
Egypte
Egypte : Rêveries au fil du Fleuve-Dieu
Confortablement installé sur le pont-solarium du bateau, réchauffé par les derniers rayons du soleil couchant, je referme mon livre et tend la main vers ma tasse de thé. La couverture de mon bouquin s'étale devant mes yeux et son titre, imprimé en grosses lettres comme pour mieux me sauter aux yeux, me fait sourire : "Mort sur le Nil"...
C'est en apercevant dans la devanture d'une librairie ce grand classique d'Agatha Christie que j'ai pris ma décision. Sur un coup de tête. Pour le simple plaisir de me faire plaisir. Pour m'offrir une petite bouffée d'oxygène, d'exotisme et de dépaysement. A mon tour, j'allais suivre les traces d'Hercule Poirot. A mon tour, j'allais naviguer dans le sillage des pharaons. Au fil de l'un des plus mythiques fleuves du monde ...
Je n'allais cependant pas réserver ma première escale égyptienne à Louxor, Edfou, Kom Ombo ou à Assouan où s'arrêtent tous les croisiéristes. Avant toute chose, je voulais m'offrir une immersion au coeur de la "vraie" Egypte. Partir à la rencontre de la véritable âme égyptienne. Celle des quartiers populaires du Caire. Celle des vieux quartiers mamelouks et des larges avenues poussiéreuses. Celle d'une ville où les époques, les senteurs, les styles et les ambiances s'interpénètrent pour former l'un des ensembles les plus hétéroclites et les plus attachants du monde.
Une ville qui ne dort jamais
On dit du Caire que "ses nuits sont des jours et ses jours sont des nuits". C'est tellement vrai ! Au premier contact, "Al-Qahira" ("la Victorieuse") est une ville-choc ! Et le visiteur étranger a parfois un peu de mal à s'en remettre. Il a parfois des difficultés à ne pas se laisser étourdir par la frénésie qui s'est emparée de cette ville de près de 20 millions d'habitants. La plus grande d'Afrique.
C'est vrai qu'elle semble folle. Qu'elle est aussi désordonnée que pleine d'un humour bon enfant qui fait plaisir à voir. Et que, surtout, elle ignore la nuit avec une extraordinaire superbe. A toute heure du jour et de la nuit, il y a de l'animation, de l'agitation, du bruit... Quelle que soit l'heure, les trottoirs grouillent de monde, les commerces sont ouverts, les radios assurent un fond sonore assourdissant, les voitures - toutes vitres ouvertes et radio-cassettes poussées au maximum de leur volume - tentent de se frayer un difficile passage dans une circulation totalement anarchique. Ici, les appels de phares frénétiques et les coups de klaxon intempestifs ont force de loi. Prudemment retranché sur le bord de la chaussée, le "chaouiche" a bien du mal à faire régner un semblant de discipline. Pourtant, la circulation a un petit quelque chose de nonchalant et les chauffards semblent bien débonnaires. Passée la première impression mêlée d'effroi, on s'aperçoit que la conduite n'est jamais vraiment agressive et qu'elle permet à chacun de trouver sa place dans le flux incessant des véhicules.
Le plus grand souk d'Afrique
Bondé et brinquebalant, un bus me mène cahin-caha vers un ancien caravanserail devenu le quartier commerçant le plus pittoresque de la ville : Khan El-Khalili. Coïncé entre une myriade de mosquées qui pointent leurs minarets vers le bleu du ciel (notamment la mosquée sunnite El-Azhar, l'une des plus importantes du monde musulman, célèbre pour son université, son extraordinaire pouvoir politique et ses options très "dures"), ce quartier populaire débouche sur un immense souk. Le plus grand d'Afrique, affirme-t-on ici avec une fierté non dissimulée.
Soyons franc : le premier contact est décevant ! Il y aurait même de quoi faire demi-tour dare-dare. Sur les étals, s'amoncellent des masses de tee-shirts de (fausses) marques, des tonnes de casquettes arborant "I Love Egypt", des monceaux de chameaux en peluche bouffés aux mites, des quantités de pyramides en kits, des piles de papyrus de mauvaise qualité, des alignements de Toutankhamon en carton-pâte, ... Bref, la panoplie complète des articles pour touristes en mal de souvenirs inutiles et de mauvais goût. Les commerçants ne valent guère mieux et ne sont pas vraiment représentatifs de la cordialité et du sens de l'hospitalité égyptiens. Habitués au tourisme de masse et à une clientèle de passage, ils deviennent vite insupportables. Voire même un peu agressifs lorsque, un peu excédés, on refuse pour la 15e fois leurs articles de pacotille ...
