Espagne : Perles de roc sur la côte ibérique.

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Espagne : Perles de roc sur la côte ibérique.

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Gérard Decq | 22.05.2006 | 995 visites | 0Favoris |
Gérard Decq

Espagne : Perles de roc sur la côte ibérique.Sept heures du matin. L’aurore aux doigts de rose a fini de caresser les créneaux du château; la cité balnéaire dort encore d’un sommeil profond, tous stores tirés, sous les rayons du levant. Accoudé à la rambarde du balcon, face à ce site incroyable, au creux de l’ellipse de sable blond, je me sens privilégié devant le spectacle matinal qui m’est offert. <b>Peniscola, la forteresse blanche</b> Le calme règne et, précautionneusement, je cherche à ralentir le temps ; deux ou trois goélands peuplent le silence. La mer d’huile vient se lover à l’ombre de la péninsule, ce promontoire qui m’est si proche. Quelle chance d’avoir une chambre aussi près de l’isthme ! Le village millénaire, chargé d’histoire – Peniscola dérive du latin peninsula -, se dresse juste en face de moi. Pour moi seul, il découvre sa butte altière adossée à contre-soleil. De tous mes sens, je bois la tiédeur de l’aube. Au niveau de la plage, les restaurants ont encore les paupières closes ; les remparts, dans la lumière discrète, s’étirent jusqu’à la proue où s’ébouriffe un palmier, la tête au soleil. Les façades blanches, aux arêtes des terrasses en escalier, somnolent encore à l’ombre du palais crénelé.

Espagne : Perles de roc sur la côte ibérique.Une barque de pêcheurs, esseulée, a contourné les rochers du cap, et, doucement, en silencieuses rotations, ratisse les eaux de l’anse bien avant l’arrivée des baigneurs qui, avec les heures chaudes, prendront possession de la courbe indolente de cette vaste plage. Je goûte avec plaisir le va-et-vient des deux poseurs de filets, aux gestes précis et coutumiers, tout en me demandant ce qu’ils peuvent penser des bouleversements d’urbanisation de la côte. Quel changement radical n’ont-ils pas vécu ! A main gauche, j’imagine la plage déserte, sauvage, avec, par delà les ajoncs, les champs d’artichauts et les orangeraies moutonneuses, à perte de vue … Cette partie du rivage méditerranéen porte judicieusement le nom chantant de « Costa del Azahar », Côte de la fleur d’oranger. En avril, la fragrance florale est si capiteuse qu’elle embaume même les aires de l’autoroute. D’aucuns doivent trouver l’urbanisation actuelle excessive. L’accès, pour le plus grand nombre d’entre nous, au soleil surtout et à cette Méditerranée que les Romains avaient nommée Mare Nostrum a engendré une débauche immobilière. En effet, le rivage, bordé d’une magnifique promenade piétonne qui n’est pas sans évoquer La Croisette, n’est plus qu’une succession d’immeubles jusqu’à Bénicarlo, de quoi bouleverser radicalement, d’une façon phénoménale, l’environnement des autochtones ! Peut-être ceux-ci jouissent-ils des compensations économiques d’une municipalité riche. De fait, les équipements sociaux et sportifs sont de premier ordre ; la voirie dans l’ancien bourg est irréprochable, un jardin enchanteur s’étend au pied du château et surtout les pêcheurs de Péniscola bénéficient maintenant d’un port moderne qu’ils ont longtemps envié à leurs voisins de Vinaroz. La barque est toujours là, active et silencieuse, tandis que, lentement, la ville nouvelle s’éveille : un serveur de café aligne les tables en terrasse ; le store du marchand d’articles de plage se lève dans une régularité mécanique ; sur les dalles du bord de mer, une jeune femme effectue avec entrain son jogging quotidien …

A la découverte du pueblo

Espagne : Perles de roc sur la côte ibérique.C’est par le port que nous amorçons notre promenade. Ce matin, la rade est vide de bateaux de pêche ; ils sont tous partis dans la nuit et ne reviendront, les cales pleines, qu’en fin d’après-midi. La flotte de Peniscola est presque exclusivement composée de chalutiers modernes ; seuls trois petits bateaux effectuent une pêche plus traditionnelle avec de fins filets immergés. Ce sont eux qui, le soir venu, colorent le quai de leurs flotteurs rouges surmontés d’une brassée de fanions noirs. En ce moment l’activité halieutique se poursuit pourtant à terre : nombre de femmes de marins, et aussi quelques éléments masculins, s’activent à raccommoder les chaluts étalés sur toute leur longueur. L’entretien des filets est un travail de tous les jours et les ravaudeuses affichent une attitude indifférente envers les regards curieux de ces vacanciers dénudés qui déambulent parfois sur leurs quais. Activité ancestrale et toujours moderne : Manuella tire l’aiguille, le portable accroché à la ceinture, l’oreille tendue vers le « transistor » qui, de l’autre côté de la chaise diffuse sa techno. Ce soir encore, elle sera là, après le déchargement du bateau familial, pour exécuter, assistée de ses frères, les réparations d’urgence sur le chalut du lendemain. Les journées de travail sont longues, mais les conditions d’existence des pêcheurs se sont beaucoup améliorées depuis le siècle dernier. Toutefois, le projet de création d’un parc offshore d’éoliennes inquiète grandement les équipages de tout le littoral, particulièrement à Vinaroz, où la mobilisation s’organise.

