
Brésil
Brésil : Le carnaval pour tous
A Salvador de Bahia, le carnaval est incontournable. De 7 à 77 ans, tous les habitant de la ville se retrouvent pour le rendez-vous de l’année. Les touristes étrangers et de tout le Brésil affluent. Tous viennent chercher la chaleur, l’humanisme, la spontanéité du carnaval de Bahia, unique en son genre. Populaire, tout simplement. Pourtant, dans un quartier pauvre de la ville, des enfants n’y ont accès qu’à travers leur poste de télévision. Une association lutte tant bien que mal pour que ces gamins des périphéries aient, eux aussi, le droit de s’amuser.
Brésil : Bahia le carnaval du peuple
Février 2005 : Les rues de Salvador sont désertes. L’atmosphère prend des airs de calme précédant la tempête. Dans quelques heures les bahianais sortiront de leur torpeur pour se ruer sur les circuits du centre historique (pelourinho), de Barra, Ondina, ou encore de Campo Grande : le carnaval a commencé.
Toutes les boutiques sont fermées, et pour cause, quatre jours fériés ont été décrétés pour l’occasion. Dans les rues, dans les maisons, à la télévision, on ne parle que de lui. Le slogan officiel de l’année est dans toutes les bouches « é só alegria ! » (« Ce n’est que tu bonheur »). Partout les questions fusent : « Tu va au carnaval aujourd’hui ? Ton costume est prêt ? Tu vas suivre quel char ? » L’excitation est à son comble, le cœur des bahianais est en ébullition.
Le carnaval de Bahia, c’est avant tout de la démesure : c’est une fête générale où se mêlent agitation, foule et décibels. Les stars de la musique brésilienne bahianaise défilent, perchées sur de gigantesques chars musicaux appelés « trios elétricos ». Des rythmes endiablés Axé aux refrains langoureux de l’Arrocha, en passant par le reggae arrangé à la sauce brésilienne, tous les styles musicaux à la mode sont représentés, avec, à leur tête, des figures emblématiques : Ivete Sangalo, Daniela Mercury, Timbalada ou encore Chiclete com Banana. La foule, vêtue du même costume appelé abada, précède les chars, également désignés sous le nom de « blocos ». Même bloc, même costume : ici le carnaval prend une dimension d’appartenance communautaire. Chacun appartient à un bloc, le tout ressemblant à une longue procession où le credo serait le même pour tous : joie, défoulement, et désinhibition. Pendant une semaine les concerts ambulants parcourent les circuits de la ville de 11h à 5h du matin, sans relâche. Pas de repos non plus pour la télévision, puisque deux chaînes retransmettent les festivités du carnaval en direct, 24h sur 24. Voilà ce qui fait la particularité du carnaval de Bahia : il est vivant, et il respire la joie de vivre. Quand au même moment, à Rio de Janeiro, les écoles de samba à paillettes défilent sous les yeux admiratifs des spectateurs passifs, à Salvador de Bahia, la star, c’est le peuple.
Et pour ceux qui n’auraient pas le goût de l’exubérance, une seule solution : fuir la ville. Les îles qui longent la « baie de tous les saints » (« Bahia de Todos os Santos »), comme Itaparica, o Ilha de Tinharé, accueillent les réfugiés de Salvador en quête de tranquillité.
Brésil : L afoxé des quartiers isolés
A Massaranduba, quartier populaire de la ville basse ( « cidade baixa »), on s’agite. C’est ici que se trouve le siège de l’association « Tenda de Olorum » : « Maison de Dieu », en dialecte africain yoruba. Dans ces locaux, les machines à coudre vont bon train. Les femmes confectionnent les abadas du carnaval avec soin. A quelques mètres de là, les musiciens font battre les percussions. C’est l’heure des dernières répétitions avant le grand jour. Samedi, troisième jour de carnaval, le char de l’association sortira au centre historique et défilera le long du circuit « Batatinha », comme c’est le cas depuis plus de 20 ans. Et l’évènement a gardé toute sa symbolique et sa ferveur, comme au premier jour.
