
Costa Rica
Costa Rica : Ecotourisme au Costa Rica
Le canal de Tortuguero et la ponte des tortues ver
Côte caraïbe du Costa Rica. Le soleil d’une chaude matinée d’octobre transperce les feuilles des bananiers. Amarré à l’embarcadère, un petit bateau à moteur nous attend pour une inoubliable promenade sur le canal de Tortuguero. Deux jours au fil de l’eau entre jungle et mangrove à la rencontre d’une faune extraordinaire, et une sortie nocturne, pour observer la ponte des tortues vertes sur la plage.
Le rendez vous est fixé dans la matinée sur le petit port de Moin, à Puerto Limon, la seule ville de la côte caraïbe du Costa Rica. Un quai, un soda où quelques touristes avalent un petit déjeuner frugal avant de s’embarquer, et l’eau sombre du canal qui s’enfonce dans la forêt. Sur le quai un grand gaillard souriant nous attend. Le circuit de deux jours et une nuit à Tortuguero est organisé par l’Association d’Ecotourisme et de Conservation de Talamanque (l’ATEC). C’est une famille native de Tortuguero qui assure le transport et l’hébergement. Willis, le père, connaît la faune du canal et ses habitudes sur le bout des doigts. Il a transmis tout son savoir à son fils, Willis junior, qui nous invite sur le hors bord familial. Nous serons sept : un couple de Canadiens et leurs deux jeunes fils s’installent à l’avant, je partage le banc du milieu avec un biologiste Français. Willis fait tourner le moteur et nous quittons le port.
Ouvert à la fin des années 60, le canal long de113 km a permis de relier les villages isolés des plaines caraïbes du Nord aux ports de Limon et Moin. Laconique mais doté d’un œil de lynx, Willis va nous permettre de découvrir la faune souvent parfaitement dissimulée dans la végétation enchevêtrée qui se dresse de chaque côté du canal. Une odeur un peu fade monte de l’eau que le bateau fend en deux gerbes d’écume. La lumière semble provenir à la fois du ciel, de l’eau et de la forêt. Le hors bord est étonnamment silencieux. Willis lui fait décrire une courbe et se rapproche doucement de la berge. Au coeur d’une touffe de racines, se découpe la crête d’un basilic, gros lézard émeraude déguisé en dragon. Immobile, il nous présente un profil ciselé. A bord, tout le monde retient son souffle, se penche en avant et observe.
La jungle à livre ouvert
Le trajet va durer quatre heures. A petite vitesse, en s’arrêtant à chaque fois que Willis repère un oiseau ou un animal. Il pointe un arbre du doigt, et chacun de nous fixe sans le voir un paresseux lové dans une fourche. Le bateau s’approche et enfin l’animal se détache du feuillage. Plus loin un groupe de singes araignées cabriole de branche en branche. Les exclamations ravies fusent. Comme s’il feuilletait un livre ouvert, mille fois parcouru, notre guide nous livre au fur et à mesure les secrets de cette jungle prolifique.
Le canal disparaît à l’horizon entre deux pans de frondaisons qui se rejoignent. La transparence de l’air et l’éclat nacré de la lumière parachèvent le décor. J’ai le sentiment d’être au cœur du Nouveau Monde qu’ont découvert autrefois les navigateurs venus de la vieille Europe. Jumelles sur le nez, appareil photo à la main, nous scrutons les rives, où les lianes se mêlent aux racines. Des martins-pêcheurs turquoise, émeraude et chocolat sont posés sur des branches basses, de grands hérons tigrés observent la surface de l’eau.
Le canal s’élargit sur Boca del Rio Matina, un estuaire boueux où le limon s’accumule. Les vagues de l’Atlantique qui fouettent la côte battent les eaux du canal en un épais chocolat écumeux. Sur un banc de sable, des caïmans sont figés dans une immobilité minérale, la gueule entrouverte. Plus loin un ballet de spatules ébouriffent leurs plumes rose tendre, comme des danseuses en tutu. Au milieu de nappes de jacinthes d’eau des aigrettes blanches courbent gracieusement leur long cou. Dans le ciel, passent des toucans. Ce qui fait le quotidien de Willis ressemble à un vestige du passé de la planète.
Le lendemain matin il nous fera explorer les méandres des canaux secondaires qui constituent la plus grande partie du parc national de Tortuguero. Là où l’eau sombre et immobile reflète comme un miroir les palmes et les racines aériennes. Dans une petite anse, il nous montrera un crocodile et des tortues jouant ensemble, sous l’œil d’un héron. « Je viens souvent ici pour les voir. Ils sont presque toujours là.» explique-t-il. Dans un sens, ce sont ses animaux familiers.
