
C’est sûr, Ernesto est un homme heureux !
Il a – enfin ! – déniché deux pneus pour le train avant de sa vieille Chevrolet. Il commençait à en avoir assez d’astiquer les chromes et de tester le Klaxon d’une voiture montée sur des cales de bois. Mais cette fois, ça y est ! Deux pneus. Deux bons pneus. Oh, bien sûr, ce ne sont pas des pneus neufs. C’est trop difficile à trouver et, de toute manière, c’est beaucoup trop cher pour lui. C’est vrai qu’ils ont déjà vécu. Qu’ils ont déjà roulé leur bosse. Mais ils ont été convenablement rafistolés et sont capables d’encore tenir le coup un bon moment. Et puis, à ce prix-là...
Lorsqu’on lui parle de sa Chevrolet, les yeux d’Ernesto pétillent et son sourire, largement édenté, s’élargit. C’est qu’il en est fier de sa voiture. Et rien ne lui fait plus plaisir que ces touristes qui s’arrêtent, montrent sa voiture du doigt et s’empressent de la prendre en photo. Il y en a même qui lui ont déjà proposer de la lui racheter. Et un bon prix. En vrais dollars américains. Mais jamais de la vie ! Jamais il ne vendra sa voiture.
De quelle année elle est ? Il n’en sait trop rien. Il la tient de son père. Elle a probablement été fabriquée aux alentours de 1955. À peu de choses près. Mais qu’importe ! Quel plus grand plaisir peut-on éprouver que celui de pouvoir embarquer femme, belle-mère et enfants et de partir en balade, toutes vitres ouvertes. Pas tous les dimanches, bien sûr. Parce qu’il travaille et sa femme aussi. Et parce que l’essence coûte relativement cher. Mais dès qu’il a tourné la clé de contact, dès que le moteur ronronne agréablement, dès qu’il s’installe dans les gros fauteuils en cuir et qu’il tourne l’immense volant, Ernesto se sent transformé. Certes, une voiture neuve lui causerait peut-être moins de problème. Car il n’est pas toujours facile de trouver ou de bricoler des pièces de rechange pour une voiture aussi ancienne. Mais, au moins, sa voiture a une âme. Elle brille de tous ses chromes. Elle affiche sa personnalité sous le chaud soleil cubain. Pas comme ces nouvelles américaines, asiatiques ou européennes, tout en plastiques de plus ou moins mauvaises qualité, et qui, en fin de compte, se ressemblent toutes. Pour rien au monde il ne lâcherait la Chevrolet de papa. Et tant qu’elle ne le lâche pas tout à fait non plus...
● Voitures américaines pour mafieux et gangs
On peut certainement affirmer aujourd’hui que les vieilles Ford, les anciennes Chevrolet, les antiques Chrysler et les Dodge d’antan font partie du patrimoine cubain. Mais elles font aussi partie intégrante de l’histoire de cette île à nulle autre pareille...
De tous temps, la plus vaste (près de 111.000 kilomètres carrés) et la plus favorisée des îles caraïbes a suscité les envies. Les convoitises.
Dès 1895, soit quatre siècles après que Christophe Colomb ait pris possession de l’île au nom de la couronne espagnole, un mouvement indépendantiste mené par le général Maximo Gomez y Baez prend de l’ampleur. Les Etats-Unis prennent le prétexte d’une attaque contre leur cuirassé US Maine pour entrer en guerre contre l’Espagne en 1898. Vaincue, celle-ci donner son indépendance à l’île. Une indépendance toute relative, car le pseudo-libérateur de l’île se sent une vocation colonialiste et s’appuie sur Cuba pour étendre son influence régionale. Le geste n’est donc ni désintéressé, ni dépourvu d’arrières-pensées politiques, militaires et économiques. C’est d’ailleurs toujours la tactique utilisée aujourd’hui par les USA qui l’appliquent en Irak, faisant notamment la fortune de la famille Bush (très impliquée dans le secteur pétrolier, en très étroite association avec la famille saoudienne Ben Laden) et de ses complices criminels et mafieux.
Petit à petit, et s’appuyant notamment sur un violent gouvernement militaire installé à Cuba, les Etats-Unis mettent l’île à sac, prenant le contrôle de toutes les ressources possibles et imaginables. Parallèlement, tout ce que les Etats-Unis comptent de gangsters, de politiciens et de mafieux se retrouvent régulièrement à Cuba malheureusement devenue, sous l’égide du « protecteur » américain, le tripot et le bordel des Caraïbes. Le régime mis en place, dictatorial et totalement corrompu, est de plus en plus en proie à de bien légitimes insurrections. Malgré l’implication des USA, l’île devient de plus en plus instable politiquement.
