
Bolivie
Bolivie : Les missions jesuites de Chiquitos : une autre Bolivie
La Bolivie est sans doute l’un des pays les plus attachants d’Amérique du Sud. Pour moi en tout cas il revêt une importance particulière depuis mon premier séjour en 1993. Mais lorsqu’on parle de la Bolivie, on pense bien souvent uniquement à l’Altiplano, cette région au-delà des nuages où le froid, la sécheresse et le manque d’oxygène vous donnent l’impression d’avoir atterri sur une autre planète. Pourtant, l’Altiplano ne représente qu’un tiers de la surface du pays. Il y a donc beaucoup d’autres choses à découvrir. Les missions jésuites de la région de Chiquitos représentent une autre facette de la Bolivie. Un univers complètement différent. Elles sont au nombre de six, toutes situées dans le département de Santa Cruz, dans l’Orient bolivien. Ici, il fait chaud. Et incomparablement plus humide que sur les hautes terres ! La population aussi est différente. Les visages changent. Les vêtements. La langue : ici, le quechua et l’aymara sont inconnus.
Un peu d'histoire
Les jésuites arrivèrent en Amérique du Sud au XVIème Siècle et s’installèrent dans une zone à la limite entre le royaume d’Espagne et celui du Portugal, à cheval sur les actuels Brésil, Argentine, Paraguay et Bolivie. De nombreuses missions y furent créées. Bâtisseurs, musiciens, potiers, sculpteurs : les jésuites savaient tout faire et ne se privaient pas de l’enseigner. Concevant leurs missions comme modèles d’une société idéale, ils attachaient autant d’importance à l’enseignement de la musique ou de la danse qu’à celui des techniques les plus modernes d’agronomie. Mais ils aidaient aussi les indiens à faire fructifier leurs propres talents, tout en les protégeant des excès de l’encomienda, cette obligation qui leur était faite de servir les colons européens. Par ailleurs, ils maîtrisaient parfaitement les langues indigènes, s’appuyant sur elles pour leur enseignement. Leur influence était sans égale et leur souci des autochtones bien trop grand à une époque où on voulait surtout les utiliser comme main d’œuvre à bon marché, pour ne pas dire comme esclaves. Ils ne pouvaient donc que s’attirer les foudres des colons. Qui convainquirent l’Eglise de les expulser. En Bolivie, c’est le Père Martin Schmidt (un Suisse) qui a surtout laissé sa marque. Architecte, il est à l’origine de la construction de quatre missions, parmi les six que l’on peut encore voir aujourd’hui. Dans chacune d’elles, il avait installé un orgue, pour lequel il écrivait aussi de la musique. Certaines partitions sont d’ailleurs toujours utilisées. Il fut également l’auteur d’un dictionnaire bilingue espagnol-dialecte chiquitano. En 1767, la Compagnie de Jésus dut abandonner le sol sud-américain. Désormais sans protecteurs, les indiens abandonnèrent les missions. Celles-ci furent pillées et le plus souvent réduites à l’état de ruines. Mais en Bolivie, elles ont survécu jusqu’à aujourd’hui, grâce entre autres à de considérables efforts de restauration entrepris dans le dernier quart du XXème Siècle. Le maître d’œuvre, un architecte Allemand du nom de Hans Roth, également ancien jésuite, s’est efforcé (jusqu’à sa mort en 1999) de respecter au maximum les façons de faire du XVIIIème Siècle. Les missions de San Javier, Concepción, Santa Ana, San Rafael, San Miguel et San José de Chiquitos sont aujourd’hui toutes classées Patrimoine Mondial de l’Humanité par l’UNESCO.
Géographie d'une réduction
Dans la plupart des missions (on dit aussi « réduction »), les constructions sont en briques de terre battue sur une armature de bois, les briques n’ayant alors qu’une fonction de « remplissage ». D’immenses piliers torsadés soutiennent un gigantesque toit à deux pans recouvert de tuiles qui plonge jusqu’à deux mètres du sol, offrant ainsi une large coursive aux fidèles. Car loin d’être de simples monuments historiques, ces églises sont avant tout des lieux de culte vivants.
