
Au-delà de l’écran vert
Une longue itinérance fluviale m’avait conduit il y a quelques années de Belem la brésilienne, gardienne de l’embouchure du fleuve Amazone, à Pucalpa la péruvienne, aux portes des sierras andines. Quittant le bassin amazonien pour les hautes terres, j’emportais avec moi le souvenir d’une forêt intimidante, voyageant sur le fleuve comme sur le dos d’un long serpent qui se déploie à l’infini. Absorbé par son rythme lent et plongé dans une forme de contemplation encouragée par cette chaleur terrassante, mon regard n’avait cessé de caresser cet écran vert sans jamais le franchir. Depuis, j’ai nourri ce fantasme en dévorant des récits d’explorateurs comme Humboldt ou Creveaux qui mêlent intimement la Cordillère des Andes à la forêt amazonienne.
C’est la Guyane que je choisirai comme théâtre de ce baptême dans l’océan vert. Cet éclat de France en Amérique latine suscite les passions à juste titre. Ce département pas comme les autres, est souvent associé à l’enfer vert décrit par les derniers bagnards en cavale, et nombre de pseudo aventuriers en mal de reconnaissance. Ces images ont toujours relégué la Guyane en marge des destinations du voyageur en Amérique latine. Cette terre offre pourtant un terrain de jeu extraordinaire, au cœur de l’un des derniers sanctuaires de cette biodiversité si fragile et en sursis.
La Guyane est une des pièces du puzzle amazonien, recouverte par une épaisse forêt tropicale humide, toujours verte, ne présentant aucune caducité saisonnière, malgré deux saisons marquées : la saison sèche et la saison des pluies. Elle repose sur un socle appelé bouclier ou plateau des Guyanes, formant comme une île entre le bassin de l’Orénoque et celui de l’Amazone. Ce bouclier, né au précambrien, représente en quelque sorte les racines des plus vieilles montagnes du monde. Leur point culminant, le Mont Roraima (2 810m), au Vénézuela, inspira probablement Conan Doyle dans l’écriture du Monde Perdu. La Guyane présente, les reliefs les moins marqués de ce socle, et seul l’intérieur, aux alentours de Saül, voit ressurgir quelques ondulations aux vagues allures montagneuses, comme la chaîne de l’Inini-Camopi culminant à 830 m. Ses fleuves, véritables artères et uniques voies de communication se répartissent en éventail du fleuve Maroni à l’Oyapock afin d’arroser généreusement ce « pays aux mille eaux ». Aujourd’hui ces deux fleuves, frontières naturelles avec le Brésil et le Surinam, sont les plus habités.
Mon arrivée à Cayenne donne le ton. Je suis bien en Amérique du sud. L’administration française a bien du mal à cacher les visages qui ont fait et qui font la Guyane d’aujourd’hui. La pluriculturalité ici prend tout son sens. Qu’il soit amérindien, noir marron, asiatique, brésilien, surinamais, créole originaire des Antilles toutes proches, ou bien sûr métropolitain, le guyanais semble en quête perpétuelle de son identité. Ce confetti tricolore en terre latine et détaché (voire oublié) de la vieille Europe vacille entre ses vieilles racines coloniales et un désir de s’ouvrir vers l’extérieur pour embrasser le continent. Une Guyane indécise, qui rend l’intégration de toutes ces pièces du patchwork social si complexe.
Je déambule cette après-midi de janvier dans les rues de Cayenne plongées dans une profonde léthargie, en y retrouvant ici l’atmosphère tropicale et nonchalante d’autres villes amazoniennes comme Manaus ou Iquitos. A une différence près : la plus surprenante des préfectures n’est pas une ville fluviale (malgré la présence du fleuve éponyme), son regard semblant davantage tourné vers l’océan, que vers le Grand Bois, comme pour vouloir s’en échapper. La selve est là aux portes de la ville, et son attraction m’envahit à nouveau.
En guise de préambule, je choisis de rejoindre dès le lendemain la RN 2 à la hauteur de l’auberge des orpailleurs pour relier, à pied le bourg de Cacao via le sentier Molokoï -le nom d’une tortue en Hmong-. Ce parcours, ouvert en 2002 et labellisé par la Fédération Française de Randonnée est probablement le seul que l’on puisse imaginer aborder en autonomie sur deux jours, sans guide, le layon (sentier) étant parfaitement balisé et entretenu par une association locale.
Je laisse derrière moi les derniers abattis, ces terres brûlées et converties en espace agricole, pour m’engager sur ce sentier qui me mène rapidement à l’entrée de cette cathédrale végétale. Les fortes pluies des derniers jours rendent l’accueil plutôt déroutant. Ces terres basses recueillent ici toutes les eaux de pluies déversées quelques heures auparavant. Mon regard cherche la lumière. Celle-ci semble filtrée comme à travers un épais vitrail unicolore. Seuls quelques rayons éblouissant parviennent jusqu’au sol et guident mes pas à travers la forêt inondée.
