C’est au Chili que l’on côtoie le plus beau de la Patagonie.
Celle des pampas infinies sur fond de montagnes vertigineuses, des haciendas oubliées des hommes, des îles et des archipels encore vierges, des canaux inexplorés où chaque navigation est encore une vraie aventure…
Pour rejoindre ces terres australes depuis Santiago, le voyageur a le choix entre l’avion, rapide et confortable et la route australe qui sur terre et par mer, l’emportera alors dans une aventure au long cours de plusieurs semaines !
Pour ce premier séjour, j’avais embarqué sur le vol du petit matin depuis Santiago. Après avoir laissé l’Aconcagua sur notre gauche, nous avons suivi la croupe finissante de la Cordillère des Andes en direction du sud. Pendant trois heures inoubliables, nous avons contourné des volcans au cône d’anthologie, franchi des calottes glaciaires qui se confondaient avec l’horizon, survolé des lacs d’émeraude et des archipels inhabités… jusqu’à Punta Arenas.
Dès la sortie de l’aéroport, j’ai d’abord été séduit par la texture de la lumière. Qu’il pleuve ou qu’il fasse soleil, elle a cette intensité qui n’existe que dans les latitudes extrêmes. Les bourrasques anarchiques d’un vent sauvage m’ont ensuite bousculé sur le parking. Puis, je n’ai plus vu que le bleu envoûtant de la mer qu’on voit danser à quelques encablures des pistes.
J’étais enfin arrivé sur le détroit de Magellan, ce bout du monde déserté qui connut pourtant son heure de grand affluence !
Pendant longtemps, ce raccourci naturel entre les océans Atlantique et Pacifique, découvert en octobre 1520 par Fernao Magallao, s’est imposé comme le passage obligé pour les navires tour-du-mondistes. Jusqu’à l’ouverture du canal de Panama qui le renverra alors à la solitude…
Avant de quitter la ville la plus australe du monde et ses rues travées au cordeau, j’allais déguster un copieux plateau de coquillages et de crustacés dans un estaminet proche de la place Munos Gamero. Après tout, c’était dimanche !
Douillettement installé derrière une fenêtre animé en permanence par les fluctuations de la lumière et les sautes de vent, j’ai longuement savouré moules géantes et centollas, une imposante araignée de mer du cru qui atteint près d’un mètre d’envergure. Ensuite, seulement, j’ai pris la seule direction possible, celle du nord, pour Puerto Natales !
Pendant les premiers kilomètres, j’ai longé un large bras de mer brassé par des courants violents et frisotté d’écume par une brise instable. Au delà, une bande sombre barrait l’horizon au ras des flots. L’île de la terre de Feu !
Puis, l’asphalte roulante s’est dégradée en ciment rugueux avant de redevenir poussière.
Très vite, il n’y eut plus eu qu’un ciel immense au dessus de perspectives infinies… et de merveilleuses rencontres de hasard.
Immobilisé au cœur d’une cacophonie de bêlements stridents, d’odeurs aigres et de poussières virevoltantes, j’ai partagé une infusion de maté avec José, le maître du troupeau. Depuis plus de 60 ans, ce gaucho octogénaire d’origine basque convoie vaches et moutons à travers la pampa. Toujours à cheval !
J’ai aussi arraché un sourire fugace à Anna la Russe, propriétaire d’une échoppe oubliée au bord de la piste, lorsque la portière de ma voiture s’est envolée dans un rugissement de bourrasque. Je ne m’étais pas garé dans le sens du vent !
C’était toujours dimanche ! Alors j’ai continué à rouler au fil des ondulations de la pampa et des incongruités frontalières. A Villa Tehuelches, la route auparavant rectiligne s’est subitement incurvée vers l’ouest pour contourner une avancée d’Argentine, avant de se tendre à nouveau vers le nord.
Au lieu-dit Otway, j’ai longuement rendu visite à une colonie de manchots installée au bord du détroit.
Chaque année, entre septembre et mars, ils ré-emménagent dans le même nid creusé à même la tourbe, s’accouplent et pondent une paire d’œufs. Ce dimanche là, malgré un vent au delà de la force 10 et une mer démontée, ils étaient de sortie et se dandinaient sur la plage… Lorsque les rafales se faisaient trop fortes, ils se figeaient sur leurs petites pattes palmées. Rien ne semblait alors pouvoir les arracher à la terre. Mais c’est dans l’eau qu’ils étaient les plus fascinants. Indifférents à l’état de la mer, ils batifolaient joyeusement dans l’écume, rebondissant comme des bouchons sur les déferlantes avant de revenir au rivage en glissant sur des vagues à ne pas mettre un surfeur dessus. Après un atterrissage généralement en roulé-boulé, ils se redressaient mécaniquement et repartaient aussitôt d’un pas saccadé et attendrissant.
Si je n’avais pas eu rendez-vous ce soir là à Puerto Natales, je serais resté sur ce bout de grève battu par les quarantièmes rugissants, à partager ces instants magiques avec mes amis les manchots.
En fin d’après-midi, la route a basculé abruptement vers la bourgade de Puerto Natales établie sur le fjord d’Ultima Esperanza.
Le soleil couchant dorait les toits de tôle rouillée tandis que des nuées opaques obscurcissaient inexorablement les montagnes bordant la baie. J’ai longuement sillonné les ruelles désertes bordées de petites maisons coloriées aux jardins de sorbiers et d’araucarias, avant de dénicher mon hôtel au fond d’une impasse arborée, bien à l’abri des éléments.
L’hôtel Dixie construit en bois clair et pierre ocre ne paie pas de mine. Pourtant, on est très vite séduit par son ambiance douillette et on se prend à y rêver d’une chambre à l’année. Simplement pour laisser s’enfuir le temps, écouter le vent qui pousse sur les baies vitrées, voir s’effilocher les nuages dans un ciel en accéléré.
Et le soir venu, descendre la ruelle pentue qui mène au vieux débarcadère squatté par les cormorans et sapé en permanence par la mer qui exhale suavement des parfums d’iode et exhibe inlassablement sa violence. Comme dans un roman de Francisco Coloane !
info plus
L’un des rares sites français sur le thème de la Patagonie réalisé par Ivan Gautreau. http://quiman.free.fr/patagonia/index.htm





