
France
France : En Bourgogne : Salives, village du patrimoine vivant
Quel est le point commun entre un accordéon et un cheval ? Aucun, si ce n’est le hasard qui m’a conduite dans la petite commune de Salives, perdue à une cinquantaine de kilomètres de Dijon, entre des routes sinueuses, des champs rebondis et beaucoup de forêts. Salives, village aux habitants hors de l’ordinaire, attire, sous ses apparences bucoliques, des hommes extraordinaires. Lieu de rencontres, il va s’animer durant deux jours, au son de différentes musiques, humaines et animales.
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C’est la Sibérie qui m’a conduite à Salives. Proposant à Philippe Krümm (1), grand amateur d’accordéon devant l’éternel et producteur de musiques traditionnelles, de lui faire enregistrer un disque de guimbarde de Iakoutie (Sibérie), il me demanda quel était le sujet de mon doctorat. C’est ainsi que nous nous découvrîmes une passion commune pour le cheval. Certes, il ne s’agissait pas du même animal, car Philippe est passionné par les lourds, ces chevaux qui, « lorsqu’ils se mettent en marche, donnent à sentir qu’il se passe quelque chose ». Tête massive, longs poils luisants qui s’agitent au rythme de ses pas, muscles saillants, chair abondante sur le ventre, la croupe, l’encolure, cet animal tient tant d’une sculpture de Rodin qu’il semble improbable de le voir aller de l’avant. Depuis une vingtaine d’années, des personnes s’affairent pour éviter la disparition des neuf races de chevaux de trait, émissaires de nos terroirs et fierté des éleveurs qui font leur promotion. Et Philippe Krümm de me dire sans hésiter : « Nous organisons une grande fête du cheval lourd dans un petit village de Bourgogne. Tu es invitée ! » J’acceptais sur le champ, sans me douter que le Printemps des Traits serait si riche de connaissances !
Salives est un village de 230 habitants, entouré d’un rempart du XIIIe siècle hérissé de treize tours qui ceinturent les maisons sur près de deux kilomètres. En Côte d’Or, plusieurs villages s’enorgueillissent d’être aux sources de la Sine. Foisonnent ainsi les Curtils-Saint-Seine, Saint-Germain-Source-Seine, Villotte-Saint-Seine et autres Saint-Seine-l’Abbaye… Si Salives n’a pas cette prétention, c’est parce qu’elle est assez fière d’abriter en ses murs la source de la Tille. Celle-ci coule d’une grotte qui, autrefois, était lieu de pèlerinage et où l’on venait implorer la pluie. Le nom du village vient de saliva, ou sacriba, ce qui désigne une source jaillissante ou sacrée. Ce n’est certainement pas un hasard si l’église a été bâtie sur le rocher, d’où s’écoule la Saliva. Au mystère de la grotte de Sacriba s’ajoute celui d’une maison aux ornements discrets, ancien repère des templiers.
Mais dans cette région si loin de tout, le petit village, où la dernière épicerie a fermé il y a vingt ans, aurait pu sombrer, victime de la désertification. « Le médecin se trouve à dix-sept kilomètres. Heureusement, il est en même temps pharmacien et cela lui permet de fournir, en même temps qu’un examen, les médicaments prescrits », me raconte une dame âgée qui me prête un crayon pour remplacer mon stylo qui a fondu sous la chaleur harassante. Tout en observant les préparatifs de la fête, elle ajoute : « Le premier collège est à vingt-cinq kilomètres et, à partir du lycée, il faut mettre les enfants à l’internat à Dijon. » A penser ce que Salives aurait pu devenir, il aurait fallu un miracle pour la faire revivre…
C’était compter sans l’esprit d’initiative et d’entreprise de son sauveur, que le village trouva en ma personne d’Alain. Triste de voir dépérir son bourg natal, il se fait élire maire et part en quête de financement pour le mettre en valeur. Il s’avère que, non loin de là, se trouve une zone vaste, classée Secret Défense, protégée par des barbelés, une double clôture et une armée de caméras. « Un endroit où tu ne restes pas longtemps en panne et où ce sont des soldats qui se chargent de te raccompagner dans un endroit plus civilisé », me confie Philippe. C’est en effet là, à Valduc, que la France met au point sa bombe atomique. Alain s’aperçoit que Valduc rentre en partie sur le banc de sa commune et ne s’acquitte pas des taxes dues. Sûr de son affaire, il entame un procès de longue haleine. Il ne se laisse pas avoir à l’usure et se fait, entre temps, élire au Conseil Général. Le procès gagné, le village est animé d’un nouveau souffle : Alain rénove, assainit, rebâtit, blanchit, achète des maisons qu’il loue pour encourager les jeunes familles à s’y installer. Il construit une salle des fêtes et transforme une ancienne bergerie du XVIIIe siècle en magnifique salle de spectacle et de cinéma. « Tout le monde l’appelle le Zénith ! », glisse une habitante.