" La'"(non) !
" Sibni men fald-ek" (Laisse-moi s'il te plaît) !
Mais le message ne passe pas toujours très bien ...
Il ne faut surtout pas se laisser décourager. Il faut poursuivre son chemin. Passées les échoppes à touristes, s'ouvre enfin le "vrai" souk, authentique et chaleureux. Dans un dédale de ruelles et de venelles où l'ombre joue avec la lumière, tout s'entremêle dans une agitation perpétuelle : entre les bourricots qui avancent placidement et les gosses qui courent pieds nus, s'alignent les ateliers des petits métiers, des centaines de minuscules échoppes dont les marchandises semblent vouloir à tout prix s'échapper, une profusion d'articles colorés, des bijoux et de magnifiques étoffes, des tapis précieux, des épices pesées avec précaution sur d'antiques balances, des vieux cafés qui étalent leurs minuscules tables en cuivre et où s'installent les fumeurs de "chicha" et les joueurs de "taoula", ... Au bout de couloirs mystérieux, au sommet d'escaliers tortueux, vit tout un monde insoupçonné. Un monde de petits commerçants et d'habiles artisans qui représentent le coeur authentique de l'Egypte.
Un fleuve venu du paradis
Après la visite du fantastique Musée Egyptien du Caire, après avoir affronté le regard du Sphinx tourné pour l'éternité vers le Levant (malgré des fouilles minutieuses, le nez d'origine, cassé par Obélix dans "Astérix et Cléopâtre", n'a pas été retrouvé), après la découverte des incontournables pyramides du plateau de Gizeh situées à la lisière du désert, voici enfin le Nil !
Selon les anciens Egyptiens, il descend en droite ligne du paradis. Selon l'explorateur anglais Speke, il arrive du Lac Victoria. Né dans des contrées qui ont la tradition pour seule mémoire, unique fleuve du monde à couler du sud au nord, il est aussi le plus long fleuve de la planète : de sa source à son embouchure, il parcourt ainsi 6.671 km et passe pour être, depuis la nuit des temps, la véritable source de vie en Egypte.
Tumultueux tout au long de son cours africain, il devient, passé les rapides de Basse-Nubie, plus large, plus tranquille. Voire même un peu paresseux. Fleuve-dieu pour les uns, fleuve nourricier pour tous, il est bordé sur son dernier millier de kilomètres par une bande de verdure dont la largeur oscille entre quelques centaines de mètres à peine (du côté d'Assouan) à plus de 20 km (dans la région de Beni Suef, au sud de la capitale). Entre cultures et pâtures, cette verdoyante bande de terre coïncée entre fleuve et désert fait presque figure de Jardin d'Eden. Les fellahs travaillent dans les champs, le dos courbé, ne relevant même plus la tête au passage des bateaux. Les femmes - silhouettes lointaines et un peu irréelles dans ce décor de verdure - actionnent les pompes à eau, s'affairent à la lessive ou à la vaisselle, et surveillent les enfants qui crient et qui jouent. Qui plongent dans le fleuve et lancent de grands "Hellos, hellos !" à l'approche d'un bateau de croisière.
Une ville bénie des dieux et choyée par les pharao
A 660 km du Caire, Louxor reste une étape incontournable pour tous les croisiéristes. Le Khan El-Khalili et les hauts buildings d'acier et de verre du Caire semblent loin, bien loin. Louxor s'est réveillée il y a une grosse poignée d'années, après des siècles d'assoupissement. Grâce en soit rendue au tourisme qui a réussi à donner un véritable coup de fouet à l'ancienne Thèbes. A tel point qu'aujourd'hui la plus célèbre des anciennes capitales égyptiennes est l'un des sites les plus visités du pays. Faut-il dès lors vraiment s'étonner du fait que ses principales activités tournent autour de la carte postale haute en couleurs et d'une foison d'articles de pacotille destinés aux voyageurs ?..
Il ne faut pourtant pas s'arrêter à ces clichés. Le temple de Louxor situé à la fois en ville et sur les rives du Nil, le très intéressant musée local qui recèle entre autres le fameux "Mur des Talatates", le pittoresque marché aux bêtes (surtout des chameaux), le merveilleux site de Karnak qu'il est bien agréable de rejoindre en calèche, la nécropole thébaine, l'extraordinaire Vallée des Rois toute proche, ... font partie des plus impressionnantes richesses culturelles et historiques d'une ville qui reste, malgré les invasions touristiques, très attachante.
