Ile Maurice : Balade-nature dans les pas de Mahé de Labourdonnais

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Ile Maurice : Balade-nature dans les pas de Mahé de Labourdonnais

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Philippe Chavanne | 22.10.2007 | 701 visites | 0Favoris |
Philippe Chavanne

Ile Maurice : Balade-nature dans les pas de Mahé de LabourdonnaisDebout, depuis le 30 août 1859, sur une stèle à la Place d’Armes, un homme à la silhouette martiale scrute inlassablement l’horizon. Impassible. Il veille. Il surveille. Abrité par les palmiers géants qui bordent et tentent d’ombrager quelque peu la jolie place, il domine de toute sa stature l’entrée de la rade de Port-Louis, la capitale mauricienne. Le temps qui fuit ne le perturbe plus depuis longtemps. Cela fait maintenant tant de siècles qu’il contemple le port qu’il a créé… Né à Saint-Malo le 11 février 1699, Bertrand-François Mahé de Labourdonnais fait aujourd’hui partie intégrante du décor, mais aussi du patrimoine mauricien. Son ombre aux multiples et parfois surprenantes facettes plane encore au-dessus des superbes îles des Mascareignes. Pour un peu, on pourrait presque s’imaginer le croiser au détour d’une rue. Sur un quai du port. Au coin d’une église. A l’entrée d’une belle demeure… ● Jeune Gouverneur Il est probable que, tout jeune et peut-être encore enfant, Mahé de la Bourdonnais rêvait de voiles, d’horizons nouveaux, de voyages. D’aventures aussi. C’est probablement pour cela et comme cela qu’il connut une enfance de marin ; sillonnant les mers pendant une quinzaine d’années, avant de devenir tout à la fois homme d’affaires, esclavagiste et administrateur. En réalité, c’est à la demande du ministre français de la Marine que Labourdonnais met un jour le cap sur l’Océan Indien afin d’y administrer l’Isle Bourbon et l’Isle de France (connues désormais sous les noms de La Réunion et Ile Maurice) en tant que Gouverneur. Le 5 juin 1735 est une date importante, décisive même, dans la vie de cet homme d’exception. A 36 ans à peine, il débarque sur une terre faite de forêts épaisses, de marécages et de misérables cases éparpillées : telle est l’image qu’il a alors de l’Isle de France qui compte à l’époque moins d’un millier d’habitants et 67 plantations. Port Louis – que l’on appelait jusqu’alors Le Camp – ne dispose que d’une poignée d’installations très précaires. Les ressources directement disponibles permettant de transformer la future Ile Maurice en base navale et en grenier de l’Océan Indien semblent bien dérisoires. Le défi est d’autant plus important que les ordres du Contrôleur Général sont loin d’être équivoques : la tâche de Mahé de Labourdonnais est de créer des infrastructures capables d’accueillir, ravitailler et réparer les navires de la Compagnie des Indes engagés dans le commerce avec l’Asie et ainsi faire face efficacement à la concurrence. L’enjeu est capital. Surtout lorsque l’on sait que les Hollandais sont solidement implantés au Cap, que les Anglais sont installés aux Indes et que les Portugais sont ancrés au Mozambique. Les Français ont impérativement besoin d’un repli stratégique permettant d’abriter leurs navires sur la route maritime des Indes… mais aussi les bâtiments des corsaires qui sont alors leurs redoutables alliés de fait…

Des ambitions affichées

Ile Maurice : Balade-nature dans les pas de Mahé de LabourdonnaisD’entrée de jeu, Mahé de Labourdonnais affiche ses ambitions ! Et il n’a que faire de l’avis hautement pessimiste de Maupin, agent de la Compagnie des Indes, qui déclare à l’époque, à propos de la future Ile Maurice, que « … ce pays n’est propre à la Compagnie ni pour habitation ni pour aucune idée d’entrepôt… ». Une fois ses plans établis, le Malouin se met au travail. Ou, plutôt, il met un grand nombre d’esclaves noirs (venus essentiellement du Mozambique grâce à l’active complicité du roi du Portugal) et d’immigrés indiens, à la tâche. Et celle-ci est énorme. A la mesure des ambitions de Labourdonnais qui imagine, dessine, esquisse, applique, démontre, rassemble et, lorsqu’il ne parvient pas à convaincre par la diplomatie et la discussion, force le passage et impose ses idées. ● Autour d’un port devenu stratégique Dans un premier temps, il se rend compte que les bateaux de la Compagnie des Indes qui font relâche à l’Isle de France ont grand besoin d’eau et de nourriture. Utilisant judicieusement la topographie des lieux, il assure donc en priorité l’approvisionnement en eau du port et de la petite bourgade de Port-Louis, future capitale insulaire. Les bateaux de la Compagnie en profitent ; les habitants de la petite localité aussi. Ensuite, à l’entrée du port, il fait ériger une redoute. Puis, dans la foulée, fait installer un hôpital de plus de 200 lits (celui-ci pouvant aisément être converti en entrepôt en fonction des besoins), entreprend la construction de magasins et de bureaux, construit des fortins aux emplacements les plus stratégiques. D’autre part, il fait aussi baliser l’entrée du chenal, édifie le rez-de-chaussée de l’Hôtel du Gouvernement, imagine et fait installer le long des quais des « chalands pontés » qui ne sont rien d’autre que les ancêtres des gigantesques portiques qui assurent actuellement les chargements et déchargements des navires de commerce,… Parallèlement, en plus de toutes ces activités, l’ancien marin décide d’aménager le territoire de l’île et s’improvise administrateur. Avec beaucoup de succès, d’ailleurs : malgré certains troubles et le côté très autoritaire, voire dictatorial de Mahé de Labourdonnais, l’ancienne petite île inhospitalière s’est transformée en quelques années à peine en une colonie habitable et une escale rentable sur la route maritime des Indes. ● « Pour le plaisir » (air connu) Bertrand-François Mahé de Labourdonnais achète le domaine Mon Plaisir en 1735. Il construit sa maison à gauche de l’entrée principale de l’actuel Jardin des Pamplemousses. L’ancien marin qui s’est improvisé ingénieur, s’est mué en esclavagiste et a été officiellement nommé au poste de Gouverneur de l’Isle de France, coiffe désormais une nouvelle casquette : celle d’homme d’affaires. Profitant du développement de l’industrie du sucre (la canne à sucre ayant été importée à l’Ile Maurice en 1743 par les Hollandais), il fonde deux sociétés sucrières : la première à Port Sud Est (et qui est aujourd’hui connue sous l’appellation Ferney) et l’autre au lieu-dit la Grande Rosalie. Dès 1755, cette seconde société a une production suffisante pour ravitailler les navires de passage et satisfaire aux besoins locaux de l’Ile Maurice et de sa voisine, l’Ile Rodrigues. L’emploi du temps de Labourdonnais est chargé. Aujourd’hui, on dirait qu’il est « surbooké ». « Overbooké ». Bref, nous dirons donc en français correct qu’il est débordé. Il sillonne « son » île, effectue de fréquents voyages vers l’Isle Bourbon (La Réunion), signe d’innombrables procurations, des contrats de vente de terres et d’habitations,… Il administre, gère, commerce,… Mais retourne immanquablement vers son domaine Mon Plaisir…