A l’origine, « Tenda de Olorum » est ce que l’on appelle un « Afoxé ». Entités noires les plus anciennes à défiler au carnaval de Bahia, les afoxés sont des chars directement issus de l’héritage africain. Leur apparition remonte à la fin du XIXème siècle, lorsque les descendants des esclaves africains se réunissaient au son d’un même rythme pour participer à une grande fête qui, jusqu’alors, était exclusivement réservée à la population blanche. Fortement liés à la religion syncrétiste du candomblé, les afoxés se caractérisent par une unité de religion, de langue, de danse, de rythmes et de codes qui plongent leurs origines dans la culture africaine, particulièrement de celle de la tribu des Jeje- Nagô. Dotés d’une conscience communautaire, de valeurs, de coutumes qui les distingue de tout autre bloc de carnaval, les afoxés représentent avant tout une lutte pour la conservation de l’identité afro-brésilienne.
Brésil : Au-delà d une fête, une initiative social
Véritable tremplin favorisant le contact avec les habitant du quartier, l’afoxé « Tenda de Olorum » a permis à ses membres de réaliser un véritable travail d’observation et de réflexion au sein de la communauté. Massaranduba : quartier de la « cidade baixa » ( ville basse) : quartier pauvre. Ici le chômage est redoutable et n’épargne personne. Ici le temps est souvent en « surplus », et face à l’ennui, tous les moyens sont bons. La musique bat son plein, toute la journée. Les succès du moment passent en boucle : « Coraçao », décliné sous tous les rythmes, est indéniablement le succès de l’été 2005. Dans le quartier, c’est à celui qui montera le son le plus fort. Et tout le monde en profite.
Car la vie est dans la rue. Des rues animées, désordonnées. Les façades des maisons sont colorées en vert, bleu, rose ; les fils électriques tissent leur toile au dessus des têtes ; le soleil de plomb réchauffe les cœurs. Le temps passe…Les femmes sont aux portes des maisons, les bandes d’enfants passent comme des coups de vent, les hommes adossés aux coins des rue discutent. Toute la journée, dans un va-et-vient incessant, les habitants de Massaranduba se promènent, Havaianas aux pieds (les fameuses tongs brésiliennes), tee-shirts colorés, démarche lente et nonchalante. Avec toujours un sourire qui promet de surgir à chaque instant. Parfois, au hasard des errances, on se retrouve confrontés aux regards noirs de ceux qui ont la vie dure et qui, en une seconde, et sans le vouloir, vous font comprendre le poids de la fatalité. On comprend alors qu’à Massaranduba, l’urgence, c’est de survivre, qu’ici la vie est un combat, et que derrière cette joie de vivre apparente se cache une douleur que même les décibels ne parviennent pas à faire taire.
C’est en observant, en écoutant ce qu’avait à dire la communauté à travers ses mots, à travers ses gestes, que les membres de l’afoxé Tenda de Olorum ont pris conscience des difficultés auxquelles semblait confrontée la population. C’est ainsi qu’a surgit la nécessité d’engager une action concrète sur des questions essentielles telles que la criminalité, la drogue, la religion, le chômage, l’éducation sexuelle…Progressivement les activités carnavalesques se sont donc doublées d’un travail social au sein du quartier, favorisant les rencontres entre jeunes, destinées à les informer et à les prévenir sur les thèmes les plus sensibles. Profitant d’un programme lancé par le gouvernement fédéral visant à favoriser les initiatives associatives, le groupe d’afoxé « Tenda de Olorum » a naturellement décidé d’adopter le statut d’association, en 1987. Depuis, cette association à but non lucratif œuvre dans la valorisation de la culture afro-brésilienne au sein du quartier, et plus particulièrement auprès de la nouvelle génération. Parallèlement elle développe des activités éducatives : soutien scolaire, cours d’informatique…Elle projette même de mettre à disposition de la communauté une salle des fêtes destinée à développer diverses activités culturelles.