Si Salives a son Zénith, c’est qu’elle se situe entre Paris et Dakar : une tradition de la course de moto cross fait du village celui à la plus forte concentration d’anciens participants au Paris-Dakar. C’est cela qui a attiré Philippe à Salives. Puis, un jour, Alain lui demanda : « Quelle pourrait être l’idée motrice pour faire revivre le patrimoine ? ». Celui-là, depuis longtemps membre fondateur de l’association Traits de Génie, répondit illico : « Le cheval de trait, évidemment ! »
Et voilà donc la deuxième édition du Printemps des Traits, où un public se presse dans les rues et sur le champ de présentation. Et il est vrai que le village a belle allure avec, le long de ses murs en pierres et devant ses coquettes maisons, d’élégants Percherons, de massifs Traits du Nord ou encore des Comtois à la longue crinière lavée ! On me propose de faire partie du jury du grand concours de beauté des Auxois, que les organisateurs ont nommé prix Buffon, du nom du célèbre naturaliste français du XIXe siècle, dont la famille qui propriétaire des ruines du château des Ducs de Bourgogne. Les chevaux, grands et puissants, sont parfois menés difficilement par leurs propriétaires. Les sabots claquent pendant que les éleveurs tressent les queues de leurs animaux, y mêlant le raphia mouillé. Devant le jury, les juments, une par une, se présentent, marchent, trottent. La proclamation des premiers résultats provoque des exclamations parmi les éleveurs.
Après le concours, une calèche s’apprête à amener des enfants sous les arbres d’un champ, où, protégés du soleil ardent, les spectateurs vont écouter Marie-France (2). Conteuse de son état, elle dit des histoires merveilleuses pour grands et petits : « Il y avait un homme qui était pauvre parce qu’il avait été jaloux : jaloux de tout, alors qu’il avait perdu sa maison, ses amis, sa famille, ses chevaux. Tout ! Alors, ce jour où il avait tout perdu, il dit : « Ah ! Si seulement je pouvais aller mander le diable ! » « Eh ! Dis-moi ce que tu veux, dit le diable. Je te donnerai ce que tu souhaites. Mais je donnerai le double à ton voisin. » Comme il avait faim, il réfléchissait avec son ventre et il se dit : « Je suis en Bourgogne, à Salives, je pourrais demander des escargots ! » Il demanda douze douzaines d’escargots. Mais soudain il pensa que le voisin aurait deux fois douze douzaines d’escargots et il se dit : « Ah ! Non, trop c’est trop ! Je vais plutôt demander un troupeau de mille chevaux. Et déjà il imaginait les chevaux galopant dans le pré quand il pensa que le voisin aurait deux mille chevaux et il se dit : « Je vais demander de l’argent, une grosse somme d’argent ! » Mais il pensa que le voisin aurait le double de lui. Alors il regarda le diable et dit : « Je veux que tu me crèves un œil ! »… ». Marie-France suspend sa parole et jette un regard malicieux à l’assemblée, de dessous son chapeau multicolore et aérien. Un garçon alerte s’empresse de finir le conte : « …pour que le diable crève un œil à son voisin ! ». Marie-France est contente. Son travail fonctionne. Mais il est temps de remettre les enfants en calèche et, comme celle-la est trop petite, elle pose aux petits des devinettes qui leur font gagner leur siège : « Quelle est la différence entre cuillère, semaine et chemise ? (3) »
On se presse. Bientôt commence la présentation générale des chevaux et il faut se rendre sur la grande prairie. On n’a pas le temps de rencontrer tout le monde, des éleveurs à qui mieux mieux, des Alsaciens, des Normands, des gens venus d’ailleurs… Un éleveur me lance :
« Depuis tout à l’heure vous photographiez mes chevaux ! Vous n’avez d’yeux que pour eux et moi je n’ai d’yeux que pour vous ! » Je souris. Il faut courir donner à chacun son ordre de passage et le terrain est si grand ! Philippe me ravitaille en bouteilles d’eau qui sont chacune les bienvenues. Qui présente des chevaux attelés, qui une séance de débardage, qui la maîtrise d’un cheval de trait en haute école. Il y en a pour tous les goûts, du plus rustique au plus raffiné. J’apprends que l’éleveur séducteur, qui bientôt ne tarde pas à arborer un nez enduit de crème, a aussi planté une palmeraie de cinq cents hectares en Afrique il y a sept ans.
