CORSE: Désert des Agriates, la Corse au bout de la piste

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CORSE: Désert des Agriates, la Corse au bout de la piste

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Philippe Chavanne | 15.06.2007 | 1026 visites | 0Favoris |
Philippe Chavanne

CORSE: Désert des Agriates, la Corse au bout de la pisteSi l’on prend le dictionnaire, on peut lire au mot « désert » la définition suivante : « Région très sèche (pluviométrie générale inférieure à 100 mm/an), marquée par l’absence de végétation ou la pauvreté des sols et la rareté du peuplement » (in « Larousse », 2006). Sur base de cette définition, il n’est pas étonnant de constater que la région des Agriates, en Haute Corse, est d’un point de vue purement géographique la seule zone européenne officiellement répertoriée comme un désert…

CORSE: Désert des Agriates, la Corse au bout de la pisteD’un côté, ouvrant la porte sur le Nebbio, il y a la pimpante Saint-Florent. Nichée au fond du golfe qui porte son nom, l’ancienne cité que les Génois dotèrent d’une citadelle dès 1440 s’est peu à peu transformée en une station balnéaire parfaitement équipée pour le plaisir des vacanciers. D’ailleurs, ce sont eux, et rien qu’eux, qui font vivre et tourner la bourgade maritime. Dès la fin de la saison touristique, les rues se vident, les volets se ferment, les terrasses regagnent leurs abris hivernaux, les commerces baissent le rideau de fer, les voiles des bateaux sont bâchées. Alors qu’au plus fort de l’été, ce sont des centaines et même des milliers de touristes qui arpentent les rues et les quais de la station, qui s’installent sur les bancs ou aux terrasses des bistrots il n’y a plus guère que 1.200 ou 1.300 personnes à y vivre et à s’y calfeutrer en hiver.

CORSE: Désert des Agriates, la Corse au bout de la pisteDe l’autre côté, voici une petite localité qui n’aurait certainement pas connu le même destin si elle n’avait été en prise directe avec la Méditerranée. Grâce à cette dernière, l’Ile Rousse (ainsi nommée en raison de la présence d’îlots de granit rouge) est devenue depuis plusieurs années déjà une station balnéaire très fréquentée et le troisième plus important port de commerce de l’île, derrière Ajaccio et Bastia. Entre les deux, loin du tourisme de masse, loin des hôtels et des discothèques, loin des boutiques à souvenirs et des pizzerias, voici un paysage où alternent avec une rare harmonie les plages, la roche et le maquis. Le tout sillonné par un entrelacs de pistes sinueuses jadis parcourues par les bergers, leurs fidèles chiens et leurs troupeaux. Aujourd’hui, ces 4.500 hectares de nature encore intacte, de cette nature qui garde dans ses pierres le souvenir des grandes transhumances d’antan, de ce Désert des Agriates absolument unique en Europe, constituent l’un des plus beaux et des plus vastes espaces naturels protégés de l’Ile de Beauté. Entre les stations balnéaires traditionnelles et ces paysages de toute beauté, il n’y a en fin de compte qu’une grosse poignée de kilomètres. Que quelques dizaines de minutes de route. Bien peu de choses, en fait. Et pourtant ! Pourtant, ce sont deux mondes différents qui ont parfois bien du mal à coexister. Deux visages totalement opposés d’une Corse tout à la fois unique et multiple. D’une Corse qui, il est vrai, n’en est vraiment plus à une contradiction près…

Le « balcon des Agriates »

CORSE: Désert des Agriates, la Corse au bout de la pisteUn véritable désert, les Agriates ? Au sens géographique du terme, c’est tout à fait incontestable ! Mais que l’on ne s’y trompe pas : le désert corse n’a strictement rien à voir avec l’image traditionnelle que l’on se fait d’un « vrai » désert. Un désert fait de sable, de dunes et… de vide quasi absolu. Rien à voir, donc, avec le désert de Gobi ou le Sahara. Pas plus qu’avec la Vallée de la Mort ou le Ténéré. Certes, on peut bel et bien affirmer qu’il y a des petits coins de Corse qui semblent a priori nettement plus sympathiques et accueillants. Nettement plus hospitaliers, aussi. Mais quand même… Le Désert des Agriates est en réalité un vaste territoire de maquis, traversé par une série de pistes peu carrossables et seulement habité par quelques lézards paresseux, par une flopée de tortues flemmardes, par des oiseaux nonchalants, ainsi que par une poignée de moutons ou de brebis qui semblent encore se demander ce qu’ils peuvent bien faire là. Le Désert des Agriates, c’est aussi cette espèce de « gonflement » de la côte, à l’ouest du Cap Corse, coincé entre les stations balnéaires de Saint-Florent et de l’Ile Rousse. Un peu comme si un petit bout de Corse tentait de se faire la belle par la mer, en voulant échapper aux affres du tourisme estival… Ici, pas de route de bord de mer ou de corniche avec « point de vue ». Juste une voie, sinueuse et tortueuse à souhait, que l’on nomme un peu poétiquement le « balcon des Agriates ». Le panorama qu’il est donné de découvrir depuis ce balcon naturel porte sur plusieurs kilomètres et permet d’embrasser d’un coup d’œil le Monte Genova, le Monte di Arazza, la cima d’Ifana et la cima d’Ortella. Une succession de montagnes bien modestes, qui ne culminent jamais qu’à 400 ou 500 mètres d’altitude. Ce qui n’enlève d’ailleurs strictement rien au charme de la vue… A côté de ces petites montagnes (ou de ces grosses collines…), voici quelques modestes petits cours d’eau, une poignée de sources, quelques étangs et marais. Juste, tout juste, de quoi assurer la présence de l’eau. Les plages de sable blanc, souvent bordées d’un liseré de poussière de corail, restent encore relativement sauvages et certaines d’entre elles ne s’abordent d’ailleurs jamais mieux qu’en bateau. Cela dit, deux d’entre elles - et pas les moins belles ! - sont cependant accessibles par des pistes assez rudes, déconseillées aux berlines classiques, via l’intérieur des terres : la plage de Mafalco et la plage de Saleccia qui totalise pas moins de 1.000 mètres de sable.

