
Chine
Chine : Le marché de Kashgar
Halte sur la route de la soie
L’endroit est sec, poussiéreux, noyé sous un soleil ardent. Les visages rugueux expriment toute la rudesse et la beauté du Xinjiang, province chinoise postée le long de la route de la Soie. Chaque dimanche depuis des décennies, hommes et bêtes se côtoient, se mélangent dans une ferveur et animation peu communes. Chevaux, poneys, moutons, vaches…se prêtent à ce vaste champ de foire, fait de négociations et de tractations. Tout se vend et s’achète. Ici ni chèque ni Carte Bleu. Les liasses de billets sorties des poches intérieures des vestons passent d’une à l’autre. Et l’affaire peut se conclure à plusieurs milliers d’euros. Nous sommes à Kashgar, au "Sunday Market" ou marché du dimanche.
Sur la route de la soie
L’histoire de Shule, son ancien nom, évoque les grandes épopées et découvertes humaines. Etape importante des voies sud et nord de la route de la Soie, elle permettait aux voyageurs de rejoindre l’Inde, l’Asie centrale et au-delà l’Europe jusqu’aux rives de la Méditerranée. Ouverte dès 200 av. JC, elle reliait déjà l’empire Romain de César. Cet itinéraire stratégique contribua aux échanges commerciaux, culturels tout en favorisant la contrebande. De Chine partait les soieries (dont la technique de tissage fut pendant des siècles un secret précieusement gardé par la Chine Impériale), et des inventions telles que l’imprimerie, le papier, la poudre. Des caravanes apportaient d’Europe raisin, épices, noix, verre. Et même des spectacles de nains, des filles nubiles et des chevaux si féroces qu’on disait qu’ils ne transpiraient que du sang. Les nombreux marchands et pèlerins y introduiront le bouddhisme d’Inde, le zoroastrisme, le manichéisme de Perse, l’Islam d’Arabie. Il est vrai qu'à une certaine époque et jusqu’au début du XX siècle, l’endroit attirait toute une faune pour la moins bigarrée. Marchands afghans, russes, indiens, musulmans, tribus mogoles se mêlaient aux brigands de grands chemins. Les pilleurs de temples et tombes côtoyaient les colons chinois exilés. Marco Polo décrivait néanmoins Kashgar comme une oasis regorgeant de vergers, de vignes et de domaines prospères.
Il faut jouer des coudes...
Le vaste enclos réservé au marché aux bestiaux est rapidement bondé en ce dimanche matin. Il faut jouer des coudes pour y accéder et éviter les quelques bousculades à l’entrée. Le manque de place oblige à l’attention pour esquiver un coup de sabot ou l’élan mal contrôlé de l’animal. Car ici le cheval, le poney ou l’attelage par exemple sont montés, parfois à cru avant d’être achetés. L’exercice pourtant peu aisé est néanmoins indispensable. A ce jeu les gamins âgés d’à peine dix ans surprennent par leur dextérité et agilité. Les discussions s’engagent 3.000, 4.000 voire 5.000 yuans (équivaut à environ 760 euros) selon la robustesse, l’âge et l’usage de la monture. De taille moyenne elle doit être avant tout résistante, généreuse, capable de supporter les rudes conditions climatiques propres aux Xinjiang. Et qu’importe l’absence de registre généalogique.
Tout près les moutons sont alignés avec soin, attachés les un aux autres en rang d’oignon, retenus par de petites cordes. Poules, vaches, cochons et autrefois chameaux cohabitent ensemble, sous l’œil expérimenté de leur propriétaire. Rares sont les rebuffades, les disputes irréparables ou les coups de poing. L’atmosphère est bon enfant, détendue malgré la chaleur et le manque de place. Les habitants de Kashgar sont fiers de leur marché, connu et réputé bien au-delà de la ville. Paysans, acheteurs, négociants, nomades de la région se déplacent en nombre chaque dimanche.
Les bêtes sont acheminées très tôt le matin, à pied, en camion, en tracteur. Tout autour du bazar les rues et routes sont bondées, prises d’assaut par d’innombrables marchands, visiteurs et animaux. Des queues se forment, il est difficile de circuler, les bêtes s’agitent. Pourtant chacun trouve sa place, lentement, comme si des siècles de marché avaient façonné les gestes et les rapports hommes bêtes.