Le plan de la mission est sensiblement le même partout. Une grande place carrée en est le cœur. L’un des côtés est occupé par l’église et ses dépendances : un grand patio intérieur toujours fleuri, le clocher, les anciennes habitations des jésuites, leurs salles d’études, les ateliers, les salles de cours pour les Indiens, parfois la morgue. Les autres côtés sont consacrés aux habitations (ou, aujourd’hui, aux commerces). Ce sont de longs bâtiments de plain-pied sans fenêtres mais munis d’innombrables portes. Une large avancée de toit soutenue par des colonnes court tout le long de la place. Elle permet autant de se protéger des rayons du soleil que de se mettre à l’abri de la pluie. Enfin, au centre de la place, une croix de bois rappelle la vocation religieuse de l’endroit.
Pour le reste, chaque mission a sa propre personnalité. Et son charme.
Des peintures aux couleurs de la nature
Pour visiter les missions, vous choisirez sans doute de parcourir un circuit au départ de Santa Cruz, la capitale de l’Orient bolivien. Plusieurs possibilités s’offrent alors à vous : utiliser les services d’une agence de voyage, louer un véhicule ou prendre les moyens de transport locaux. Dans ce dernier cas, la « flota » (le bus) vous aidera à mieux appréhender la réalité de la vie quotidienne des gens. Mais le train peut aussi être une alternative intéressante sur le trajet Santa Cruz-San José de Chiquitos.
Si vous tournez dans le sens des aiguilles d’une montre, San Javier sera votre première étape. C’est ici que fut fondée la première mission de la région de Chiquitos, en 1691. La place ne s’y trouve qu’à un pâté de maisons (une « cuadra », comme on dit ici) de la route principale et les différents hôtels et restaurants qui la parsèment attestent de l’intérêt qu’elle suscite. Devant l’église, construite de 1749 à 1752 par le Père Martin Schmidt, un large parvis de pierre court jusqu’à la place elle-même, ajoutant à la beauté de la construction. A l’intérieur, de subtiles peintures et motifs floraux ornent les plafonds, les murs et les colonnes sculptées.
Concepción, votre deuxième halte, occupe une place particulière dans le cercle restreint des missions : elle est devenue cathédrale en 1951. Les anciennes habitations des jésuites abritent donc aujourd’hui l’évêché. La mission originelle a été fondée en 1706 et l’église a été construite cinquante ans plus tard. Dès 1975, l’architecte Hans Roth se préoccupait de la restaurer. Aujourd’hui, la décoration intérieure est particulièrement soignée, les murs étant peints avec goût et délicatesse dans une palette de couleurs jaune-orangé-marron. Les couleurs d’origine étant réalisées à partir de pigments naturels, on a respecté leurs teintes lors de la restauration du bâtiment. Quant au magnifique autel, il est recouvert d’argent.
Ici, la place est plus éloignée de la route. Elle ne se trouve donc plus au cœur de l’activité du village et elle y a gagné en calme et en sérénité. Assis sur l’un des multiples bancs qui la parsèment, en évoquant les superbes images du film « Mission », on ne peut qu’éprouver une admiration sans bornes pour les hommes qui sont venus, il y a près de quatre siècles, consacrer leur vie à leurs semblables de l’au-delà des mers. C’était alors une véritable odyssée de plusieurs mois pour rejoindre ces contrées. Il fallait vraiment avoir la foi pour se lancer dans une telle aventure ! Que l’on soit soi-même croyant ou pas, cela mérite le respect.
Après Concepción, très vite, le goudron s’arrête. Vous ne le retrouverez pas avant de revenir à Santa Cruz. C’est la terre rouge qui va devenir votre nouveau compagnon de voyage.
San Ignacio de Velasco sera peut-être votre troisième halte, le temps d’une baignade dans la retenue d’eau qui la jouxte. Mais ici l’église n’est plus celle d’origine : en 1948, il a fallu la démolir. Sa vétusté l’avait rendue dangereuse et il n’y avait pas de fonds pour la restaurer. A sa place se dresse aujourd’hui une construction moderne (elle date de 1974) nettement moins harmonieuse. Mais l’intérieur en reste splendide : on y retrouve une bonne partie de l’ameublement, des peintures et des sculptures de l’église originale.
