
Hawai
Hawai :Pacifique Pow Wow
Le soleil du Pacifique finit de maquiller la cime des palmiers. Et l’ombre de leurs feuilles se dessine sur les tepees fièrement dressés sur la place du War Memorial Field, à Wailuku. C’est à Maui, dans l’archipel d’Hawaii, quelque part au milieu du Pacifique, que les Amérindiens se retrouvent au début de l’automne, pour un Pow Wow…
Je ne sais pas grand chose de cette célébration, si ce n’est que c’est une fête indienne, faite de danses et de chants. Et qu’elle est ouverte au public. Une ligne dans le journal local " Annual PowWow on Maui, celebration of the Indian culture and heritage " a suffi pour exciter ma curiosité; et me voilà, flanquée de mes 2 meilleurs amis, Messieurs Canon et Bloc note, prête à jouer Danse avec les loups…
Des tepees sur la grand place de Maui…
Les derniers trucks se vident de leurs malles, et les stands commencent à se dresser autour d’un grand cercle blanc dessiné sur la place. J’assiste au réveil de ce petit monde, en sirotant mon café, assise près d’un tepee. Je devais être perdues dans de profondes pensées pour ne pas avoir entendu que quelqu’un était sorti de la tente et s’affairait à disposer tout un tas de malles bariolées à côté de moi. Prise au dépourvu, je me demande si je dois partir ou non, et avant que mon cerveau n’ait pu communiquer une quelconque information, une grande main tannée se tend vers moi. Le contre jour est total, je ne distingue rien d’autre que cette grande main. " Bonjour, je m’appelle Juan ". Ledit Juan se baisse légèrement, et je fais la connaissance d’un chicano d’une trentaine d’années, Ray Ban incrustées sur le nez, qui sera mon guide pendant cette célébration. Je reste en retrait pendant qu’il vide sa malle magique. Une malle à la Mary Poppins, pleine de couleurs et d’objets hétéroclites. Je n’ose pas le regarder se préparer, je crains d’être indécente, mais malgré tout, je ne peux pas m’empêcher de lancer quelques regards à la dérobée. Je veux croire que mes lunettes de soleil me cachent de son regard, et que je donne l’impression de regarder ailleurs. Si seulement mon appareil pouvait prendre des photos tout seul, discrètement, l’air de rien… il me semble que plus j’essaie d’être invisible, et moins je le suis. Ce qui explique le sourire en coin qu’arbore Juan depuis quelques minutes… finalement, il finit par me lancer, amusé " peut être que tu as des questions ? "…
Juan assemble ses plumes d’aigle tandis que les
Bon, puisque c’est proposé, allons-y ! Juan, qui ne quitte pas ses lunettes même à l’ombre des palmiers, m’explique la signification de ses décorations : il commence par assembler des plumes autour d’un cerceau, pieusement, une par une. Il double le premier cercle de plumes, et y attache en son centre une tête d’aigle empaillé. Les plumes proviennent d’aigles elles aussi, et c’est un honneur que d’en posséder. Il m’explique que si tous les animaux sont sacrés chez les Indiens, l’aigle l’est tout particulièrement : c’est l’oiseau qui vole le plus haut, et le plus vite. Celui qui se rapproche le plus du monde spirituel. Il symbolise la protection, la richesse, la prémonition la force et la sagesse. On dit qu’il porte les prières des humains directement au Créateur… Je l’écoute religieusement pendant qu’il attache les dernières plumes à son arc. Il le pose sur une de ses malles, et en ouvre bientôt une autre. Il en sort des couleurs de feu, jaune, orange, rouge carmin, tâchées de blanc et de noir. Il la referme presque aussitôt sur un mystérieux " excuse-moi un petit moment ". Il rentre dans le tepee et je me demande ce qui va en sortir… Je laisse mon imagination s’envoler avec les aigles, pendant que les premiers battements des tambours résonnent. Ils se font de plus en plus forts, et des voix stridentes de femmes les accompagnent. Je sors brutalement de ma léthargie sous le regard amusé d’une squaw. Elle m’explique que les chanteuses sont des " mankillers ", et je n’ai aucun mal à en comprendre la raison ! Quatre femmes encerclent une grosse caisse et tapent et chantent en cadence. Elles répètent les chants traditionnels.