Espagne : Perles de roc sur la côte ibérique.La rampe qui mène à la Porte de la Mer, flanquée de nobles écussons, me rappelle le passé chevaleresque de la ville fortifiée. Face à ce décor médiéval, mon esprit vagabonde : l’air s’anime soudain; je m’écarte rapidement; avec leur grand manteau blanc marqué d’une croix rouge, une escouade de redoutables Templiers s’élance au galop de leurs destriers, l’écho des sabots se répercutant entre les murs. Atmosphère solennelle : puissance et mystère émanent de ces Chevaliers du Temple … La tradition prétend que, dans un temps plus reculé encore, ce promontoire inexpugnable a abrité un hôte illustre, le grand Hannibal lui-même, préparant son expédition contre Rome. La région fut effectivement une importante base carthaginoise et, à quelques kilomètres plus au sud, le port de Sagonte conserve une acropole rocheuse encore impressionnante. Au musée municipal de Peniscola, on peut admirer un authentique casque de bronze datant de la seconde guerre punique, fascinant par son galbe orientaliste. Toutefois, c’est plus volontiers vers le Moyen Age que me transportent les poternes des remparts, les créneaux des tours d’où je domine l’à-pic de la falaise, la mer émeraude une quarantaine de mètres plus bas, fascinante et proche. Puis le regard se prend à voguer au large, sur l’immense étendue liquide, vers le vaste horizon, par delà le visible : à droite, l’Afrique, Carthage et aussi les redoutables barbaresques; plus à gauche, l’Italie, les Romains, et, plus loin encore, entre ces deux directions, la Terre Sainte, Jérusalem, le Temple de Salomon … tous ces pays lointains qui ont, un jour, convergé jusqu’à cette péninsule rocheuse !

Espagne : Perles de roc sur la côte ibérique.Les rues de la ville, pavées de galets, ont l’étroitesse qui permet aux façades de vivre à l’ombre. Les balcons abondent, déclinant sur toutes leurs faces, des azulejos de céramique ; les plantes vertes sont légion et s’affichent à tous les étages. Le village, largement agrippé à cette butte, est un véritable labyrinthe de venelles où l’on pourrait imaginer de difficiles parties de cache-cache. Les commerces animent le bourg ; certaines femmes de pêcheurs ont trouvé, dans la vente de « souvenirs », un complément de revenus. Des restaurants débordent sur une demi-douzaine de placettes, mais ce côté touristique est plein de charmes et la vie chaleureuse qu’il confère aux lieux n’est pas pour me déplaire. Voici un curieux édifice, la « Maison aux coquilles », les façades, kitsch, sont entièrement recouvertes de coquillages ; plus loin, en contrebas, une ouverture dans le rocher, sous le rempart, permet à la mer de venir jouer de ses ressacs dans un petit gouffre à l’intérieur même des murs. Sempiternelle musique rauque des vagues qui grondent sous les balcons. Sur la terrasse sud, le Musée de la Mer ouvre ses portes gratuitement. Il faut y venir le matin, lorsqu’on procède à la toilette des aquariums : les coquillages sortent alors leurs pattes et se déplacent avec une vivacité qu’on n’aurait pas soupçonnée. Toute la faune marine de la région est représentée avec, en vedettes, les poulpes que les pêcheurs capturent dans ces pots allongés dont nous avons vu un monceau sur le quai, caches obscures au fond desquelles les mollusques se font piéger. La spécialité culinaire locale n’est-elle pas l’arroz nero, riz façon caviar, accommodé avec l’encre des poulpes ? Objets et photos retracent la vie quotidienne au siècle passé : Péniscola est un bain permanent d’histoire.

Papa Luna.