Je me remémore alors le discours que m’a tenu, la veille, un vieux broussard rencontré place des Palmistes : « L’exploration ou l’errance en forêt, telle que l’on pourrait l’imaginer dans d’autres milieux, est un exercice à hauts risques. Ici on ne triche pas, la nature impose ses règles. On se doit de l’aborder dans la plus grande humilité ».
En même temps que je progresse, l’écran végétal semble m’imposer un retour sur moi afin de mieux appréhender ce milieu si différent de mes autres expériences de trek. A l’opposé de cette douce sensation de vide absolu ressentie face à certains déserts, ou même de l’attraction quasi magnétique émise par les montagnes lorsque le regard s’enfuit vers des cimes inaccessibles, la forêt dégage une impression de plénitude et d’énergie vitale. Cette confrontation est une expérience sensorielle fascinante lorsqu’on s’y abandonne. Quelques heures suffiront pour moi à renoncer à cette retenue induite par mes réflexes urbains occidentaux, et réveiller tous mes sens pour ressentir pleinement la forêt.
Mon itinéraire emprunte ensuite successivement plusieurs pentes pour me mener au sommet d’une colline et poursuivre un moment sur sa ligne de crête, là où la végétation se fait moins dense. A plusieurs reprises, je dois jouer les équilibristes sur les racines aériennes qui envahissent le sous bois. Elles permettent aux plus grands arbres de trouver la stabilité sur ce socle basaltique recouvert seulement d’une mince couche d’humus. Ainsi cramponnés au sol, les arbres peuvent rester dans la course à la lumière et rejoindre la canopée, ce couvercle végétal reposant à une vingtaine de mètres au dessus de ma tête. La diversité des espèces domine ici. Il n’est pas rare de rencontrer pas loin de 150 à 200 variétés d’arbres sur un seul hectare. Parmi eux, je reconnais le wapa aux graines caractéristiques en forme de pointe de machette, le bois canon aux feuilles aux reflets d’argent qui profite du moindre chablis pour recoloniser une zone, le palmier wara aux fourbes épines, ou le moutouchi dont la base s’orne de larges contreforts ondulés.
La faune, elle, y est farouche et discrète, ce qui rend son observation délicate. Dans la descente vers la crique (rivière) Boulanger, je surprends cependant sur le sentier un tatou. Le mammifère, plus habitué à divaguer la nuit s’approche à quelques mètres de moi avant de se replier sur lui-même et se confondre avec son habitat. Plus tard, le long de la crique, mon regard est attiré par des flammes bleues tournoyant au dessus de l’eau. Le morpho, papillon commun des forêts d’Amérique centrale et du sud m’accompagnera jusqu’au carbet (un simple abris permettant d’accrocher son hamac) pour y passer la nuit. Lorsque les dernières lueurs du jour s’évanouissent, la forêt prend une nouvelle dimension. La rusticité du bivouac invite à porter toute son attention sur les sons environnants. Les oiseaux se taisent, laissant place aux batraciens qui ouvrent la symphonie nocturne, rythmée par les trilles des grillons et les quelques ondées qui viennent frapper mon toit en tôle. Plus tard, les singes hurleurs reconnaissables à leurs plaintes caverneuses s’inviteront à la fête. Confortablement installé dans mon hamac, je ne distingue plus les battements de mon cœur et ceux émis par celui de la forêt.
« Le jour il y a l’homme et la forêt, la nuit l’homme est forêt. » Luis Sepulveda.
Au petit matin, les premiers rayons du soleil forment une brume épaisse autour de mon auberge de fortune que je quitte pour retrouver le sentier. Le franchissement de la montagne Cacao nécessite moins d’engagement qu’il n’y parait en réalité et je parviens rapidement au sommet. C’est probablement là l’endroit le plus sauvage de l’itinéraire. Ici les fougères arborescentes au vert profond recouvrent les racines tentaculaires, la canopée formant un dôme où s’épanouissent les plus belles fleurs, celles des lianes et des épiphytes en particulier. A cet instant mon regard se trouble, trop concentré à balayer scrupuleusement le sentier. Je m’accorde alors un simple moment de pure contemplation. Au moment de repartir, ce que j’avais interprété jusque là comme une feuille morte, posée là à quelques centimètres de mon sac est en réalité une mygale : une Theraphosa blondi, la plus grande d’Amazonie (prêt de 25 cm), reconnaissable à son céphalothorax parfaitement rond. La descente qui s’en suit mène rapidement au bourg de Cacao, ultime étape au cœur du ba bwa – le grand bois, dans un créole sous influence brésilienne et jamaïcaine-.
L’univers forestier de Guyane se découvre aussi par les fleuves aux eaux troubles qui les percent. Dès le lendemain, j’emprunte la route de l’est pour rejoindre Régina, petite commune aux abords du fleuve Approuague. Ce dernier prend sa source dans les monts Barka, à quelques encablures du village de Saül, au centre du département, et vient terminer sa course non loin de la réserve de Kaw après avoir franchi un grand nombre de sauts (rapides), dont le plus haut de Guyane : saut Canori -19 mètres sur quelques marches-. Contrairement au Maroni ou à l’Oyapock, l’Approuague est resté pendant plusieurs siècles un fleuve non habité. Seuls les indiens noraks, qui donneront leur nom à l’actuelle station scientifique des Nouragues, y avaient établi des villages permanents colonisant toute la région entre l’Oyapock et la haute Comté. Par la suite, c’est la fièvre de l’or qui s’emparera du fleuve et de l’un de ses affluents : l’Arataye, lorsqu ‘en 1855 Paoline, un indien d’origine brésilienne y découvrit des quantités importantes.