La sur jumelle de Pocahonta vient du Dakota…
Lisa est, comme Juan, une indienne du Dakota, au costume flamboyant. La sœur jumelle de Pocahonta, à laquelle elle n’a rien à envier, ses cheveux de jais coiffés en deux tresses, un bandeau de perles sur le front. Sa peau mate fait ressortir l’éclat de ses parures d’argent et de turquoise. Elle porte une robe faite de coupons d’étoffe turquoise, rose fushia, vert émeraude, jaune soleil, violet, rehaussée de longs rubans. Pas un détail n’a été oublié, même ses bottines de daim sont incrustées de perles de même couleur que sa robe.
Elle est tout sourire, et quand je la remercie de se prêter si gentiment à la séance de photos, elle répond " non, c’est moi qui vous remercie; merci d’être venue partager notre culture et notre histoire; merci et dieu vous bénisse ".
Mon oreille s’habitue aux battements des tambours, qui semblent rythmer la scène dans laquelle je me fonds. La plupart des hommes ont revêtu leurs costumes et l’air est comme imprégné de respect. Ils sont venus des quatre coins du continent, et de plus loin encore. Du Canada, de Nouvelle Zélande, d’Alaska, en passant par la Californie et la côte Ouest… et contrairement à ce que je pensais, force est de constater que tous les Indiens ne sont pas des " peaux rouges " : le gouvernement américain a officiellement recensé plus de 300 nations ; mais il en existe en réalité plus de 1000, dont les langages peuvent avoir autant en commun que le français et le japonais… Le ciment de l’identité indienne outrepasse largement ces données physiques ou linguistiques. C’est une culture ancestrale dont tous revendiquent la singularité. Ce n’est pas leur intégration que les Indiens remettent en cause, mais leur assimilation forcée; être d’abord un indien avant d’être américain. Être un indien américain, auquel on ne demande pas de choisir entre sa culture et sa nationalité.
Premières danses, entre indiens, puis chacun peut à son tour rejoindre le cercle sacré du Pow Wow… Les femmes sortent de leurs tepees pour parfaire leur coiffure et leur maquillage à la lumière du jour. Le soleil est à son zénith, et c’est la moindre des choses ! Lisa me présente sa fille, qui vient de fêter ses 13 printemps. Elle l’aide à attacher sa robe de coton violette, sur laquelle sont fixés plusieurs séries de grelots, dans le dos, sur les épaules, mais aussi le long des manches. Les différents sons des grelots symbolisent les vagues de l’eau et le grondement du tonnerre, et ce sont des porte-bonheur sensés effrayer les esprits du mal. " Du mal ? " " oui, les mauvais esprits ". L’univers est fait de bons et de mauvais esprits; pour les reconnaître, il suffit d’écouter la nature, de comprendre son langage. De respecter tous les êtres, les humains comme les animaux et les végétaux. Il faut ouvrir son cœur ". Je cherche des yeux la source de ce murmure, et je vois un indien vêtu de rouge, arborant une impressionnante coiffe de plumes. Je le rattrape, et il finit par se retourner lentement vers moi. Le soleil réverbère sur son plastron de perles, et il porte dignement une énorme crosse de bois, décorée de plumes et un anneau. Des grands yeux noirs brillants, en amande; Le sourire est un peu plus effacé, mais je finis par reconnaître Juan. " on va bientôt commencer les cérémonies ". Les premières danses seront entre indiens, puis tout le monde pourra joindre le cercle. J’espère que tu nous rejoindras ". Quand je lui demande pourquoi personne ne pénètre la piste, je sens que mon manque de culture l’amuse plus qu’il ne l’agace, et c’est tant mieux! " La piste "… " le cercle est béni, et il est considéré sacré pendant toute la durée des Pow Wow ". Ce serait le blasphémer que d’y introduire de l’alcool, de la drogue ou même d’y tenir des propos infamants. " On rentre dans ce cercle comme on rentre dans une Église ". Respect. Le cercle encore, le cercle comme base du tepee, le cercle autour duquel il a fixé ses plumes, et maintenant le cercle dessiné sur le sol " le cercle est un symbole dans la culture indienne… " J’ai presque l’impression qu’il lit mes pensées… " il représente quelque chose de sacré : c’est l’unité, la force, l’infini, la protection, et c’est l’élément de base de nos rites, notre architecture, nos cérémonies. Le cercle n’a pas de début ni de fin, il est infini; toute la création est un grand cercle, notre univers, la vie, les saisons…et si on tient nos conseils en cercle, c’est pour y promouvoir l’harmonie. C’est le symbole et le pouvoir du cercle qui crée et qui porte l’unité ".