Cheveux gris mi-longs, yeux perçants, un autre homme dirige son cheval dans le travail de la herse. On le croirait depuis toujours proche de la terre. Mais cet homme a été physicien et a manqué de recevoir le prix Nobel ! Ayant tout laissé tomber, il cultive depuis des années la lentille bio avec ses chevaux de trait. Le soir, il donne un premier spectacle au Zénith : une création mêlant textes et chansons accompagnées de l’accordéon, qu’il entrecoupe de vin rouge bu à même la bouteille. Du vrai spectacle. On pourrait croire qu’il a toujours joué en public. Mais c’est sa première ! La lumière s’atténue. « Un laboureur triste n’est jamais qu’un triste laboureur »… Le public applaudit avec enthousiasme. Ses mots parlent aux gens de la terre. « Dis-moi, glisse Alain à Philippe, ne pourrait-on pas lui faire enregistrer un DVD à ce gars-là ? »
Le lendemain les animations continuent. Je rencontre Bernard, agriculteur, sculpteur. Agé de quatre-vingt-un ans, il sculpte depuis une vingtaine d’année des animaux et des villageois (4). « Ma première sculpture a été un nain de soixante-dix centimètres de haut. J’avais un voisin, à cette époque décédé. Il était nain et chaussait du « 27 » ! J’ai fait sa sculpture grandeur nature. Une dame m’a immédiatement acheté mon œuvre et j’ai dû en faire une deuxième pour une autre cliente ! Puis, je me suis dit : tu vas sculpter les chevaux de ta vie ! ». Bernard était agriculteur et les chevaux l’aidaient au travail de la vigne. Après une opération de la hanche, il décide de se consacrer à une autre activité. Pendant que sa femme continue de cultiver les légumes, il façonne des chevaux de toutes robes et de toutes tailles, des vaches et des personnages dans une seule pièce de bois. « J’utilise du platane car il ne se fend ni ne s’effrite comme le bouleau ». C’est Bruno, Luthier de profession, qui, ayant fait sa connaissance un peu par hasard, va le voir régulièrement et décide de l’amener faire une exposition à Salives. Il apprend que Bernard, à part un voyage à la mer avec le curé quand il avait quinze ans et cinq ou six visites à Orléans à vingt kilomètres de là où il habite, notre homme n’a jamais quitté son village. Lors de mes allers-retours entre le champ de présentation et le centre du bourg, je le rencontre et il ne manque pas de me dire : « C’pas plat ici ! Y’a des montées… fatigantes pour ma hanche. C’est que, vous savez, chez nous, à part une p’tite côte, c’est ben plat… ». Le dimanche soir, la moitié de ses œuvres auront disparu, achetées par les visiteurs qui auront eu un coup de cœur pour ces petits personnages naïfs faits avec tant de cœur !
L’après-midi est occupé par une présentation de chevaux sur la prairie, au son de la musique vivante qui sonne sous les doigts d’Emmanuel Pleintel (5). Venu de Normandie avec sa femme, il a répondu présent lorsque Philippe lui a demandé s’il voudrait bien participer à l’organisation de la fête. La course de chevaux se prépare. Les chevaux s’impatientent. Le départ est dur à donner. Le sol tremble sous les chevaux, qui tournent autour du public, lancés au grand galop sous les notes rapides et dramatiques jouées par Emmanuel, en noir et blanc sous son parasol. Sa femme tient les pages qui manquent de s’envoler avec la brise, pendant que nous encourageons Philippe qui, évidemment, participe à la course ! Son cheval, littéralement, s’envole, doublant tous les autres à une allure effrénée, puis soudain… saute la ligne pour rejoindre ses congénères qu’il a aperçus au passage. Huit cents kilos impossibles à maîtriser lorsqu’ils ont leur idée en tête ! La course se finit de même pour un autre jockey. Les autres fringants coursiers passent la ligne d’arrivée essoufflés sous leur poids et fatigués par le martèlement de leurs sabots sur le sol. Après le défilé des chevaux, la fête arrive sur sa fin. Je laisse les organisateurs et pars faire une balade.
