
Burkina Faso
Burkina Faso : Avec les bronziers de Ouagadougou
Le quartier des bronziers se trouve au nord de la ville me dit-on, à Niogsin, mais vous savez à Ouagadougou, des fonderies il y en a de partout, c'est une spécialité. 7 heures du matin. Je hèle une taxi vert pomme, un vieux modèle Toyota encore en service après un énième lifting. Aussitôt assis à coté du chauffeur, celui-ci engage la conversation ; la France, le travail, l'essence qui n'en finit pas d'augmenter, et l'argent qui manque, toujours. Nous remontons l'avenue Dr Kwame N'Krumah, escorté par des panneaux publicitaires et d'immenses portraits du président Blaise Compaoré, l'héritier de la révolution lancée au début des années 80 à la tête de l'Etat depuis son élection en 1991. Au pied des bâtiments modernes entièrement vitrés, des commerçants ambulants installent leurs échoppes – vendeurs de cigarettes, de journaux, de boissons gazeuses et autres objets plutôt kitch - Ils sont déjà à pied d'œuvre, peut être l'envie, à cette heure encore matinale, de profiter d'une relative fraîcheur, avant que le soleil écrase tout et transforme Ouagadougou en véritable fournaise. Nous sommes à la fin du mois de mars, il n'a pas plu depuis plusieurs mois. L'Harmattan, un vent poussiéreux soufflant du nord-est n'a pas encore faibli et emprisonne la ville sous un épais nuage couleur sable. Dans quelques heures le thermomètre dépassera les 40°. Nous faisons un crochet par le marché central le "rood woko"; les clients sont plus nombreux m'assure le chauffeur, puis nous poursuivons en direction de la place des Nations-Unies. Mon plan mentionne bien les principaux axes de la ville : Agostino Neto, Nelson Mandela, Abdel Naser, boulevard de la Révolution. Je ne vois pourtant aucune plaque, aucun numéro, on préfère se repérer en parlant de la banque BCIAO, du maquis Lizette, ou du Libanais, importateur de pièces détachées. Nous sommes maintenant sept personnes plus les marchandises, serrés les uns contre les autres sans aucun égard pour la banquette arrière à bout de souffle, conversant moitié en français, moitié en moré, l'un des principaux dialectes du pays avec le dioula et le gourmantché. A chaque feu rouge, des grappes de deux roues se forment et se déforment, l'occasion d'embrasser d'un regard toutes les classes de la population : un vieux monsieur très digne vêtu d'un boubou bleu indigo, un fonctionnaire le costume impeccable, une étudiante, jean serré, lunettes de soleil et nattes tressées, des enfants le cartable en bandoulière serré entre les jambes de leur père. Ouagadougou abrite aujourd'hui plus d'un million et demi d'habitants pour un pays qui en totalise environ 13 millions. La ville a doublé sa population en à peine dix ans. Le Burkina Faso fait partie des Etats Africains dont le taux d'accroissement est le plus élevé, un réel défi pour les pouvoirs publics burkinabés confrontés à un exode rural massif.
Niogsin. Les grands immeubles ont disparus et avec eux les rues goudronnées . J'ai rendez vous avec l'un meilleurs bronziers de Ouagadougou. L'adresse est simple : passer devant la station essence, marcher en direction de l'auto école, prendre à droite et toujours tout droit jusqu'à une cour avec au centre un tamarinier, c'est là que je devrais trouver Mathias Nana K. De toutes façons m'a-t-on dit, vous ne pouvez pas le rater tout le monde le connaît. Un enfant se propose de m'accompagner. La cour en question est une enceinte ouverte où travaillent trente à quarante personnes, la plupart d'entre elles assises à même le sol. Mathias Nana K m'accueille avec un large sourire, c'est un homme d'une cinquantaine d'années, il porte sur la tête la calotte brodée des musulmans. Sur son visage fin, des scarifications indiquent son appartenance à l'ethnie Mossi, l'ethnie centrale du pays. Nous échangeons les salutations d'usages : comment se porte ma famille, ma santé est elle bonne, il veut aussi des nouvelles de mon pays. Son français est approximatif et je ne parle pas le moré. Il demande aussitôt à Anatole son chef d'équipe, de traduire ses propos. "Le travail du bronze à la cire perdue me dit-il est une vieille tradition chez nous. Comme les Bobos ou les Dioulas qui vivent plus à l'ouest, nous les Mossis, nous en connaissons tous les secrets. La valeur d'une pièce est fonction de sa taille, de son originalité et surtout de la finesse du travail. Il ne faut pas oublier aussi qu'il s'agit de pièces uniques puisque le moule est obligatoirement brisé lors du démoulage". Si aujourd'hui, les touristes de passage et les quelques galeries spécialisées sont les principaux acheteurs de sculptures, bijoux et autres objets en bronzes, les commandes émanaient autrefois des chefs traditionnels, en particulier de la cour. L'empereur, le Moro Naba immortalisait ainsi dans le métal ses faits d'armes, ses conquêtes et toute sa splendeur.