A ma grande surprise, je découvre que Juan est le
Je me tourne vers Juan et il est déjà parti. Le silence s’est fait tout autour du cercle, naturellement. A quelques mètres flottent les drapeaux américain, hawaiien, et l’étendard noir des PowMia. Ils sont fièrement portés par 3 vétérans qui ouvrent la marche. A y regarder de plus près, c’est un indien qui ouvre la marche. Et à ma grande surprise, c’est Juan. Il porte un bouclier en carapace de tortue, et il émane de lui quelque chose de profondément imposant. Juan est un Head Dancer, un maître de danse : c’est sur sa réputation de danseur et sur sa connaissance des traditions et des coutumes indiennes qu’il a été sélectionné. J’apprendrai plus tard que c’est un grand honneur que d’être désigné " head dancer ", parce qu’il va servir de modèle à tous les autres danseurs durant toutes les cérémonies.
Il ouvre la " Grande Entrée ", la procession des danseurs en file fatalement indienne, organisée par catégorie et par âge. Tout le monde est prié de se tenir debout, et les hommes doivent avoir la tête découverte, à moins qu’ils ne portent une plume d’aigle. Après une courte bénédiction, le maître de cérémonie introduit les catégories de danseurs.
A côté de moi, un jeune indien finit de fixer son poitrail en os. Il se prépare pour la danse traditionnelle des indiens du Nord : il me précise qu’il a fait tout son costume tout seul et pendant des mois. Et je le crois sur parole. Il porte une ceinture de plumes, une chemise décorée de rubans, un collier fait d’os taillés en tubes, les mêmes que ceux dont est fait son poitrail. Sur ses jambières en angora sont cousus des grelots. Il entre dans le cercle pour danser l’Indien qui part en reconnaissance avant une bataille. Les mouvements sont fluides, à peine saccadés, et il prend un plaisir évident à danser. Il est fier et dans ses yeux brille la même étincelle que celle de son père, le maître de danse.
Une plume a touché le sol… la cérémonie s’arrête d
Les danseurs du sud qui lui succèdent sont aisément reconnaissables à la queue de loutre qu’ils arborent, souvent rehaussée de miroirs, de perles et de rubans. Leurs jarretières sont tissées à la main, comme sont assemblées les perles de leurs cartouchières. Je ne sais plus qui guide qui, des percussions ou des pas de danse. Et le rythme est contagieux. L’ambiance est belle, le soleil illumine les bijoux et les sourires… tout à coup, la musique s’arrête et un vent de panique traverse toute l’assemblée. Les danseurs sont figés sur place, et les regards sont graves. Le Directeur du Cercle entre dans le cercle, le visage figé : une plume vient de toucher le sol. Le silence est total, et on attend son verdict. S’il s’agit d’une plume d’aigle, les danses ne reprendront pas. Mais une cérémonie spéciale aura lieu, juste entre indiens : car si une plume d’aigle touche le sol, cela signifie qu’un guerrier vient de mourir. Il faut donc lui rendre hommage.
