France : Château Rouge, Paris 18ème, un samedi en Afrique

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France : Château Rouge, Paris 18ème, un samedi en Afrique

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Stéphane Bardinet | 27.05.2004 | 8077 visites | 0Favoris |
Stéphane Bardinet

"Laisse-moi passer, je suis huit fois plus pressé que toi !" un africain roulant les R laisse sans voix la jeune fille qui avait tenté d'un coup d'épaule de lui griller la priorité dans la foule du samedi. Bienvenue au quartier Château Rouge, marché et rendez-vous truculent de toute la communauté africaine de Paris et de sa région. Un voyage en Afrique, au large du Paname d'Edith Piaf.

France : Château Rouge, Paris 18ème, un samedi en AfriqueSitué aux pieds de la butte Montmartre, à deux pas du Sacré-Coeur, Château Rouge voisine avec Barbès et le célèbre Tati. Le quartier appartient au 18e populaire, vaste zone entre la porte de Clignancourt et la porte de la Chapelle, et les stations de métro La Chapelle et Barbès. Depuis la fin des années 80, c'est un des lieux de rendez-vous de la communauté africaine. L'ambiance est saisissante, l'Afrique au coeur de Paris. Toute la société africaine est dans la rue. Les gens aiment à rester longtemps dans la rue pour discuter et rencontrer du monde. Beaucoup s'affichent avec un goût prononcé pour la fringue, assemblages originaux et couleurs vives. Sous le soleil les couleurs chaudes du wax et du Bazin explosent. A l'inverse de ce que sont les rues parisiennes - des lieux de passage - l'ambiance ici est incroyable tant certains africains sont extravertis. On se parle avec force gestes, des grands cris et éclats de rires. Certains parlent si forts et avec tant d'entrain qu'il est même difficile de savoir s'ils discutent ou s'ils s'engueulent. A tel point, que régulièrement le propos s'envenime et on entend alors des voix de stentors au débit infernal qui tonnent des minutes durant dans de grandes gesticulations théâtrales ; des attroupements se créent ; c'est l'attraction et ça se termine généralement bien.

France : Château Rouge, Paris 18ème, un samedi en AfriqueLe voyage commence à la sortie du métro Château-Rouge, on tombe de suite sur un haut lieu de rencontre du quartier, le restaurant Kentucky Fried Chicken sur le Boulevard Barbès. Toute la journée, la queue ne désemplit pas, la clientèle et les employés sont presque tous africains. Deux menus F! crie la caissière à l'adresse des cuisines: des seaux remplis de morceaux de poulets pour 10 personnes ! On vient ici en famille comme d'autres vont en pique-nique. Les petits enfants sont là aussi. Derrière le comptoir il règne une atmosphère fiévreuse et laborieuse mais curieusement les employés parlent, se chambrent, rient et plaisantent ; pas vraiment l'ambiance Mac Do. Le centre du quartier Château Rouge forme un triangle autour de la rue du marché Dejean, la rue des Poissonniers et la rue Poulet. Là, alignés en rangs serrés, épiceries exotiques, magasins de beauté et de cosmétique, boutiques de tissus africains et un nombre incroyable de boucheries hallal.

