
A quelques kilomètres du tumulte incessant de Katmandou, la capitale du Népal, se trouve la petite ville de Bodhnath. La porte de la cité à peine franchie, le visiteur est happé par la ferveur religieuse, l’atmosphère enivrante du lieu, et se laisse bercer au son des mantras bouddhistes. Escale apaisante et haut lieu de culte, la ville est aussi la patrie d’adoption d’un grand nombre de réfugiés tibétains dont la vie a, pour la plupart, longtemps été semée d’embuches.
Le Stupa : lieu de prière et lieu de vie des habitants
Chaque jour, lamas, pèlerins, fidèles, marchands, mendiants, sâdhus, touristes et simples curieux déambulent sur la place du stupa, gigantesque monument à l’effigie de Bouddha.
Dès l’aube, l’écho apaisant du célèbre Om mani padme hum retentit. Les lungtas (drapeaux de prière) bleus, verts, rouges, jaunes et blancs flottent dans les airs, et déjà la population vaque à ses occupations. A l’heure où les premiers commerçants ouvrent leurs échoppes, les plus fervents pratiquants se donnent rendez-vous pour une prière matinale. On vient ici réciter des textes sacrés et psalmodier des mantras en tournant les moulins à prières qui ornent les façades blanches du stupa. D’autres, plus téméraires, se prosternent à terre en feignant d’ignorer la cohue. Mais comme le veut la tradition, chacun fait le tour de l’édifice dans le sens des aiguilles d’une montre.
A Bodhnath, les habitants vivent au rythme des puja (cérémonies), des prières et des fêtes bouddhistes. Cette ville semble être un coin de paradis dans un pays qui a connu le chaos, la guerre civile et la répression maoïste. Plongé dans ce décor enchanteur, à des années lumières de l’agitation de Katmandou, le visiteur oublie tout. La misère environnante, le brouhaha des marchands ambulants, le bruit des klaxons, la pollution.
Le White monastery
Soudain, les gongs retentissent et le visiteur est tiré de sa torpeur. C’est l’heure de la puja au White monastery. Dans l’enceinte de ce monastère rutilant, des moines sont assis face à des pupitres en bois sur lesquels sont posés leurs textes sacrés. Ils attendent le début de la cérémonie.
Une odeur d’encens embaume une immense et sombre salle rouge propice au recueillement. Des dessins illustrant des scènes de la vie de Bouddha ornent les murs. La décoration est clinquante. Au fond de la pièce, trône une gigantesque statue de Bouddha ainsi que des photos du Dalaï Lama éparpillées un peu partout.
Très concentrés, des lamas se balancent d’avant en arrière en récitant des prières. Le son des tambours et des cymbales résonne dans la pièce, puis le silence s’installe. Tour à tour, des moines s’avancent vers l’autel, s’inclinent face à Bouddha et se prosternent devant lui en signe d’hommage. Certains lui déposent même des figurines en cire et en ghee (beurre clarifié), des bâtonnets d’encens, des écharpes en guise d’offrandes. Ce rituel est hypnotisant.
Au cours de la cérémonie, deux moines servent du thé au ghee à l’assemblée. Nul ne déroge à la tradition, pas même les touristes de passage. Malheureusement. Ce thé au beurre clarifié a non seulement une odeur, mais aussi un goût rance très désagréable. Une sacrée épreuve pour mon estomac.
En ce moment les puja sont plus nombreuses que d’habitude en raison de la fête hindoue de Dasain. Au cours de cette fête, les fidèles, en hommage à la déesse Durga, procèdent à des sacrifices - chiens, chèvres, poules, canards, entre autres - ce qui va à l’encontre de la religion bouddhiste. Alors, pour conjurer le sort et permettre à chaque corps de se réincarner en un esprit sacré, les lamas multiplient les prières.
Une autre réalité : le monastère de Thali
Tous les moines ne sont (malheureusement) pas logés à la même enseigne. Si le White Monastery est l’un des plus flamboyants de la région, d’autres en revanche ont du mal à collecter des fonds - le plus souvent privés - et à dissimuler un manque de moyens.