Un marché authentique
Au-delà de l’aspect purement commercial du marché, il subsiste une authentique filiation qui les unit. Dans cette région immense et quasi désertique, paysans et nomades ont appris à travailler et à vivre avec leurs animaux, à les respecter aussi. Jusqu’à maintenant le tracteur n’a pas encore tout à fait remplacé la charrue et le bœuf. Une vie peu évidente, marquée par les changements climatiques importants a renforcé ce lien et cette affection mutuelle. Par besoin et obligation aussi, qu’importe; Kashgar et son marché montre un visage ouvert et humain des rapports qu’entretiennent les hommes et les bêtes. Le marché remplit une fonction économique locale et régionale. De très nombreuses transactions y sont concluent, garantissant à certains un revenu principal. Les affaires réalisées durant le printemps et l’été revêtent un caractère d’autant plus essentiel que le marché ferme très tôt l’automne et l’hiver, en raison de températures très basses et des chutes de neige abondantes.
Importance du cheval
Le cheval conserve une place importante au sein du marché. Son histoire, son utilité et son caractère noble l’expliquent et garantissent l’estime. Attelé ou non il répond à de réels besoins. Dans la campagne environnante et à Kashgar il est utilisé comme moyen de transport des marchandises (bois, légumes, matériaux divers) et comme mode de déplacement collectif (essentiellement de touristes en ville) et individuel pour bon nombre de fermiers et nomades. L’élevage dans cette province reste l’activité principale voire exclusive des ethnies Kazakhs, Uzbeks tandis que Ouïgour et Han se consacrent essentiellement à l’agriculture et au secteur tertiaire. En 1990 on dénombrait un million de chevaux dont la race Yili est la plus importante. L’élevage transhumant, très vivace, utilise pour sa part les steppes du Dzoungarie plus au nord pendant la période froide, et les prairies des Tianshan l’été. Il faut noter que lors des migrations, éleveurs et agriculteurs restent en contact avec des agents de santé animale par l’intermédiaire de cliniques itinérantes. Et qu’elles-mêmes sont parfois transportées à cheval. Sur l’ensemble du territoire, les quelques vingt six races répertoriées représentent environ 11 millions de chevaux d’élevage, dont certains vivent et se reproduisent en semi-liberté.
L’élément essentiel dans l’histoire du cheval en Chine est le "métissage" Ce qui rend difficile alors la mesure exacte des origines. L’Asie centrale, la Mongolie, la Russie, le Tibet, l’Inde ont alimenté très tôt les premiers Haras nationaux (dynastie des Han) en étalons ou en chevaux venant eux-mêmes de croisements plus anciens. Les différentes dynasties se sont d’abord tournées vers les tribus nomades pour acheter des chevaux et compenser leur retard voire ignorance en matière d’élevage. Les plus remarquables furent ceux en provenance de la région de Samarcande et d’Ouzbékistan, surnommés «chevaux célestes» en raison de leur rare beauté et résistance. De même le -vieux- et légendaire cheval de Prezwalski reste largement présent dans les mémoires des cavaliers mongols.
Au coeur de Kashgar
Aujourd’hui comme en résonance à ce riche passé, l’âme de Kashgar vibre toujours de ces multiples apports, en déplacement de population, d’animaux et échanges culturels. Le marché aux bêtes et le bazar, dédales de rues et de petites boutiques, perpétuent toujours les traditions léguées, tout en les développant.
Il y a un réel plaisir à déambuler, à sentir les effluves provenant des échoppes, de thé et de viandes... Il faut s'y laisser imprégner car c’est assurément ici que le cœur de Kashgar vibre. Dans la poussière, la sueur, l’odeur des bêtes, le regard des hommes, très loin des constructions nouvelles et des avenues impeccables qui encerclent la vieille ville.
info plus
Infos pratiques :
Kashgar se situe dans le Xinjiang, à l’extrême ouest de la Chine.
Le périple est long, peut même se révéler fastidieux, mais assurément il vaut le détour.
Meilleur période : mai à septembre.
Deux principales routes permettent de s’y rendre :
- De Pékin via la ville d’Urumqi, par l’avion, le train (ligne ouverte depuis peu) ou le bus. Prévoir dans ces deux derniers cas plusieurs dizaines heures de trajet, voir beaucoup plus. Quelques agences de voyage (françaises et chinoises) incluent Kashgar dans leur programme.
- Par le Pakistan, par la “Karakoram Highway” et son poste frontière ouvert depuis 1986, certainement le plus haut du monde (plus de 4600 mètres d’altitude !). Une route accidentée et magnifique, le long des hautes chaînes himalayennes. De nombreux bus et jeep font la navette depuis le Pakistan et vice-versa. Prévoir au moins 2 jours depuis Gilgit au Pakistan. Peut être fatiguant mais cela en vaut vraiment la peine !
A Kashgar, le Seeman Hôtel, imposante bâtisse bien connue, se targue d’être un des 10 meilleurs hôtels du monde… Très agréable et les chambres doubles (dites dortoir) sont particulièrement bon marché.