C'est dans ces rues que la foule est la plus dense et les embouteillages les plus inextricables. Les gens viennent faire leurs courses de toute la région parisienne et c'est un véritable enfer pour circuler. Il arrive de voir les conducteurs d'énormes Mercedes et autres 4x4 s'escrimer dans 50 000 manoeuvres pour faire un créneau sous des huées de klaxons, parfois dix minutes, et en définitive repartir dépités après tant d'essais infructueux. Un vrai spectacle à condition d'être piéton et pas pris dans la nasse... Dernière touche, le tableau ne serait pas complet sans évoquer les commerces illicites qui fleurissent dans le quartier. C'est un exotisme de plus, une sorte de joyeuse zone de non droit. Alignés en rang d'oignons, hommes et femmes font le piquet derrière leur étal de fortune. Les mamas étalent des contrefaçons à même les voitures garées, créant souvent un immense attroupement qui déborde sur la rue, au point de gêner le passage des voitures. Les indiens dans le métro vendent des gadgets électroniques. L'été, un peu partout, des gens se tiennent derrière de grands sacs poubelle gris et appâtent le promeneur ;-Maïso !Maïso ! L'épi cuit à l'eau coûte 0.5 €, on n'en connaît pas la provenance et on en trouve des fois qui serait bon pour les chevaux tant ils sont durs et secs. Les africains en consomment en grande quantité et à la fin de la journée, les restes forment des gros tas là où le vendeur a stationné. Tous sont très attentifs à l'arrivée de la police. Le seul nom de commissai' suffit à disperser tout le monde en un éclair. Mais ils reviennent toujours.

France : Château Rouge, Paris 18ème, un samedi en AfriqueTout de même, devant cette cohue, on se demande ce qui peut pousser des gens à venir si nombreux pour rester bloqué deux heures dans les embouteillages ? La raison est simple; le marché de Château Rouge est le "Rungis" de l'Afrique à Paris. Les petites épiceries qui pullulent fournissent tous les ingrédients de la cuisine et du mode de vie africains. Sur les devantures, on trouve une grande variété de légumes frais, la plupart inconnus sous nos latitudes: bananes plantains empilées artistiquement, manioc, gombos, patates douces - meilleures que les patates d'Europe parce que sucrées selon des clients-, plusieurs variétés d'épinard, petites aubergines blanches, feuilles de patates douces, gingembre, piment.

France : Château Rouge, Paris 18ème, un samedi en AfriqueA l'intérieur, du riz, des légumes secs, de gros sac de purée en poudre, des poissons congelés, du lait pour bébé fabriqué en Afrique, de la Heineken sénégalaise, ou encore une boisson au malt et au gingembre fabriqué en Suède, Vitamalt. Le plus marquant ? Les Coangas, mystérieux paquets de feuilles de bananiers ficelés qui renferment du manioc pilé prêt à cuire. A côté, des énormes tas de morue salée, des caisses emplies de poissons séchés dont on fait des fonds de sauce, la queue enfoncée dans la gueule, noircis par le soleil.

France : Château Rouge, Paris 18ème, un samedi en AfriqueAu hasard des détours, on passe chez "Tout Kin", l'une des plus grande surface du quartier, qui attire le regard par sa grande enseigne et la clarté du magasin. Kin, c'est le diminutif caressant de Kinshasa, capital du Zaïre. Pas de produits en devanture, mais à l'intérieur, des réfrigérateurs piscines renferment des sacs plastiques, du Saka Saka, des feuilles de manioc hachées et pilées. Ici comme partout ailleurs, le poisson fumé, séché, salé ou congelé est à la fête. La demande est telle que plusieurs poissonneries de congelés ont ouvertes récemment dans la rue des Poissonniers et la rue de Suez, et proposent une vingtaine d'espèces différentes: petits requins, Barracudas entiers (plus d'un mètre de long), des Tiofs, Sompates, Machoirons et Tilapias en provenance du Sénégal, ou encore Macabo du Cameroun. Les trois poissonneries du marché Dejean proposent aussi un grand choix de produits frais dont les très appréciés capitaine et Tilapia. Signalons enfin qu'une boutique rue Doudeauville vend des lambis, énormes bigorneaux dont il faut battre la chair pour l'attendrir avant la faire cuire des heures à la cocotte, pour un résultat délicieux.