L’époque où les saramacas, noirs-marrons d’origine surinamaise, convoyaient le matériel des chercheurs d’or sur de longues pirogues en bois d’Angélique, à la seule force de la pagaie, est belle et bien révolue. Pas l’extraction du métal précieux. La forêt, trop généreuse, attise les convoitises. Aujourd’hui elle est devenue à son insu le théâtre d’une économie sournoise et clandestine qui ronge le grand bois de l’intérieur, où les premières victimes en sont ses propres acteurs, pour la plupart des brésiliens travaillant dans des conditions inhumaines.
Manuel, silencieux, aux commandes de sa coque aluminium, garde le regard vissé sur la surface de l’eau marquant le moindre bouillonnement pouvant trahir la présence des bois flottés, d’une dalle affleurante ou d’un banc de sable allongé sous le fleuve limoneux. Installé à la proue, mon regard ne cesse de scruter le ciel. Peu après Saut Matthias, là où la forêt se resserre et semble prendre l’avantage sur le lit du fleuve, nous surprenons un vol de perruches au vert éclatant. Au terme de deux heures de navigation, nous parvenons au camp Cisame, une auberge de forêt que je choisis comme camp de base pour la poursuite de mon exploration. Valdo, guide amérindien, et Marie se joindront à moi. L’objectif que nous nous fixons, est de rejoindre depuis le camp, les cascades de la crique Angèle, une petite rivière aux eaux claires, affluent de l’Approuague à quelques kilomètres en aval.
Dès le lendemain nous nous engageons ensemble sur cet itinéraire. Valdo ouvre la marche, son regard aiguisé quadrillant le moindre espace. Les collines se succèdent sans fin mais l’une d’elle semble interpeller notre jeune guide. Nous nous trouvons à l’endroit même d’un poste d’observation d’indiens Noraks, une « montagne couronnée ». Une large saignée circulaire ceinture encore le sommet et offrait un poste de surveillance privilégié sur le fleuve Approuague. Plus loin nous retrouvons Manuel au camp Cariacou. Il nous permettra de traverser le fleuve et rejoindre son autre rive. A peine débarqués, la forêt nous accueille avec un autre visage. Plus dense, plus sombre, le sentier moins marqué oblige Valdo à jouer de sa machette pour nous ouvrir la voie et rejoindre le sommet du premier dôme. Au pied d’un grand fromager, Marie remarque la présence de 2 dendrobates, une famille de grenouille de petite taille, commune en Guyane, à la robe noire et jaune incandescent. Après avoir traversé deux nouvelles criques nous établissons notre camp. Ici, aucun carbet ne nous y attend. Chacun de nous confectionnera un abri à l’aide d’une simple bâche afin de protéger nos hamacs des ondées. Alors que Valdo est déjà occupé à préparer un feu qui recevra l’aïmara fraîchement pêché, je l’aperçois lever la tête brutalement vers le ciel. Il nous ordonne d’en faire autant. Au dessus de nous, pas moins de trois singes ateles tentent de nous intimider en nous jetant, avec une adresse étonnante, les premières branches. Nous observerons leur remue-ménage un moment avant qu’ils ne décident d’abandonner les lieux. Durant la nuit, on les entendra donner la réplique aux singes hurleurs.
Avant de rejoindre la Crique Angèle il nous reste encore à traverser une épaisse pinotière de palmiers toulouri, toujours utilisés dans la région pour couvrir les toits des habitations traditionnelles. Affectionnant les endroits marécageux, elle s’est établie de part et d’autre d’un petit cours d’eau sinueux que nous suivons et traversons à plusieurs reprises pour rejoindre la crique au niveau même de sa première cascade.
Sur quelques centaines de mètres, trois fractures viennent perturber le cours tranquille du lit de la rivière. Celles-ci sont formées par un impressionnant ensemble chaotique de lourdes dalles polissées de basalte. L’eau cristalline joue avec les rayons du soleil. La beauté du lieu invite à la rêverie. Un endroit comme il y en a tant d’autres en Guyane, jalousement gardés par la forêt d’émeraude.
Ce n’est qu’une image de plus que je garderai ancrée au plus profond de moi. Empli par des sentiments de plénitude et de sérénité, je ne peux me résoudre à partir sans imaginer donner suite à cette aventure.
Cette forêt, que je n’avais pu observer qu’à distance lors de ma première transamazonienne a fini par m’envoûter. Je comprends mieux aujourd’hui cette attraction fascinante pour le grand bois. Et alors que mon voyage touche à sa fin, je ressens déjà les bras de Morphée qui tentent de me retenir dans cet univers entre rêve et réalité, une nouvelle invitation au jardin d’Eden à laquelle je ne saurai résister longtemps…