Menace touristique et sauvegarde

CORSE: Désert des Agriates, la Corse au bout de la pisteL’endroit, sauvage et enchanteur à souhait, chargé d’histoires locales, de traditions et de légendes aussi, a donc bel et bien de quoi séduire. Non seulement les voyageurs étrangers et les vrais amoureux de la nature, mais également les promoteurs immobiliers et les géants de l’industrie touristique. D’ailleurs, il s’en est fallu de peu que toute la zone, pourtant d’un intérêt écologique et historique certain, ne soit transformée en paradis du tourisme. Dans les villages environnants, on évoque d’ailleurs encore, avec un sourire parfois un rien crispé et un petit coup d’œil discret au-dessus de l’épaule, une alliance Agnelli – Rothschild qui faillit dénaturer complètement le site de Mafalco. De cette alliance qui fit couler autant d’encre que de salive, de cette alliance qui déclencha des tempêtes comme seule la Corse peut en avoir le secret, il ne reste quasiment rien aujourd’hui. Juste un chemin creusé d’ornières et quelques arbres plantés, il est vrai, avec assez peu de discernement. Le pire a donc été évité ! La menace touristique ayant été jusqu’à présent écartée, reste une autre, non moins grave : les incendies qui, sporadiquement, enflamment les Agriates et détruisent une partie de la végétation. Mystérieusement. Enfin, c’est ce que l’on dit dans les villages des alentours… N’empêche ! Certains de ces incendies causent des ravages considérables et, dans la région, chacun se souvient encore de ce terrible brasier qui, en 1992, a consumé, grillé, carbonisé une bonne partie de la végétation locale. « Mystérieusement », une fois de plus… Il y a quand même de bonnes nouvelles et tous les espoirs sont, plus que jamais, permis ! Depuis quelques années, la volonté des pouvoirs politiques locaux est d’associer le plus étroitement possible la protection d’un ensemble écologique particulièrement fragile et le développement d’un patrimoine naturel qui, dit-on en hauts lieux, « incite au loisir et à la connaissance ».

Rivages et désert

CORSE: Désert des Agriates, la Corse au bout de la pisteLe Conservatoire de l’espace littoral et des rivages lacustres, en étroite association avec le Conseil de rivage corse et différentes collectivités locales, acquiert des espaces naturels particulièrement remarquables de l’île afin d’assurer leur préservation. Plus de 10.000 hectares (soit près de 15 % des rivages corses) sont concernés par cette action. Et la moitié de cette superficie est concentrée dans ce que l’on appelle ici, tout simplement, « le désert ». D’autres espaces, sous statut communal, sont protégés par le Syndicat mixte Agriate. Tous les sites protégés restent ouverts au public qui doit cependant se plier – et c’est bien la moindre des choses – à une réglementation spécifique et assez stricte : les bivouacs, le camping, la circulation motorisée hors pistes, les feux, les dépôts d’ordures,… sont, entre autres, rigoureusement interdits.

Une nouvelle vie pour les Agriates

CORSE: Désert des Agriates, la Corse au bout de la pisteGrâce à cette indéniable volonté de préservation, le Désert des Agriates connaît donc, depuis quelques petites années, une nouvelle vie. Tous ceux qui y travaillent, en dépit du découragement régulièrement causé par les incendies que l’on ne peut pas systématiquement imputer aux touristes et aux pyromanes, ont au minimum la satisfaction de tenir et de porter à bout de bras un superbe projet aux multiples facettes. Parmi celles-ci : la conservation du paysage, bien entendu, mais également la restauration des oliveraies, la création d’une réserve de chasse, la remise en état des paillers, l’encouragement à la vie pastorale et à l’apiculture, l’étude et la protection de la flore et de la faune sauvages, l’accueil des visiteurs,… Autant d’éléments qui permettent désormais aux Agriates de revivre. De devenir une sorte de désert « en trompe-l’œil ». C’est-à-dire un désert extraordinairement riche, diversifié et vivant où, sous le règne de l’olivier, de l’arbousier ou de l’asphodèle, de la fauvette ou du sanglier, les activités sont variées et nombreuses. Et, surtout, respectueuses de l’environnement naturel.