Mathias me fait entrer dans son magasin, là ou une partie de sa production est stockée. Je devine dans la pénombre des centaines de figurines. Au centre se dresse un cavalier chevauchant fièrement sa monture en costume d'apparat. Quatre mois de travail pour une pièce d'environ un mètre cinquante de hauteur - une commande de l'Etat. Il s'agit d'un monarque qui régna au 15 ème siècle : le Moro Naba Niandéfo. Mathias m'autorise à prendre toutes les photos que je veux et répondra à mes questions, mais je sais aussi que les secrets de fabrication seront gardés jalousement. Le travail du bronze est une affaire de confrérie, la concurrence est rude et chacun défend sa spécificité.
A coté de moi un enfant pétrit et pile une terre argileuse. Il s'appelle Milou et doit avoir dix ou onze ans. Son geste est précis. La terre doit être la plus homogène possible avant de la mélanger à du crottin d'âne et faire le banco, matière première qui sert à fabriquer les moules et les creusets. Aux dires d'Anatole, le banco ne présente que des avantages : il ne coûte rien, sinon la peine d'aller chercher l'argile au marigot, quant au crottin il suffit de se baisser. Dans les villages, les cases et les greniers à grains sont toujours fabriqués ainsi. On a pas trouvé mieux pour garder un peu de fraîcheur à l'intérieur des habitations. Autre avantage du banco : lors de la cuisson, les fibres contenues à l'intérieur de la terre vont brûler et rendre le moule micro poreux. Les évents, sortes de cheminées par où s'échappent les gaz lorsque les métaux sont en fusion ne sont pas nécessaires, du moins pour les petites pièces.
L'ambiance est à l'humour. Il se dégage de cette cour un sentiment de fratrie. Une vieille radio crachote des nouvelles aussitôt commentées, les plaisanteries fusent, des cigarettes sont échangées. Milou semble la mascotte du groupe, il ne cesse de plaisanter et en impose à ses aînés. Sur chaque table, un brûlot sert à chauffer la cire d'abeille de manière à la rendre plus malléable. Ici une jarre est ajustée sur la tête d'une femme, là un homme blanc est sculpté bien droit sous son casque colonial les deux mains enfoncées dans ses poches. Un peu plus loin, une silhouette prend forme, peut-être un Touareg ou un Peul conduisant son troupeau de zébus - images de l'Afrique éternelle.
Les sujets sont libres. Mathias prélève un pourcentage sur chaque pièce vendue. En contrepartie, il fournit l'outillage, la matière première et se charge d'écouler la marchandise via un réseau de revendeurs. La répartition des gains réalisés sur les pièces fabriquées collectivement est discutée au préalable en fonction du temps passé et des aptitudes de chacun. En dernier ressort c'est toujours Mathias qui prend les décisions. La plupart des bronziers se forment sur le tas, en observant leurs aînés et en faisant comme le fait le jeune Milou, les petits travaux. Mathias a apprit aux cotés de son père, enfant il aimait jouer avec la cire mais il était avant tout fasciné par le feu. Un jour, alors qu'il s'essayait a une sculpture, son père l'autorisa à couler une petite figurine, somme toute assez grossière, mais qui allait marquer une étape décisive dans sa nouvelle vie. Il devenait d'un coup un initié, un bronzier encore maladroit mais un véritable bronzier. La technique du feu a depuis toujours en Afrique conféré à son utilisateur un statut particulier au sein de la société. Il suffit de voir, même encore aujourd'hui la place occupée par les forgerons au sein des villages. Détenteur d'un savoir ancestral, sachant fabriquer aussi bien des armes que des outils, ils forment un groupe à part à la fois craint et reconnu en raison de leurs nombreux pouvoirs.
Les moules encore imprégnés d'eau sèchent au soleil. Les plus grands sont consolidés avec du fer à béton. Ils sont ensuite placés autour d'un brasier pour une pré-cuisson. Anatole récupère la cire qui commence à fondre et qui s'évacue par les jeux de coulées. Il me montre une fissure sur l'un d'eux, la cire en chauffant se dilate et exerce des pressions internes, si le moule est mal conçu ou si la terre est mal préparée, il ne résiste pas à l'épreuve du feu. Le mélange des métaux se fait à l'intuition et surtout avec ce que l'on trouve : des têtes de robinets en cuivre, des bobinages, des vieux radiateurs de voiture. Le creuset est placé dans un four à ciel ouvert rempli de charbon de bois. Deux heures seront nécessaire pour fondre les métaux, deux heures durant lesquelles Grégoire actionne le soufflet sans interruption au risque de voir la température chuter. Le charbon doit être constamment incandescent. Impassible, le corps en sueur il s'accorde juste de temps à autre une courte pause pour avaler d'un trait un grand verre d'eau, ou pour vérifier la teneur de la fusion.
