
Mystérieuse Égypte, campée entre l’Afrique et l’Asie! Qui n’a jamais rêvé d’enjamber la grande bleue pour aller à la rencontre des pharaons de son enfance, pour donner vie à ses souvenirs d’écolier? Qui n’a jamais laissé son imagination vagabonder à la moindre évocation des Pyramides, d’Alexandrie, de Toutankhamon, d’Abou Simbel, de Ramsès, d’Akhénaton?...
Un jour, l’envie fut trop forte, il me fallait voir, toucher, sentir ce pays, il me fallait partir là-bas.
À peine venais-je d’atterrir sur le sol égyptien que je me fis happer à la porte même de l’aéroport et projeter dans un autre monde.
Ce pays, que l’on dit désertique à quatre-vingt-dix-sept pour cent, grouillait, face à moi, me poussant d’entrée de jeu à le pourfendre. Que faisaient-ils donc ici tous ces gens?
Et pourtant, dénicher un taxi ne fut pas un problème. Avant même que je ne le cherche, il m’avait trouvée.
De mon plus bel anglais scolaire, je donnai, fièrement au chauffeur, l’adresse du petit hôtel en centre ville que j’avais sélectionné.
Ses yeux arrondis, tout d’un coup, et, désespérément, vides me laissaient présager le pire ... Il ne connaissait absolument pas cet établissement, c’était sûr. Mes brochures m’auraient-elles trompée… Peut-être n’était-ce pas un endroit fréquentable, d’où son étonnement…
“Yalla!” ... se mit-il à aboyer.
C’était parti.
Je compris très vite, par la suite, la signification de ce cri de guerre: “on y va ! en route ! go !”
Tout le monde, en Égypte, y allait de son “yalla !”.
J’avais loupé le Grand 8, cette année, à la Foire du Trône et le Space Mountain d’Eurodisney, rassurée , je rattrapais le temps perdu sur ces kilomètres qui me séparaient du centre ville de Louxor. Si je réchappais à cette course folle, je n’avais plus aucun souci à me faire, les dieux étaient pleinement avec moi. Normalement tout automobiliste doit conduire à droite en Égypte.
Normalement !
C’est une règle de base, qui, bien sûr, admet des exceptions et, dans ce pays, il n’y avait, à priori, “que” des exceptions. Mon chauffard, enfin non, mon chauffeur, ne devait pas être pire que les autres, il se noyait, en fait, dans la masse et il faut avouer qu’ils arrivaient tous, pas trop mal, à tisser une trame plus qu’étonnante au code de la route.
La chance était décidément avec nous. Après avoir demandé à droite et à gauche notre chemin, à force d’avoir fait 500m par ci, 200m par là, l’hôtel nous faisait face. Comment, diable, était-il arrivé avant nous? Mystère!
Pas le temps de regarder autour de moi, je devais me reposer pour être en forme. Le lendemain serait un grand jour, à fond dans l’aventure, j’allais commencer mon expédition par un survol de la West Bank du Nil en montgolfière.
L’Egypte, un don du Nil…
Pour des raisons purement techniques dues à la forte température des milieux de journée, les vols en montgolfière avaient lieu tôt le matin ou tard dans l’après-midi. J’avais opté pour la première solution … de ce fait, c’était « plus tôt » que tôt, pratiquement aux aurores. Debout :4h. Rendez vous : 4h30 devant l’hôtel mythique, le Old Winter Palace à deux pas du Temple de Louxor.
La fameuse corniche le long du Nil était encore désertique, la vie se réveillait doucement. Le muezzin avait pourtant lancé son appel, chaque mosquée et, dieu sait justement, qu’elles sont légions dans la ville, en avait fait tout autant. Une certaine émotion commençait à monter en moi. Ce n’était pas l’angoisse de voler dans un engin inhabituel, non, je n’avais aucune crainte, mais, c’était d’être là au bord du Nil. Combien de fois en avais-je entendu parler, vu des reportages, combien de fois avais-je rêvé de me retrouver exactement là où je me tenais ? C’était extraordinaire. Égal à lui-même, il était sublime. Après tant de millénaires au service de l’homme, tant d’années où il avait nourri la population, en lui apportant moult richesses, le Nil, aujourd’hui, un peu las, s’était assagi dans sa longue traversée du désert et glissait, d’une allure soumise, lentement, imperturbable cordon ombilical vers son large delta. Les felouques n’avaient pas encore ouvert le bal, les capitaines grimpaient d’ailleurs dans la voilure pour en libérer leurs belles corolles qui s’étaient tendrement enroulées autour du mât oblique pour la nuit.