Quittant pour un moment le bateau de croisière, sa piscine et ses confortables cabines climatisées, je m'échappe pour m'offrir une petite balade en felouque. Si l'on accepte de jouer le jeu d'un nouveau marchandage très serré, la felouque demeure le plus agréable moyen de rejoindre, un peu au sud de la ville, l'Ile aux Bananes. En fait, pratiquement une presqu'île, superbe au soleil couchant, qui laisse découvrir quelques belles facettes de la vie paysanne égyptienne. Mais cette embarcation traditionnelle permet surtout de découvrir le Nil au plus près. Ici, on est quasiment au niveau de l'eau. On vit pleinement le cours du fleuve et ses douces vaguelettes. On croise le bac "baladi", toujours haut en couleurs. Un petit bac à bord duquel les passagers partagent l'espace avec les marchandises les plus hétéroclites, les innombrables vélos et quelques chèvres qui s'en vont voir si l'herbe n'est pas plus verte de l'autre côté du fleuve. Au crépuscule, l'air résonne des mélopées du muezzin qui appelle les fidèles à la prière du soir. Puis, un claquement d'ailes. Sur fond de palmiers et de cannes à sucre, les ibis et les hérons s'agitent; peut-être dérangés par une petite bestiole ou un gosse qui joue dans la rare verdure ...
Le mirage d'Assouan
225 km plus au sud, Assouan a de tous temps eut une importance stratégique primordiale. Cette cité qui semble surgir du désert tel un mirage, construite à hauteur de la première cataracte du Nil, permettait un contrôle aisé des bateaux naviguant sur le fleuve. Aujourd'hui, Assouan conserve une relative importance commerciale, étant l'un des principaux points d'acheminement des caravanes amenant jusque dans le souk des épices parfumées ...
L'ambiance de cette petite ville située presque à l'embouchure du Lac Nasser et à la lisière du Tropique du Cancer est assez particulière. On y respire à la fois l'eau du fleuve et le sable du désert. C'est assez insolite. Et cela donne, ma foi, une très agréable sensation de volupté !
A l'approche de la cataracte, le fleuve semble vouloir grandir jusqu'à devenir une sorte de lac parsemé d'îlots (notamment la célèbre Ile Eléphantine et la belle Ile aux Fleurs) et de rochers entre lesquels se faufilent adroitement les felouques.
Accoudé au bastingage du bateau, je regarde le soleil se lever. Le spectacle est d'une époustouflante beauté. Surgissant du désert se profile d'abord, derrière les Tombes de Nobles, le Monastère copte de Saint-Siméon; l'un des plus grands du pays. Puis, tout juste frappé par les premiers rayons du soleil, apparaît le temple de Khnoum qui domine l'Ile Eléphantine.
La mémoire du Nil
Du Caire à Abou Simbel en passant par Louxor, Esna, Edfou, Kom Ombo ou Assouan, l'Egypte conserve, aujourd'hui encore, la mémoire du Nil.
Certes, le cours du fleuve a été maîtrisé grâce à des travaux titanesques. Certes aussi, les Egyptiens du XXIe siècle vivent moins au rythme du fleuve que leurs lointains aïeux qui faisaient débuter l'année le jour de la crue maximale. Certes toujours, Pharaon ne vient plus, à chaque solstice d'été, jeter un papyrus enroulé dans les eaux du fleuve, lui intimant l'ordre de monter. Certes encore, l'Egypte des mythes est probablement morte avec la construction du Haut-Barrage. Certes enfin, pour la première fois de leur histoire, les Egyptiens sont seuls. Sans pharaons et sans dieux.
Et pourtant !...
Pourtant, le Haut-Barrage peut légitimement être considéré comme le plus puissant symbole du renouveau égyptien. Pourtant, tout un peuple vit et s'agite toujours à l'ombre des plus extraordinaires monuments. Pourtant, le pays tout entier se mire encore dans les eaux du fleuve. De son fleuve ! Et reste peut-être plus que jamais à l'écoute de son histoire prestigieuse et de la civilisation brillante des pharaons.
Grâce au Nil, l'Egypte de Ramses, de Cléopâtre et de Toutankhamon n'a heureusement pas tout à fait disparu !
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