
La Chine est un pays, plus que tout autre, construit par l'homme. Sueur et obstination. Soumission et hiérarchie. Stabilité et folie. Homo pourtant deux fois sapiens comme nous tous, le chinois semble parfois pas vraiment sage et plutôt surhumain. La chine impériale, et la très courte république au début du siècle n'ont pas réussi a nourrir tous les chinois. Mao, la république populaire et ses folies ont pourtant réussi ce pari dément : donner à manger aux chinois. C'était une affaire de fous, et c'en est encore une, mais ils s'en sortent... Il faut le reconnaître, tout le monde mange maintenant en Chine. Mais à quel prix, et par quels moyens ? Un engrais tout particulier, un engrais qui s'appelle "Sueur". Le long des voies ferrées pas un mètre carré est inexploité. Et puis quand on est né dans des montagnes abruptes et hostiles, on fait avec ce qu'on a, on cultive la terre même si cela revient à gratter du gravier. A Longsheng, dans le Nord-est du GuangXi, au sud-ouest de la Chine, la montagne est blagueuse et verdoyante. Les ruisseaux succèdent aux forêts de Bambous, et des scènes de théâtre imaginaires font défiler des rideaux de tiges vert sombre sur des scènes de terre rouge et fertile. Les vallées encaissées se suivent et se ressemblent. Le voyageur se demande comment vivre ici sur des pentes a 60 degrés. Il se le demande longtemps, avant d'arriver aux Rizières, et puis il comprend. Il comprend surtout que l'homme est fou, et que ce n'est pas prêt de finir. La montagne est ici sculptée, ou plutôt taillée. Striée comme une gigantesque carte topographique en relief, la montagne exhibe sans complexe ses lignes de niveau les plus intimes. Ici, la nature est un escalier géant ciselée par des nains. Quand on arrive au pied des rizières en terrasse de Longsheng, on a peur. Si on est un intellectuel, on se fait une bonne peur existentielle sur la Capacité-de l'Homme-à-tout-transformer, sinon on a seulement peur de gravir cette fichu côte. De toute façon, après 12 heures de bus, tous les intellectuels sont morts. C'est donc avec un grand frisson dans l'échine qu'on traverse le petit pont suspendu et branlant qui mène aux sentiers partant vers le sommet. Dans le village d'en bas vivent les Yao. Dans celui d'en haut les Zhuang. Et ils ne se connaissent autant dire pas, parce qu'on ne monte pas si on est Yao, comme on ne descend pas si on est Zhuang. En bas, le village est charmant. Des maisons en rondins de bois sur des socles de pierre, un peu comme des chalets suisse. Les ruelles sont dallées de lauzes bien âgées et bien fatiguées. Comme le voyageur qui pourtant ne s'est élevé que de 20 mètres au dessus de l'eau. Et l'ascension commence vraiment. Les mollets se gonflent, et le coeur aussi, mais pas pour les mêmes raisons. Le paysage est surnaturel. Des langues de rizières semblent s'écouler le long des pentes. Les paliers sont toujours plus haut que large : 1,5m de haut par étage, pour moins d'un mètre de large de terre cultivable. Parfois il n'y a même pas 20 cm pour planter du riz sur un plateau. On se retourne forcément dans ce paysage resté vierge de touristes et d'immondices, et on se prend pour un topographe fou obsédé par les courbes de niveaux. Et puis de courbes en courbes, après des kilomètres de mamelons furieusement topographiques mis à nu, on arrive chez les Zhuang. Il fait faim, et les mollets comme le coeur ont besoin de se dégonfler. Je m'approche d'une fermette en réparation, et entame la conversation avec le maître des lieux. Tout naturellement, une parole en entraîne une autre, puis la visite de sa maison nous conduit autour du feu. C'est l'heure du repas, on m'invite. Le porc, fidèle compagnon des paysans du monde entier, se retrouve vite a griller au dessus du feu. Et puis un peu de Doufu, du canard, et des navets se joignent rapidement aux voisins de passage et a l'alcool de riz. Il me parle de sa dure vie dans ses rizières. Mes mollets sont reposés, mais rien a faire pour le coeur qui n'en peu plus de grossir a l'évocation de cette vie de labeurs et de peines. Le fils de mon hôte arrive bientôt. Il est étudiant en informatique a la ville et paré de grosses lunettes a double foyer. Il ne veut pas revenir vivre ici, c'est nouvel an, il passe voir ses parents, c'est tout. Il participe au futur de son pays. La Chine nationaliste a besoin de nouveaux topographes pour le futur. La chine a besoin de nouveau laborieux pour tailler le monde a ses exigences, comme elle a taillé la terre au fil des âges.