● L’idéaliste et l’avocat
En 1956, un jeune avocat prend la tête d’une rébellion, à la tête de 80 compagnons d’armes. Après deux ans de guérilla, il lance avec succès une révolte générale et marche sur La Havane. Le 1er janvier 1959, Batista, à la tête de l’île et à la solde des Américains, doit enfin s’enfuir. Le nouveau régime, mis en place par l’avocat Fidel Castro, l’idéaliste Ernesto « Che » Guevara (assassiné quelques années plus tard par les Américains, en Amérique du Sud), les frères Castro et une poignée de courageux combattants, promulgue une réforme agraire qui frappe de plein fouet les intérêts américains dont les biens, estimés alors à environ 1 milliards de dollars, sont légalement expropriés. Parmi ces biens, des propriétés terriennes redistribuées aux Cubains, des entreprises et... des somptueuses et rutilantes voitures « made in USA ».
● Tous chromes dehors
À cette époque, à cette époque où, sous l’égide du « lider maximo » et de son équipe, tout reste possible pour le peuple cubain et le pays, les Chevrolet brillent encore de tous leurs chromes. Les Cadillac rivalisent d’élégance avec les Oldsmobile. Les Dodge étalent leurs jolies lignes. Et quelques Ford T rappellent les premières et glorieuses heures de l’histoire automobile.
Las ! Le blocus imposé « manu militari » par les Etats-Unis qui tenteront en outre plusieurs fois d’assassiner Fidel Castro, mettra un terme à l’importation de voitures et à celle des pièces détachées.
Pourtant, malgré les restrictions et les difficultés imposées par l’encombrant voisin américain, les Cubains, désormais heureux propriétaires de ces petits « bijoux sur quatre roues », mettent un point d’honneur à soigner, à bichonner leurs voitures. Allant même parfois jusqu’à en reconstruire complètement au départ de pièces détachées glanées ici et là. Par la force des choses, ils sont devenus les as du fameux « Système D ». Les rois de la débrouillardise. Les experts en rafistolage.
Pour preuve, il suffit de voir défiler toutes ces vieilles américaines, parfois brinquebalantes, parfois rutilantes, qui côtoient désormais les anciennes Lada, témoins de l’aide du grand frère soviétique, et d’incontournables véhicules asiatiques sans véritable attrait, ni personnalité. Des minibus pour les touristes ou des Nissan devenues le symbole de la réussite des riches Cubains.
● À la recherche des « incapturables »
Globalement, le conducteur étranger n’a pas vraiment à redouter les encombrements de la circulation. En-dehors des heures de pointe aux entrées et sorties de La Havane, le boulevards ne sont pas encore trop envahis de voitures. Pour les trajets urbains, les Cubains continuent à apprécier les bus qui, en dépit d’un état général parfois « folklorique » et d’horaires qui relèvent de la fantaisie, leur permettent de se déplacer aisément, pour un coût modique. D’autres préfèrent les taxis. Mais pas ceux qui sont réservés aux touristes et aux voyageurs d’affaires étrangers et qui, sous prétexte de la présence d’un radiotéléphone et de la clim’, affichent des tarifs prohibitifs. Ils leur préfèrent ceux que l’on surnomme ici les « incapturables », tant ils sont parfois difficiles à trouver. Mais, au moins, ils restent payables en pesos. Enfin, de nombreux Cubains se déplacent aussi sur deux roues : de solides bicyclettes chinoises ou de pétaradantes mobylettes venues en droite ligne de l’ex-URSS.
● En route !
D’une manière générale, le Cubain respecte relativement bien le code de la route. La police hésite d’ailleurs rarement à verbaliser les infractions, même si une relative tolérance est de mise pour les voyageurs étrangers parfois perdus sur des routes où les panneaux indicateurs ne foisonnent pas toujours... Police et automobilistes cubains savent alors se montrer patients et compréhensifs (rien à voir donc avec les sauvages agressifs qui déboulent comme des malades sur les boulevards de Paris, Marseille ou Lyon, par exemple), d’une courtoisie depuis longtemps oubliée par les automobilistes français. Au volant aussi, les Cubains renforcent leur légitime réputation de gentillesse, d’ouverture d’esprit et de cordialité.
Quant au réseau routier, il est tout à fait correct. L’autoroute principale, baptisée « Ocho Vias », traverse le pays d’ouest en est sur plus de 1200 kilomètres, de Pinar del Rio à Sancti Spiritu. Avec, toutefois, une agréable et bienvenue facette exotique : il ne faut pas être surpris de partager la route avec des engins agricoles ou des troupeaux de vaches.
La route cubaine réserve aussi d’autres surprises : des rencontres toujours sympathiques avec les Cubains qui font la course aux « botellas ». En clair, ils pratiquent l’auto-stop. Un véritable sport national pratiqué par les enfants, les paysans, les étudiants,... Il ne faut jamais hésiter à prendre un Cubain en stop : ce sera toujours l’occasion d’une rencontre cordiale. Franche et ouverte. Qui ira bien au-delà des pitoyables clichés politico-économiques. Une rencontre avec ce que l’on pourrait appeler le « vrai Cuba » et avec la réalité quotidienne de la plus belle île des Caraïbes.
Philippe Chavanne
Oct 2008