Les bateaux de croisière mettaient leur moteur en marche, signe avant-coureur d’un départ tout proche vers le sud.
Le petit matin avait teinté de rose tout le panorama et les collines au loin ne se découpaient pas encore nettement sur la toile de fond bleu pâle. Une petite tape sur mon épaule me fit revenir à mon présent, le pilote de chez Hod Hod Soliman venait d’arriver et se présentait à moi.
- Omar Ali, comment allez vous ?
Je ne pouvais aller mieux, tout s’annonçait à merveille. La carrure d’Omar, en plus, était rassurante et son uniforme de pilote lui donnait presque, à lui tout seul, les pouvoirs de voler sans encombre. Comme quoi, la confiance ne tient pas à grand chose !
- Yalla !
Un petit traversier nous fit passer de la rive droite à la rive gauche du fleuve. On quittait la ville pour se rendre, en face, dans un environnement plus pastoral, là où le soleil se meurt chaque jour et surtout là où l’Egyptien ancien pouvait jouir pour l’éternité de conditions heureuses. C’est, en effet, sur la West Bank, la Rive gauche du Nil, que les pharaons avaient choisi de creuser leurs tombeaux .
Le taxi collectif qui nous emmenait à l’aire de décollage bringuebalait dans tous les sens ayant, au moins, le mérite de finir de réveiller le petit groupe que nous formions. Après quelques kilomètres d’une route bien perpendiculaire au débarcadère, surgirent, sur la droite, deux piliers de pierre qui s’avéraient, au fur et à mesure que l’on approchait, être deux monumentales statues à la présence, ainsi en plein champ, assez insolite. Les Colosses de Memnon gardaient autrefois le temple funéraire d’Aménophis III, dont il ne reste plus grand-chose aujourd’hui que d’informes débris dispersés derrière ces monolithes de quartzite brun-jaune. L’entrée dans l’histoire était néanmoins impressionnante. L’Egypte ancienne était au rendez vous.
Ballon vole !
Notre ballon était bien en forme, prêt à décoller. Du personnel, à l’aide de cordage, calmait, tant que faire ce peut, la bête impatiente de prendre l’air, l’immobilisant bien au sol. Lorsque le signal fut donné, la petite équipée ne se fit pas prier pour s’installer à bord de la nacelle en osier, en compagnie d’ Omar, notre pilote. Quelques petites manipulations et le tour était joué. La montgolfière s’élevait majestueuse et tout en douceur dans le ciel Egyptien.
Magique, purement magique, un réel moment de bonheur !
On volait. On était presque des oiseaux.
Gourna s’étalait sur 360°, juste en dessous de nous. Les maisons, sur cette rive gauche, faites de briques crues, tout comme autrefois, étaient plus basses, et beaucoup plus modestes que de l’autre côté du fleuve, mais, avaient l’avantage, pour certaines, d’avoir un petit jardinet. Paradoxalement, plus on s’élevait, plus on entrait dans leur intimité. Les courettes à ciel ouvert dévoilaient, à leur insu, leurs petits secrets. D’infimes rubans de fumée montaient tout droit vers nous, le thé devait se préparer avec le foul du petit-déjeuner. L’activité de Gourna, point de départ des excursions de la Vallée des Rois et des Reines, étaient la sculpture sur pierre. À cette heure matinale, les ouvriers ne maniaient pas encore le marteau ni le burin. De là-haut, on n’apercevait pas, non plus, les murs de ces demeures avec leurs fresques naïves retraçant, lorsqu’il l’avait déjà accompli, le pèlerinage à la Mecque de leur propriétaire, un des cinq piliers de l’Islam.
On volait sans un bruit, poussé par le vent, se laissant glisser vers le nord. Le décor était à couper le souffle. Les petites collines, aperçues au loin, de Louxor, se montraient maintenant grandioses, arides. Pas un brin d’herbe n’y avait sa place, que du caillou. On pouvait ainsi apercevoir, d’où nous étions, des petits chemins abrupts grimpant et tournicotant dans ce relief accidenté, crevassé, permettant aux randonneurs chevronnés d’appréhender, à leur manière, cette région étonnante.
Je reconnus en premier lieu, au loin, la Vallée des Reines et Deir El Médinet, enfin, ce qui l’en restait. Ce village, des millénaires auparavant, était celui des artisans qui travaillaient aux nécropoles toutes proches. Deir el Bahari approchait, se faisait de plus en plus imposant. Le temple d’Hatshepsout, la seule femme pharaonne qu’il y eut au cours de toutes les dynasties, alignait majestueusement toutes ses colonnes et déroulait sur notre passage sa longue avancée de pierre.