Espagne : Perles de roc sur la côte ibérique.Nous voici en haut du village, au dessus du phare, mais encore au pied du château-forteresse que jouxte l’église. C’est là que nous venons à sa rencontre, lui dont l’ombre plane sur la cité depuis des siècles, lui dont les murs, depuis la station balnéaire, nous ont murmuré le nom : Pedro de Luna, élu pape en Avignon le 28 septembre 1394, lui qui a placé Peniscola au rang de troisième ville papale, après Rome bien sûr, et Avignon qu’il avait dû fuir. Ce prélat à la forte personnalité, issu d’une noble famille d’Aragon, est le héros de la ville, comme si l’opiniâtreté de ce vieillard se trouvait en osmose avec le roc sur lequel, avec sa cour pontificale, il s’était réfugié. L’aura de ce pape schismatique, qui avait pris le nom de Benoît XIII, perdure comme le palais qui l’a abrité. Cardinal à 37 ans, cet Espagnol fascine : ambitieux, audacieux et tenace, par son esprit d’intrigue et aussi ses talents diplomatiques, il s’est hissé au rang des plus grands de son époque, tenant tête à Sigismond, l’empereur d’Allemagne. Durant neuf ans, il vécut dans le luxe, entouré d’une cour fastueuse, sur l’imprenable rocher des Doms. Le palais de Peniscola, œuvre des Templiers, à l’architecture sobre mais puissante, me rappelle singulièrement, en de moindres proportions, celui d’Avignon avec, attenante, à l’ouest également, la collégiale. Mais Benoît XIII finit par s’attirer l’hostilité du roi de France et il dut, sous la pression militaire, s’enfuir, accompagné d’une suite nombreuse, sur six galères. Fuite plutôt glorieuse : son autorité rebondit, avec l’aide de son beau-frère, Martin Ier roi d’Aragon, et la cour pontificale déploya à nouveau toute sa magnificence dans le château majeur de Perpignan qui l’accueillit en grande pompe : le chemin emprunté par le saint Père avait été tendu de draps d’or. Pedro de Luna, éminent juriste, exerça encore avec virtuosité son pouvoir, convoquant un concile dans la ville pyrénéenne, mais ses espérances furent déçues et c’est à Peniscola que l’obstiné vieillard vint s’enfermer, tandis que le concile général de Constance le destituait. Il aimait à comparer cette péninsule à l’arche de Noé qui portait le salut de l’humanité, et jusqu’à son dernier jour, il fulmina des excommunications et prétendit régir la chrétienté du haut de son trône. Il décéda à l’âge de quatre-vingt-dix ans ; il avait été le dernier pape du Grand Schisme. Le pouvoir dominateur de Pedro de Luna ne hante plus les murs du palais, et c’est l’impression de sérénité qui domine, maintenant que la place d’armes est vide et que, grimpant ou descendant les escaliers de pierre, on parcourt librement salles et chambres, sobrement meublées. Du haut de la terrasse, en sécurité derrière les créneaux et la double rangée de murailles que je surplombe, l’horizon s’offre à 360 degrés ; un sentiment d’invincibilité m’envahit, de liberté aussi : un passage secret mène directement à la mer, une cinquantaine de mètres plus bas. Une légende en attribue la construction à Papa Luna : par un prodige divin, il aurait, en une seule nuit, sculpté les marches des escaliers à même le rocher, mais, dans sa précipitation, cette nuit-là, il aurait perdu son anneau .

La Costa Blanca

Espagne : Perles de roc sur la côte ibérique.Aux heures où les baigneurs n’envahissent pas la grève, Peniscola, sur son rocher, a vraiment des parfums d’île grecque. Plus au sud, sur la riviera d’Alicante, c’est cette même atmosphère que je retrouve, un peu à l’écart des foules balnéaires, dans le village préservé d’Altea. Une colline dominant la Méditerranée. L’enceinte, avalée par les maisons aux blanches façades, aux terrasses fleuries, ne conserve que quelques portes, d’où grimpent les ruelles abruptes. Le temps semble s’être arrêté dans ce bourg somnolent; au sommet, récompense d’une rude montée, une sympathique placette ombragée que dominent les deux coupoles de l’église. Leurs tuiles vernissées, bleu indigo, scintillent sous le clair azur et l’on succombe au charme de la flânerie sur les pentes de ce village lumineux.

Espagne : Perles de roc sur la côte ibérique.Vue imprenable sur la vaste côte avec, là-bas, au ponant, l’incroyable, la moderne, la fulgurante Benidorm dont les multiples gratte-ciel s’élèvent tandis que les résidents s’allongent sur la longue plage de sable. Dans leur hardiesse et leur variété, les tours des promoteurs, en rangs serrés, partent à l’assaut du Rincon de Loix, véritable montagne qui surplombe la mer limpide.

Espagne : Perles de roc sur la côte ibérique.Côté levant, c’est un autre promontoire qui, au loin, dresse une silhouette familière, le Peñon de Ifach. Il ressemble, comme un frère, au célèbre rocher de Gibraltar et d’ailleurs, le port qui s’abrite au pied de ses 328 mètres porte le même nom que la colonne d’Hercule : Calpe. Comme à Peniscola, les chalutiers se blottissent dans la rade et les bobines de filins verts ou bleus se dévident pour réparer les mailles des filets. Mais là aussi l’urbanisation balnéaire bat son plein : les salines sont cernées et l’ancienne brasserie belge a beau redresser fièrement la tête, la hauteur des immeubles voisins l’a irrémédiablement dépassée. Si la Costa Blanca mise avant tout sur le soleil, le sable fin et la mer, toutefois, les amoureux de nature sauvage ne sont pas oubliés avec le Parc Naturel de Mongo au sein duquel se trouve le Cap de San Antonio, encore une perle de roc, et non des moindres. Depuis les chemins escarpés qui, à travers la garrigue, contournent le phare, d’une belle hauteur, je domine la Grande Bleue, rayée ponctuellement de l’écume blanche d’un canot. Point de vue exceptionnel qui m’offre toutes les nuances de bleu marine, effluves puissants de la végétation méditerranéenne, falaises résonnant du cri des goélands, plénitude des sens sous le soleil d’Espagne.

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