Derrière les murs du monastère de Thali, le temps s’est arrêté. Ici, plus de quatre cent cinquante enfants népalais âgés de sept à dix-huit ans vivent dans des conditions insalubres. Les petits moines ne connaissent ni le luxe, ni le confort, bien au contraire.
Pourtant, si certains montrent des signes flagrants de carences alimentaires ; teint pâle, pelade, maigreur, pour leurs parents, le monastère est pour eux une échappatoire à la pauvreté, une chance de survie, un refuge qui les met à l’abri de la misère en leur offrant la possibilité de devenir moine à leur tour.
La journée est réglée comme une horloge. Entre les cours, les puja, les repas et les tâches ménagères, ils ne leur restent pas beaucoup de temps libre. Un des moments les plus cocasses reste sans nul doute le diner. A 18h pétantes, les enfants déboulent comme des furies dans le réfectoire et s’assoient par terre, en tailleur, une gamelle à la main. Tour à tour, dans un brouhaha joyeux, chaque rangée de crânes rasés se lève et se dirige vers la grosse marmite de dal bath (riz et lentilles). Une fois que tout le monde est servi, les enfants fredonnent en chœur des mantras, avant d’engloutir goulûment leur ration. L’odeur nauséabonde et la saleté de la cantine sont difficilement supportables. Le bruit des gamelles métalliques résonne dans toute la pièce et l’éclairage violet des néons leur donne à tous un teint blafard. Mais peu importe, en moins d’une demi-heure le spectacle est terminé, le repas expédié. Il ne reste plus un seul grain de riz dans les gamelles, les petits moines sont rassasiés.
Détour chez les nonnes bouddhistes
Pendant ce temps, dans les hauteurs de Bodhnath, à une heure de marche du stupa, les nonnes du couvent de Kopan s’adonnent à un exercice surprenant.
Rattaché au monastère du même nom, ce couvent abrite plus de 375 femmes âgées de 7 à 40 ans. Elles sont népalaises, Indiennes (du Ladakh) et surtout Tibétaines.
Le crane rasé et vêtues de la chuba – la robe lie-de-vin des moines bouddhistes -, les filles sont dépourvues de féminité et ressemblent à s’y méprendre à des garçons. Leur apparence physique est déconcertante.
Les nonnes sont regroupées dans la cour, deux par deux. La première, immobile et silencieuse, est assise par terre et a les yeux rivés sur son binôme qui se tient debout, face à elle. Cette dernière, très concentrée, balbutie des mots incompréhensibles en gesticulant de façon étrange. La scène est à la fois amusante et surréaliste. Mais à quoi jouent-elles ?
C’est Jangsem, une ancienne nonne qui met fin au suspens. Il s’agit tout bêtement d’un cours de philosophie religieuse. Pendant une heure, les nonnes discutent, débattent et échangent des idées sur un sujet précis.
Kartok, la tibétaine
Depuis le soulèvement de 1959 du peuple tibétain suite à l’invasion de la Chine dix ans auparavant, près de 200 000 Tibétains ont fui leur pays, au péril de leur vie. Parmi eux, des familles entières mais aussi des moines et des nonnes privés de leur liberté de culte qui, dans l’espoir de trouver un jour refuge en Inde, se sont arrêtés au Népal, parfois pour toujours.
Un matin, le hasard m’ouvre les portes d’une minuscule échoppe poussiéreuse et débordante de babioles, tenue par un couple de tibétains. Véritable caverne d’Ali Baba, le magasin de Kartok et de son époux fait le bonheur des touristes de passage.
Mais malgré son éternel sourire et sa bonne humeur, ce petit bout de femme rondouillette, toujours affublée de la robe traditionnelle de son pays, a du mal à dissimuler son inquiétude. Pour cette mère de quatre enfants, les temps sont durs et les affaires ne marchent pas aussi bien qu’elle le souhaiterait.
Le couple se tue à la tâche pour élever sa progéniture, subvenir à ses besoins et lui offrir une bonne éducation, mais cela ne suffit pas. Il n’y a « no business », déplore-t-elle. La guerre civile - qui a duré plus de dix ans - a fait fuir les touristes, et la concurrence entre petits commerçants s’avère redoutable. Au Népal, la plupart des réfugiés Tibétains travaillent dans le commerce du tapis ou tiennent des boutiques de souvenirs.