Les rayons du soleil, se hissant petit à petit sur la toile de fond, commençaient à dessiner des ombres sur le sol, donnant ainsi un peu plus de relief aux obstacles.
La silhouette fantomatique du Ramesseum me fit penser immédiatement à cette anecdote, lourde en conséquences, surtout de nos jours, qui se déroula en son seing. Ah ! ces Égyptiens, ils ont tout inventé…même la grève.
C’est ici, effectivement, qu’eut lieu la première grève de tous les temps. Imaginez le nombre d’ouvriers qui travaillaient à cette grande œuvre architecturale ! Ils recevaient leur salaire sous forme de denrées alimentaires. Un jour, en 1170 avant Jésus-Christ, la coupe fut pleine. Cela faisait deux mois qu’ils n’étaient pas payés. Les travailleurs de la nécropole thébaine en eurent un ras-le-bol phénoménal et débrayèrent en scandant :
« nous avons faim, nous avons faim ! »
Installés au Ramesseum, ils entamèrent la première grève de toute l’humanité. Le mouvement social dégénéra quelque peu. Certains allèrent chercher sur place quelques substituts de salaire en allant casser, il n’y avait pas de vitrines à l’époque, mais directement quelques tombes pour en dérober leurs richesses. La grève dura huit jours et ils obtinrent gain de cause. Tout le monde se remit au travail et tout rentra dans l’ordre…enfin, le pli était pris.
Nous étions arrivés au-dessus de la Vallée des Rois. Les tombeaux de ces anciens princes de Thèbes se distinguaient aux petites bouches noires entourées de pierre qui s’ouvraient çà et là dans les flancs de la roche beige rosé.
Cette approche de L’Egypte, tout du moins de toute cette région, s’avérait, outre ce bonheur de planer dans les airs, des plus intéressantes. Elle permettrait de mieux concevoir les multiples excursions à venir. Loin de l’agitation des hommes, des sons et des senteurs, cette prise de contact avec le pays apportait une dimension nouvelle, fascinante à mon voyage.
Il était temps de faire demi-tour, nous arrivions à la moitié de notre périple. Omar, par un tour de passe-passe, réussit à nous faire repartir pratiquement en sens inverse. Magie encore une fois ? non, juste des lois physiques que je n’avais aucune envie d’aborder pour le moment.
Comme une miniature…
Survolant la partie fertile de la West Bank, cette étroite bande de terre qui reçut pendant des millénaires, jusqu’à la création du barrage d’Assouan, les alluvions du Nil, lors des inondations annuelles, Omar allait nous faire découvrir désormais la vie rurale de cette région. Au-dessus des champs en modèle réduit, les ouvriers agricoles ressemblaient à des petits insectes s’affairant à toute vitesse, avant que le soleil ne tape trop fort sur leur tête. Le long des chemins de campagne, l’image biblique du fellah qui, à dos de mulet, de village en village, va vendre les oignons de sa récolte, celle du buffle soumis aux travaux d’irrigation et de labour ou des dromadaires dodelinant avec leurs énormes charges de verdure, stoppait tout d’un coup nos montres, comme si un infime grain de sable venait de bloquer les aiguilles du temps. Dans un petit enclos entouré de gros bouquets d’arbres, des femmes mettaient à sécher leur récolte de dattes. Les courbes et le nuancier, qu’inconsciemment, elles composaient, faisaient naître, point par point, et vu du ciel, d’immenses tapis qu’on eut dit inspirés des toiles du merveilleux Gustave Klimt. C’était de toute beauté.
Le temple de Médinet Abou allait être le dernier point de vue de la route malheureusement trop courte de notre expédition.
Le soleil, facétieux, se mit à jouer, comme un gamin, avec notre gros ballon, le dessinant sur cette immense étendue de sable qui s’en allait à perte de vue et allait nous servir, à regret, de terrain d’atterrissage.
Tous accroupis dans le fond de la nacelle, en position fœtale, nous reprîmes, en douceur, contact avec le sol. L’atterrissage fut sans encombre et notre montgolfière, plus fière du tout, gisait alanguie dans la poussière.
La balade était finie et la magie également.
Nous n’étions pas des oiseaux et nous ne le serions jamais, mais Omar nous l’avait fait croire quelques instants pour notre plus grand plaisir.