Après de longues secondes, le Directeur annonce qu’il s’agit d’une plume d’oie. Fausse alerte. La cérémonie peut reprendre.
Une jeune indienne d’Alaska vient se présenter au public, et entame la Danse du Châle. Sa robe est en taffetas violet, ornée de rubans multicolores. Elle porte un châle qu’elle fait majestueusement virevolter autour d’elle quand elle danse et tourne. Elle incarne la légende d’un papillon qui renaît à la vie en quittant le cocon dans lequel il s’était réfugié à la mort de sa bien aimée.
Une rêve de danse qui méritait une plume d’aigle…
Je profite de la pause Coke-Beef Stick (on est toujours aux États Unis!), pour poser à Juan ma dernière question de la journée : puisque les plumes d’aigle sont si précieuses, alors qui peut les porter ? " Tu connais maintenant le symbole de l’aigle. Alors posséder une de ses plumes est un honneur. Qui se mérite. Celui qui la porte est généralement un guerrier qui a su faire preuve d’un courage exemplaire lors d’une bataille, ou qui en est sorti victorieux ". Son regard se perd à l’horizon quand il me raconte comment il a reçu sa première plume d’aigle : " à un moment de ma vie, j’ai perdu ma route; j’évoluais au sein d’une culture dans laquelle je ne me reconnaissais pas, mais je refusais de le reconnaître. Par peur du regard des autres, de ne pas avoir assez de courage pour tout recommencer. Et puis j’ai commencé à rêver de danse, à m’imaginer danseur. Dans mes rêves. Jusqu’au jour où presque par hasard, je me suis retrouvé à accompagner des amis à un spectacle de danse indienne. Là, j’ai senti au fond de moi comme un appel. Deux jours plus tard, j’ai pris un billet d’avion et je suis parti retrouver mon père, qui vit encore à Santa Fe.
Pendant des années, je me disais que ce n’était pas le moment de faire le voyage, parce que ce n’était pas financièrement raisonnable. Mais cette fois je l’ai fait sans hésiter. Je suis retourné sur les lieux de mon enfance. Nous n’avons pas eu besoin de mots : mon père a plongé ses yeux dans les miens, et il s’est absenté un instant. Il est revenu avec cette plume, et me l’a offerte " écoute ton cœur, continue de l’écouter, et danse "…depuis ce jour, j’écoute mon cœur et je sais que c’est l’essentiel. Peut être que cela suppose décevoir des gens, mais ceux qui t’aiment vraiment t’aimeront toujours; d’autant plus, en te sachant heureux ".
Et je rejoins le cercle pour la danse de l’amitié…
Je repasse les dernières paroles de Juan en boucle dans ma tête, pendant que les femmes intègrent le cercle pour les danses traditionnelles. Leur éventail en plumes d’aigle devient sacré, tellement lourd de sens. Les hommes les rejoignent bientôt et tous dansent maintenant dans le cercle. Jim me fait tomber de mon nuage d’un petit coup de coude, et m’indique Juan qui nous fait signe de le rejoindre. Tous les spectateurs se rendent à l’invitation pour la " Danse de l’Amitié " : la ronde s’agrandit, et tous avancent dans le sens des aiguilles d’une montre, d’un pas vers la gauche à chaque battement de tambour. Puis la ronde se resserre sans que les mains se détachent les unes des autres; elle se transforme en deux cercles concentriques qui avancent en sens inverse l’un de l’autre, et chacun serre la main de la personne qui passe en face de lui. " Aloha ", " Hi ", " Good day to you", "bless you"… Il fait déjà presque nuit. La musique s’est adoucie comme pour bercer le soleil; Les premières étoiles scintillent dans le ciel et s’imprègnent aux sourires et aux percussions qui chantent encore dans ma tête…