Contrairement à son mari, Kartok ne peut s’empêcher de croire que la situation va s’améliorer. Au fil des jours, elle se confie sur sa famille, son statut de réfugiée, son pays natal, la guerre civile, son travail. La mélancolie de son regard en dit long sur les épreuves qu’elle a endurées, mais cette incorrigible optimiste refuse de se laisser abattre.
Dolma, la voix de la sagesse
Dolma et son frère Tenzin Pasang Lama font partie de ces tibétains qui ont risqué leur vie pour échapper au joug chinois. Dolma raconte son histoire sans animosité ni rancœur, mais une pointe de nostalgie dans la voix. Et vingt-cinq ans plus tard, les souvenirs restent intacts.
En 1983, suite au décès de leur mère, Dolma et son frère sont obligés de quitter le village de Lhatuk Kelagong au Tibet. Elle est âgée de 7 ans, Tenzin en a 20. Le voyage jusqu’à Lhassa, la capitale du Tibet, va durer treize mois. Dolma se souvient parfaitement de ce voyage, de son frère - déjà moine à l’époque -, qui se prosternait sous la pluie, sous le vent, dans la neige ou sous un soleil de plomb. Aujourd’hui encore ses souvenirs d’enfant la hantent.
Un an plus tard, ils arrivent enfin à Bodhnath avec d’autres Tibétains rencontrés en chemin. Les premiers mois sont insupportables. Les deux orphelins doivent s’accoutumer à une culture et à une langue étrangère, à un climat différent, à une nourriture inconnue. Tenzin s’installe au White Monastery tandis que Dolma s’occupe des enfants d’une famille népalaise. Etant trop jeune pour travailler, elle finit par rejoindre les bancs de l’école comme (presque) tous les jeunes de son âge. Mais « le premier jour j’étais perdue », se souvient-elle. Avant d’ajouter: « j’ignorais même comment porter mon uniforme, moi qui avait l’habitude de revêtir une chuba. » De son côté, Tenzin part en Inde et contracte la tuberculose. Malgré les risques encourus, il décide alors de repartir au Tibet où le climat s’avère davantage propice à sa guérison. A 18 ans, Dolma se marie avec un népalais…et obtient un passeport qui lui permettra de revoir son pays.
Aujourd’hui elle n’éprouve plus de ressentiment envers le gouvernement chinois et accepte la vie comme elle vient. Sa devise ? « Prier, espérer et rêver ». Résignée, son passé fait dorénavant « parti de l’histoire » et elle accepte les aléas de la vie car « c’est [mon] karma », répète-t-elle. Pourtant, , comme tous les siens, Dolma rêve secrètement d’un Tibet libre.
Malgré la mort de ses proches, l’exil, la maladie de son frère, la pauvreté et le travail forcé, Dolma pense qu’elle aurait pu endurer bien pire. « Si aujourd’hui je vivais au Tibet, je serais une nomade, mère de six enfants et ma vie serait encore plus difficile », concède-t-elle calmement. Au terme de cette rencontre, un vieil adage résonne soudain dans mon esprit : « l’espoir fait vivre ».
Intégrés, mais pas sur le même pied d’égalité.
Parfaitement intégrés, les réfugiés ne disposent pourtant pas des mêmes droits civiques que les citoyens népalais. A leur arrivée, le gouvernement a mis en place une politique d’accueil mais ne leur a jamais octroyé le droit d’asile. Privés d’identité, la « carte de réfugié » a remplacé leur passeport. Ils ne peuvent voyager librement hors du pays, construire une maison ou posséder une terre sur le sol népalais et n’ont pas le droit de travailler dans la fonction publique, ni d’aller à l’université à la fin de leur scolarité. Un statut précaire, certes, mais Dolma refuse de se complaire dans le malheur. Ici, elle enseigne l’anglais à l’école Américaine de Katmandou et son mari possède un magasin d’objets de culte bouddhiste. Elle continue de s’exprimer en tibétain et préserve ses traditions.
Sanctuaire du bouddhisme et terre d’accueil des réfugiés tibétains, Bodhnath demeure l’un des rares endroits au monde où leur culture peut encore s’exprimer sans entrave. Il serait dommage de passer à côté.