L'éclat du mica et de l'or
A partir de San Ignacio, deux possibilités s’offrent à vous pour rejoindre San Rafael : la route de San Miguel ou celle de Santa Ana. La plus empruntée est la première et c’est vrai que Santa Ana donne une singulière impression d’abandon. La place est couverte d’herbes folles. Les bâtiments qui l’entourent semblent inhabités et les voies d’accès ne sont pas pavées. L’église elle-même est fermée, au contraire des autres dans lesquelles il est toujours possible d’entrer par une porte latérale qui ouvre sur le patio. Mais la nouvelle de votre arrivée ne va pas tarder à se répandre dans le village et pour peu que vous preniez le temps de vous arrêter, la clé va arriver, comme par magie.
A l’intérieur, une surprise vous attend car malgré la modestie de l’extérieur, l’ornementation est d’une richesse fabuleuse. Il y a peu de peinture sur les murs : Santa Ana n’a pas bénéficié des mêmes travaux de restauration que ses consœurs. Mais les retables recouverts d’une fine couche de mica sont toujours là. Et ils sont splendides ! C’est ici que vous aurez le meilleur aperçu des missions telles qu’elles étaient à l’origine.
Par ailleurs, Santa Ana possède le seul orgue qui ait survécu jusqu’à nos jours. Restauré lui-aussi, il est désormais utilisé par les jeunes de la paroisse pour accompagner les célébrations. D’autres jouent du violon. Il y a même une harpe, mais elle reste par terre dans son étui ouvert : personne ne sait la faire fonctionner. C’est pourtant ici que furent retrouvées de nombreuses partitions de musique baroque composée par le Père Martin Schmidt, toujours lui. Une musique dont la tradition, vaille que vaille, a réussi à se maintenir jusqu’à nos jours dans la région de Chiquitos.
A San Rafael, vous rejoignez alors la piste qui arrive de San Miguel. Là-aussi, le village est excentré et les peintures du fronton (de somptueuses fresques dans les tons beiges) sont particulièrement belles. A l’intérieur de l’église, des feuilles de mica et d’or resplendissent un peu partout, notamment sur le magnifique autel. C’est à la fois doux et lumineux, presque surnaturel. Et les sœurs autrichiennes qui ont la garde des lieux seront ravies de répondre à toutes vos questions !
Votre circuit s’achèvera enfin à San José de Chiquitos. Ici, les bâtiments sont en pierre, d’une chaude couleur ocre qui vous fait oublier l’austérité de la façade. Une chapelle, l’église principale, le clocher et la morgue, tous reliés par un même mur d’enceinte, s’alignent sur l’un des côtés de la place. Si vous avez de la chance, vous y rencontrerez peut-être un jeune joueur de contrebasse, installé à l’ombre d’une galerie, dans le patio. Asseyez-vous alors un instant et laissez-vous gagner par le charme des lieux…
Il ne vous restera plus alors qu’à rejoindre Santa Cruz, les yeux pleins de merveilles et l’âme en paix.
info plus
Pas de visa nécessaire pour les ressortissants français. A l’arrivée, une autorisation de séjour de 90 jours est allouée.
De nombreux vols internationaux s’arrêtent à La Paz et à Santa Cruz. Il est donc tout à fait envisageable d’arriver dans l’une de ces villes et de quitter le pays par la deuxième. Attention aux différences de climat : prévoyez aussi bien les tee-shirts légers que les fourrures polaires. A l’arrivée sur l’Altiplano, prévoir un temps d’adaptation à l’altitude. Ménagez-vous les premiers jours et n’hésitez pas à boire le « mate de coca » (infusion de feuille de coca, qui n’a absolument rien à voir avec de la drogue), remède souverain contre le mal de l’altitude.
Les cybercafés sont en expansion rapide et très bon marché (0,35 à 0,50 € l’heure en moyenne). Il y en a un à San Ignacio de Velasco, mais il est un peu plus cher.
En avril, un festival de musique baroque est organisé dans les missions de Chiquitos. C’est sans doute le meilleur moment pour les visiter, mais il faudra alors se préoccuper à l’avance de l’hébergement.





