
Dates d’opération et tarifs du camp : ouverture du 15 mai au 15 octobre (départ uniquement le mardi à partir de septembre). Forfait 4 jours / 3 nuits de 890 à 1350 $ par personne selon la formule (single, double, triple).
Réservation et informations : du 01/12 au 31/03, bureau de Paris au 01 53 88 66 00 et du 01/04 au 30/11, Dreamtime Safaris tel. 00 61 889 75 44 66 Fax 00 61 889 75 42 77.
Office de tourisme de l’Australie : 4 rue Jean Rey 75017 Paris. Tel. 01 40 59 34 72