Le soleil est au zénith, le repas est pris sur place. Des femmes arrivent par petits groupes. De leurs grands plats émaillés, elles sortent des beignets, des poissons séchés, de la bouillie de mil ou du riz en sauce agrémentée d'un bout de viande. Un gamin distribue des sachets d'eau glacés et des jus de tamarin. Les francs CFA changent de main, on mange, on discute, un vieux somnole.
Ces vingt dernières années, le Burkina Faso à beaucoup misé sur les arts et la culture, en particulier en créant plusieurs festivals dont le plus célèbre est sans conteste celui du cinéma africain : le Fespaco. On vient de loin pour rencontrer les réalisateurs et ceci profite à beaucoup de monde. Ouagadougou devient alors une vitrine de tout ce qui se fait en matière d'art dans cette partie de l'Afrique. On vend des Batiks, des bogolans ; ces tissus peints avec des pigments naturels, de la ferronnerie, des meubles en bois, des instruments de musique et bien d'autres choses encore. C'est aussi une formidable occasion pour les artistes d'exposer leurs derniers travaux et d'intéresser un éventuel amateur ou collectionneur d'art. Même si le poids de la tradition est encore perceptible dans les tableaux ou les sculptures, les jeunes générations semblent vouloir de plus en plus s'éloigner des canons habituels au profit d'une totale liberté d'expression.
Une pâte visqueuse commence à bouillonner dans le creuset alors qu'une odeur acre se répand dans toute la cour. La vie reprend. Anatole donne des directives. La coulée est un moment fort ou tout se joue. Le travail individuel devient un travail de groupe, chacun a un rôle et une responsabilité à assumer. Grégoire retire les dernières impuretés du liquide en fusion. Il n'a pas de gant, ni aucune protection que ce soit. Le creuset est à seulement quelques centimètres de ses pieds nus. Le plus naturellement du monde il l'attrape avec une pince en fer. Délicatement il est placé sur un support au centre d'une longue barre maintenue à ses extrémités par deux autres fondeurs. Les hommes se sont tus. Un à un les moules placés en position verticale sont remplis jusqu'à la gorge. La moindre fuite est immédiatement colmatée avec du banco. Tout se passe dans un calme absolu, le geste maintes fois répété est sûr, sans aucune hésitation ni précipitation. Le risque est réel et les fondeurs le savent : un peu de cire restée à l'intérieur d'une cavité peut se transformer en véritable geyser au contact du métal liquide, une coulée trop rapide peut provoquer une surpression, l'enveloppe fragile casse ou pire explose. Une coulée trop lente entraîne d'autres problèmes, moins dramatiques pour les hommes mais tout aussi désastreux pour la pièce: le bronze se solidifie avant de combler toutes les cavités et crée des manques de matière. Tout est donc question d'observation et de doigté.
De sa chaise, Mathias a suivi le déroulement de la coulée. Il sait déjà qu'il y aura beaucoup de travail de finition, car le liquide en fusion contenait des impuretés. Une fois le moule cassé, la pièce est débardée puis peaufinée à la lime et enfin frottée à la brosse métallique pour la préparer à recevoir sa nouvelle robe ; la patine. Celle-ci consiste en un vieillissement artificiel par application à chaud ou à froid de produits chimiques se combinant au cuivre pour donner des teintes très variables et ainsi mettre en relief les qualités artistiques des œuvres. Chacun y va de sa propre recette jalousement gardée. On sait cependant qu'ils utilisent communément l'acide de batterie mélangée à du permanganate, ou encore du cirage .
Il est maintenant trois heures de l'après midi, la tension est retombée d'un coup. Le creuset encore chaud, imprégné de résidus est abandonné sur le sol, lui aussi ne sert qu'une seul fois. Les hommes sont fatigués et se tiennent à l'ombre du tamarinier. Milou retouche une petite statuette en cire commencée la veille. Bientôt il coulera sa première pièce.
Une vieille coutume imposait qu'à la mort de chaque Moro Naba on ramasse tous leurs objets de bronze pour les fondre et les transformer en nouvelles statuettes sculptées à leur effigie et à celles de leurs proches. Elles étaient ensuite déposées dans leurs tombeaux et censées les accompagner dans l'au delà. Aujourd'hui, si la coutume a disparue, le bronze lui n'a pas fini de fasciner les hommes.
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