Emblématiques, les tortues sont préservées mais co
En approchant de Tortuguero, les petites maisons disséminées sur les berges du canal cèdent la place à de nombreux hôtels. Les Lodge plus ou moins imposants et luxueux se multiplient pour répondre à la fréquentation touristique sans cesse croissante. Le village de Tortuguero s’étend tout en longueur sur une péninsule sableuse. Il est enserré entre l’océan, où croisent les requins (interdit à la baignade), et le canal, où s’ébattent lamantins et caïmans.
Le bateau s’arrête après le village, et Willis l’amarre au ponton du Lodge construit par son père. Sa mère et sa sœur nous accueillent à l’entrée du restaurant ouvert sur le canal.
Entourés de pelouse, une poignée de bungalows en bois sont éparpillés sous de grands cocotiers. Des colibris et des morphos, ces superbes papillons d’un bleu métallique, y butinent les buissons fleuris.
Les tortues marines sont emblématiques de cette côte caraïbe. Venues de tout l’hémisphère Nord, elles se rassemblent sur les plages de Tortuguero pendant la saison de ponte, d’avril à octobre. Il en existe sept espèces dans le monde, dont quatre viennent pondre ici. Les mâles passent toute leur vie (environ 50 ans) en mer. Les femelles, quand elles ont atteint 25 ou 30 ans reviennent pondre exactement sur la plage où elles sont nées. Ensuite, elles effectuent le même pèlerinage tous les deux ou trois ans. A condition de ne pas avoir été capturées par les braconniers ou prises dans un filet à crevettes. Réputés aphrodisiaques par la population locale, les œufs crus et la viande font l’objet d’un commerce qui a contribué à décimer les espèces au fil des ans. Seule une tortue sur 5000 arrive à l’âge adulte.
Les nuages s’amoncellent peu à peu dans l’après-midi et nous partons visiter le village sous un ciel menaçant. Des aigles tournoient au-dessus de nos têtes. Le musée présente un documentaire vidéo sur l’histoire de la préservation des tortues locales.
En 1959, Archie Carr, un spécialiste mondial de la conservation des tortues marines crée la CCC (Carribean Conservation Corporation) et implante à Tortuguero une base de recherche. Cette association continue aujourd’hui à observer, étudier et protéger les espèces. Les données collectées par la CCC ont mis en évidence une dramatique raréfaction des tortues marines dans les années 80. Moins de 3000 femelles venaient pondre à Tortuguero chaque année, alors qu’elles affluaient par dizaines de milliers autrefois. Aujourd’hui, elles sont à nouveau plus de 20 000. Mais une lutte constante oppose les autorités aux braconniers.
Une tortue verte par un soir de pleine lune
Ce soir, après avoir mangé un filet de marlin, nous allons sur la plage pour observer la ponte des tortues. Willis nous a prévenus : « Mettez des vêtements sombres. Pas de lampe torche, ni d’appareil photo : la lumière dérange les tortues. » Après 18h, la plage est interdite aux promeneurs. Seules les sorties guidées sont autorisées. Fin octobre, la saison de ponte s’achève et les touristes sont moins nombreux, mais les tortues aussi, et nous ne sommes pas sûrs d’en voir ce soir.
Nuit noire. Nous emboîtons le pas à notre guide. En débouchant sur la plage on distingue à peine l’étroite bande de sable sombre. Face à nous, l’Atlantique, couleur d’encre sous un ciel opaque. Seul le liseré d’écume des vagues jette un éclat blanc dans ce paysage monochrome. La plage déserte semble posée à l’extrémité du monde.
Il nous a fallu longtemps pour accoutumer nos yeux à l’obscurité. Nous avançons en file indienne et en silence, attentifs aux mouvements du guide. A chaque fois qu’il s’arrête, nous manquons tous nous télescoper. Il s’immobilise une fois de plus et nous voyons enfin distinctement les traces toutes fraîches d’une tortue. Elle est encore là, à la lisière du sable, une énorme tortue verte à la carapace si imposante, si antique, qu’elle a l’air préhistorique. Elle a fini d’enterrer ses œufs et en pond encore trois ou quatre, blancs et mous, gros comme des balles de ping-pong. Le guide nous explique que ce sont des leurres, pour détourner l’attention de ceux qu’elle vient d’enfouir.
Une fois ses derniers œufs lâchés derrière elle, la tortue entame son retour vers l’océan. Elle pousse sur ses pattes pour soulever sa lourde carapace. Sous l’eau, les tortues sont rapides et même élégantes, mais sur terre elles sont totalement vulnérables. Notre tortue est redescendue vers l’eau, et les vagues l’ont reprise, elle a disparu. Silencieux, émus, nous sommes restés un moment à contempler les vagues avant de prendre le chemin du retour. La pleine lune s’est levée. Elle est apparue à l’horizon, ronde comme une pièce de cuivre et elle est montée très vite s’emmitoufler dans les nuages. Des éclairs de chaleur zèbrent le ciel. Et sous la surface de l’océan, les tortues venues pondre à Tortuguero nagent vers le grand large.