A l’aide de leurs propres moyens : bénévolat, motivation et persévérance, les membres de l’association affichent une volonté de prendre le problème à la racine et d’effectuer un véritable travail de fond : « Nous souhaitons engager une réflexion dès le plus jeune âge, pour que les problèmes actuels ne s’aggravent pas, et pour que les jeunes d’aujourd’hui ne reproduisent pas les erreurs du passé. » explique Roque Sotero, président de l’association, avant d’ajouter : «C’est une lutte de tous les jours, il faut beaucoup de travail et de persévérance, mais on va continuer à se battre. Se plaindre et rester les bras croisés n’est pas une solution.» En d’autres termes, ils font de leur action, l’unique voie de secours pour seconder le système dans ses failles.
Brésil : Tout le monde a droit au carnaval
Telle pourrait être la devise de l’association « Tenda de Olorum ». C’est aussi pour cela qu’elle continue son activité d’afoxé. En finançant le déplacement des habitants de Massaranduba vers le centre ville, elle permet de faire participer ceux pour qui le carnaval semble inaccessible, à des années lumières, pourtant si proche, à quelques kilomètres de là. « Certains n’ont même pas de quoi se payer le ticket de bus pour aller au centre ville, explique Roque. Pour eux, 3 reals (environ 1 euro), c’est déjà trop. »
Samedi 3 février 2005 : Le grand jour est arrivé. Il est 11h du matin. Les enfants de Massaranduba défilent avec fierté dans les rues du centre historique, sous un soleil de plomb. Ils sont presque 150, tous vêtus du même abada aux couleurs de l’arc en ciel. Le char ferme la marche, avec, à son bord, une dizaine de musiciens percussionnistes, infatigables. Les rythmes africains libèrent les corps, au son des « atabaques » et des « agogôs », instruments traditionnels qui constituent la base les afoxés. Les chants proposent une invitation à la fête: « Você vai cantar, e você vai danzar… » (« Vous allez danser, et vous allez chanter… »). Aux balcons ornés de banderoles, de guirlandes et de fils électriques, les spectateurs agitent leurs bras, saluant le passage du char. La vague déferlante ressemble à un grand éclat de rire général. Une explosion de joie. Ensemble, les bahianais profitent simplement de l’instant présent, comme ils savent si bien le faire. Soudain, au beau milieu de la rue, le char s’arrête. Le circuit est terminé. Il est à peine 14 heures. Bientôt ce sera au tour des « blocs » de stars de la musique brésilienne de défiler dans les rues du centre ville. Daniela Mercury, Gilberto Gil, Chiclete com Banana, et des entrées à 100 réals…Une autre dimension.
Pour les enfants de l’association, il est tant de rentrer. Sur le chemin du retour, beaucoup pensent déjà au lendemain : c’est avec fierté qu’ils défileront, précédant le char « Tenda de Olorum », dans les rues de leur quartier oublié de la « cidade baixa ».
info plus
Complément :
- La ville de Salvador est scindée en deux parties par un mur naturel de 80 mètres de haut. Elle est donc divisée entre la partie haute (cidade baixa) et la partie haute (cidade baixa). La partie basse est généralement considérée comme étant la zone la plus pauvre, la partie haute étant plus touristique. Un grand ascenseur : l’élevador Lacerda, permet de faire le lien entre la ville basse et la ville haute.
- La ville de Salvador de Bahia est fortement imprégnée de la culture africaine. Le carnaval n’échappe pas à la règle : la ville abrite des dizaines d’afoxés. Parmi les plus célèbres, on compte celui des « Filhos de Gandhy » (fils de Gandhi), crée en 1949 et celui du « Ilê Aiyê », fondé en 1974.
- Si les dates du carnaval, que ce soit à Bahia ou ailleurs dans le monde, changent chaque année, ce n’est pas le fruit du hasard. Elles sont fixées à partir du calendrier grégorien, selon un calcul bien précis dans lequel entrent en jeu la date d’équinoxe, de paques, du carême, et du mercredi des cendres.
- Coordonnées ” Tenda de Olorum ”
Contact : Roque Sotero, président de l’association
Adresse : Rua Lopes Trovão, Nº 102 - Massaranduba
CEP: 40435-000
Téléphone : (00 55 71) 314-3109
E-mail:
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Pour y aller, depuis le centre : bus « Massaranduba » ou « Rui Barbosa »