France : Château Rouge, Paris 18ème, un samedi en AfriqueEn s'éloignant, dans le bas de la rue des Poissonniers, on trouve d'autres épiceries qui vendent aussi des produits exotiques mais avec un immense choix de riz; cassé, cassé deux fois, thaï, jaune, Basmati, on croule sous le riz. Ne manquez pas les cannes à sucre entières, les calebasses et les ustensiles pour familles nombreuses de la rue Doudeauville, les pilons de la rue Léon, les statues et les masques en bois de la rue Labat, des idées de cadeaux originales et pas chères. A côté de la nourriture, une des activités les plus dynamiques de Château Rouge est son marché de la beauté. L'art d'être toujours plus belle est une préoccupation universelle et on trouve ici tout le nécessaire de la princesse africaine. Une dizaine de boutiques, tenues par des Indiens et des Africains offre un choix complet de produits pour le corps, crèmes hydratantes, crèmes pour les cheveux, rouges à lèvres, shampoings. Les cheveux font l'objet d'un intérêt particulier. En effet, les femmes sont souvent coupées court et achètent des mèches de faux ou de vrais cheveux pour se les faire tresser par un coiffeur spécialisé ou par une amie, selon une variété inépuisable de motifs, de texture et de couleur. On trouve tous les types de cheveux imaginables, blonds platine, châtains, noirs ou même bleus, raides, ondulants, ou frisottants. Pour les plus pressées, il existe aussi de belles perruques, une boutique rue Poulet en a garni toute sa devanture, magnifique. Dans ce souci d'être belle, il faut évoquer l'obsession du blanchiment et du teint clair pour les peaux noires. A l'image des Zaïrois, afficher une peau claire est un critère de beauté essentiel dans plusieurs communautés africaines. Certains en parlent comme d'une tradition qui fait du blanc un symbole de beauté. D'autres qualifient ces pratiques d'héritage colonial ; on s'éclaircit pour mieux refuser la négritude et souvent au mépris de la santé de la peau. Il reste que la demande est constante et ces pratiques promises à un bel avenir. Sentant l'opportunité, une pharmacie du quartier a lancé une ligne cosmétique pour les peaux noires ; l'opération est une grande réussite et la gamme a été naturellement baptisée "Produits Château Rouge". Et pourtant, malgré ces avancées, des vendeurs de blancheurs à la sauvette continuent de proposer des produits "traditionnels", non autorisés en France et qui, utilisés à trop forte dose, peuvent entraîner des lésions irréversibles de la peau. Les traditions ont la peau dure.

19 heures, les boutiques commencent à fermer. Plus tard, les discussions se poursuivent dans les restaurants alentours qui offrent tout un éventail de spécialités régionales ; avant d'aller danser ou faire la fête dans des bars. Pour les restaurants, toute la palette de l'Afrique de l'ouest est représentée. Les gens viennent déguster le mafé, plat en sauce faite de tomates et de cacahouètes, le Yassa à base d'oignons confits ou le tiebou-dien, le plat national sénégalais fait de poisson et de riz. Plus tard, au petit matin, quand tous les rideaux de fer sont tirés, on raconte que les arrières cuisines et les caves de certains restaurants ouvrent discrètement pour une sorte d'after où les fêtards de la nuit viennent déguster un bouillon de queue de boeuf avant d'aller se coucher. Il y en a pour toutes les heures à Château Rouge.

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Le marché est ouvert tous les jours sauf le dimanche après-midi et le lundi, mais il y a toujours une épicerie ouverte.

Pour vous y rendre, trois options s’offrent à vous:

- venir à pied, conseillé.

- Le métro, station “Château-Rouge”. Il règne le samedi une ambiance folle à l’entrée de la station. La foule est souvent trop nombreuse et il faut se faufiler pour entrer autant que pour sortir. Des Indiens vendent des gadgets électroniques sur des cartons; les resquilleurs demandent aux voyageurs de leur ouvrir les portes automatiques; la queue aux guichets gêne l’accès aux portillons, que d’obstacles ; mais on s’en sort toujours.

- La voiture. Fortement déconseillé, au risque de passer une heure pour faire 30 mètres et peut-être assister en direct à l’exercice du créneau décrite plus haut.

 

 

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