Du grenier au désert

CORSE: Désert des Agriates, la Corse au bout de la pistePourrait-on donc affirmer que, pour les Agriates, la boucle est bouclée ? Ce n’est peut-être pas totalement faux dans la mesure où le retour d’activités variées rejoint, comme par une facétie de l’histoire, les nombreuses autres activités essentiellement pastorales et agricoles du temps jadis. Car, faut-il le souligner, le désert n’a pas toujours été désert… Il y a fort longtemps de cela, la République de Gênes qui gérait la Corse avait fait des Agriates son grenier à blé et à oliviers. Certains historiens locaux, passionnés voire même amoureux du site, aiment à dire qu’à l’époque « …on semait le blé, même entre les rochers… ». En ce temps-là, on venait travailler la terre des moissons aux labours et semailles d’automne. Venus de Santo-Pietro-di-Tenda, de Saint-Florent et d’une multitude de villages des environs, les cultivateurs empruntaient les sentiers muletiers et mettaient plusieurs heures, voire dans certains cas plusieurs jours, avant d’arriver sur leur lieu de travail. Ceux qui venaient du Cap Corse préféraient généralement la voie maritime et arrivaient, parfois par hameaux entiers, à bord de barques à fond plat. Plus tard dans la saison, à l’approche de l’hiver, alors que les cimes des montagnes environnantes commençaient à blanchir, les bergers venus de Balagne, du Nebbio ou d’Asco rejoignaient, avec leurs troupeaux, les cultivateurs. Depuis la République de Gênes jusqu’au début du XXe siècle, les Agriates n’avaient certes rien d’un désert. Il y avait les cultures, les transhumances et le nomadisme, le blé et les oliviers,… En 1888, on recensait encore pas moins de 30 troupeaux de brebis et 68 troupeaux de chèvres. Près d’Ifana (prononcez « Ivana »), il y avait, dit-on « …des milliers de pieds d’oliviers, du blé, d’autres cultures fourragères délimitées chacune par ces murets de pierres. Dans les vergers poussaient l’amandier, le figuier et le « stuco », une sorte de poirier greffé portant une belle poire rouge et jaune qui, une fois épépinée, pelée et séchée au soleil, avait la saveur d’un fruit confit… ». Ailleurs dans les Agriates, le cédratier (dont le fruit faisait la joie des pâtissiers) côtoyait le citronnier et l’oranger. « …En 1912, raconte encore un historien de la région, tous les bergers de la partie ouest des Agriates se sont réunis pour fêter Noël. Il y avait là plus d’une centaine de personnes… ». Las ! L’émigration massive, la rudesse et les difficultés économiques liées à la vie pastorale, puis la Grande Guerre, laisseront malheureusement dans les Agriates plus de veuves et d’orphelins que de bras pour travailler la terre, cueillir les olives ou guider les troupeaux. Et la région, de plus en plus abandonnée et désertée, n’eut bientôt plus que ses anciennes légendes pour se souvenir de ses heures de gloire. Légendes, dites-vous ?.. Il y a bien longtemps de cela, une princesse vivait au sommet du Monte Genova. Les uns disent qu’elle y semait du riz. D’autres prétendent que c’était le siège du diable. Légende encore… Celle de l’ « urcu », un ogre qui édifia un grand dolmen aux abords du village de Casta. Légende toujours… Celle du centaure qui, après avoir terrifié les habitants de Santo-Pietro-di-Tenda, fut attrapé, promptement jugé et condamné à… divulguer la recette du brocciu !..

Découvrir et vivre les Agriates

CORSE: Désert des Agriates, la Corse au bout de la pisteIl y a de multiples façons de découvrir les Agriates. On peut même s’y adonner aux plaisirs du 4x4 sur pistes, si on le désire. On peut aussi parcourir le désert à moto ou à VTT (mais toujours sur pistes également). Pourtant, les plus belles manières de découvrir tout ce magnifique site unique sur l’île et en Europe restent la randonnée pédestre ou, mieux encore, la rando équestre. Alors, le cheval avec qui vous faites corps suit l’une ou l’autre piste rocailleuse et défoncée. Il se fraye un passage sur un petit sentier muletier qui égratigne à peine le maquis omniprésent. Il faut laisser la monture s’occuper du chemin à suivre. Et se laisser enivrer par le parfum des plantes, le vol d’un oiseau, la beauté d’un paysage. Par les ambiances, parfois un peu surnaturelles, qui se dégagent des lieux et qui enflamme toujours les imaginations. Par les vues inoubliables et par un silence qui, plus que tout, est d’or. Par la flore extraordinaire faite, tour à tour d’anémones de feu, de caroubiers, de cardamines, d’asphodèles ou de centaurées qui, en pleine floraison, éclatent de cent, de mille couleurs. C’est ainsi que l’on apprécie pleinement le Désert des Agriates. Qu’on le découvre, qu’on le vit et qu’on le respecte le mieux. Qu’on en profite pleinement. Qu’on s’enivre sans compter de cet insolite petit bout de Corse qui, plus que tout autre, ne peut se vivre qu’au superlatif…

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