Il fait beau, chaud, et je décide de faire le tour du village le long des remparts. Après une côte, je prends un petit chemin qui m’amène à une jolie vue sur le bourg. Il est six heures du soir. Je m’amuse à photographier les bourdons qui butinent sur les bords du chemin. J’aperçois un papillon blanc. Au moment de le photographier, je le vois qui s’envole. Quelle n’est pas ma surprise d’apercevoir alors un homme allongé que j’ai sorti de son sommeil. Je m’excuse. Nous discutons deux minutes, puis je m’assieds dans l’herbe pour être plus à l’aise. Je découvre tout d’abord qu’il est venu de Dijon à pied et qu’il a abîmé ses chaussures durant le trajet. « Je marche souvent pieds nus d’ailleurs et pas une fois ils ne m’ont fait mal ! ». Il a sillonné l’Alsace, puis s’est rendu à Dijon, puis Morteau. « Des gens m’ont laissé passer un hiver entier dans les Alpes dans un abri sans chauffage et sans eau. En échange, j’aidais à la ferme. » J’écoute l’homme, qui ne me dira pas son nom car « les noms, ce n’est pas important ». Il me parle de renoncement, de justice, de paix, de respect (et de respaix !). Il a renoncé à la voiture depuis plus de vingt ans. Nous discutons longtemps. Il parle. Beaucoup. Il me dit ses poèmes, dont il a vendu quelques exemplaires dans la rue et dont beaucoup ne sont pas écrits. Il me parle de sa famille, de sa vie actuelle, comme une complainte triste de l’homme dans le temps suspendu de l’attente. « Je dis wait and see. Plutôt wait, d’ailleurs, puisqu’il ne faut pas oublier les aveugles ». Dans son renoncement, il garde beaucoup d’humour et l’écouter est comme écouter un conteur, à la différence près qu’il dit sa vie, la vie. « Un jour, je veux aller à Jérusalem. C’est très important pour moi ». Bien sûr, mon compagnon marchera, car il refuse d’utiliser les machines de notre monde moderne. Il regarde mon bras et vois que je n’ai pas de montre non plus. Je raconte que j’ai renoncé à en porter après en avoir perdu trois : « J’ai pensé que, si je les perdaient toutes, c’était le signe qu’il en fallait plus en mettre ». Et là il me dit : « Serais-tu un Ange ? ». Je ne comprends pas ses paroles. Des lumières s’allument dans le village, qui brillent à quelques centaines de mètres de nous. Curieusement, à chacune de ses paroles importantes, le clocher semble répondre par un gong discret, comme pour l’approuver. Mais bientôt l’église bat les onze coups. Il fait nuit et je suis obligée de lui dire au revoir pour ne pas inquiéter mes hôtes. Le village est désert et seules ses belles lumières m’accompagnent.
Le lendemain je raconte à Bruno, le luthier, ma rencontre. Il m’explique : « Tu as rencontré un chemineau, un vagabond qui parcourt les chemins ». Je raconte un peu, sans révéler les confidences de ce compagnon mystérieux d’un soir avec qui la discussion a été si riche. Bruno s’inquiète pour son ami Bernard, le sculpteur sédentaire. « Où a-t-il bien pu passer ? J’espère qu’il ne s’est pas perdu ! ». Soudain, dans l’encadrement de la porte apparaît Bernard, accompagné de mon compagnon, qui l’a rencontré et ramené au gîte.
Emmanuel le pianiste et sa femme, Philippe, Bruno le luthier, Bernard son acolyte, Marie-France la conteuse, l’agriculteur séducteur sont des tous personnes que je pourrai revoir. Mais le chemineau, le conteur de vie, où le retrouver ? Je ne sais ni son nom, ni où il va. Et lui ne le sait pas non plus. Il a voulu oublier la vie. C’est pourquoi, mesdames, messieurs, si jamais vous retrouvez cet homme qui avait une maison et qui n’en a plus, celui qui vous parlera des délinquants de Dijon, de l’arbre confident qu’il a empêché de faire couper devant sa fenêtre, du poème sur l’escargot qu’il a écrit à Morteau, de la schoa, de ses origines alsaciennes et de son désir d’aller voir l’Auvergne, écrivez-moi.
Comment aurais-je pu deviner que deux jours à Salives, au cœur de la Bourgogne, puissent être riche de tant de belles rencontres ? Je vous les souhaite aussi.
A bon entendeur…
(Merci à Philippe)