De Mahé de la Bourdonnais à Pierre Poivre et Nicol

Ile Maurice : Balade-nature dans les pas de Mahé de LabourdonnaisComme beaucoup, beaucoup de choses à l’Ile Maurice, l’initiative du futur Jardin des Pamplemousses revient à l’incontournable Mahé de Labourdonnais. A côté de son habitation, il décide d’installer un vaste potager. Il y fait planter des arbres et des plantes endémiques ou venus d’autres horizons. Il essaye le ver à soie. Il plante du manioc devant notamment servir à nourrir les esclaves africains. Après le départ de Mahé de Labourdonnais de l’Isle de France, ce jardin potager est abandonné et n’est plus entretenu. Il faut l’arrivée du philosophe et naturaliste Pierre Poivre, nommé au poste d’Intendant de l’île dès 1767, pour que le jardin potager connaisse un nouvel essor. Pierre Poivre importe alors des plantes de tous les pays, accordant beaucoup d’importance au girofle qui avait alors plus de valeur que l’or. Dès lors, le véritable départ du Jardin des Pamplemousses est donné ! Et c’est au botaniste Nicolas Céré que revient la charge de poursuivre l’œuvre initiée par Labourdonnais et poursuivie un moment par Pierre Poivre. Il introduit la cannelle et la muscade, mais aussi des dizaines d’essences rares. Plus tard, à l’époque des grandes épidémies de malaria (vers 1866), les responsables du jardin y cultivent l’eucalyptus qui permet d’assécher les marais où foisonnent les moustiques, vecteurs de la maladie. Considéré à juste titre aujourd’hui comme étant le plus beau site de tout l’intérieur des terres, le Jardin des Pamplemousses est devenu l’une des promenades préférées des Mauriciens et un « must » incontournable pour les nombreux visiteurs étrangers qui, pour quelques jours, profitent des attraits de l’ancienne Isle de France…

25 hectares dédiés à la nature

Ile Maurice : Balade-nature dans les pas de Mahé de LabourdonnaisA une dizaine de kilomètres au nord-est de Port-Louis, à la lisière de la petite localité de Pamplemousses, le Jardin des pamplemousses, ouvert gratuitement au public, couvre 25 hectares entièrement dédiés aux merveilles offertes par Dame Nature. Au total, il propose pas moins de 500 espèces végétales dont certaines sont de véritables merveilles de la création. On dénombre aussi pas moins de 80 sortes de palmiers dont la moitié est originaire des Mascareignes : palmier-crocodile, palmier-latanier, palmier-bambou, palmier-salade,...

Ile Maurice : Balade-nature dans les pas de Mahé de LabourdonnaisMais ce ne sont pas les seuls trésors du jardin. Au fil des allées, des parterres, des bassins,… le visiteur découvre d’exceptionnels bouquets de bambous, le sapotillier (c’est sa gomme qui fournit le chewing-gum), de magnifiques arbres du voyageur (qui sont l’emblème de la compagnie aérienne Air Madagascar), des baobabs,… Mais aussi le palmier et les vacoas de Rodrigues, le latanier de l’Ile Ronde, des filaos et des badamiers,… et d’autres, tant d’autres encore… La liste est longue. Fort longue, même…

En visite

Ile Maurice : Balade-nature dans les pas de Mahé de LabourdonnaisLe visiteur pressé mettra 2 ou 3 heures pour faire le tour du jardin et s’en aller vers d’autres visites, son appareil photos bourré de clichés. S’il est moins pressé, s’il a l’intelligence de prendre son temps, de prendre le temps d’admirer et d’observer, il y passera facilement la journée. Et peut-être encore celle du lendemain. Sans jamais s’ennuyer. En passant d’une découverte à l’autre. D’une plante à l’autre. D’un jeu de lumière à l’autre. D’une ambiance à l’autre. Le premier « must » du jardin se situe à l’entrée : il s’agit d’une extraordinaire grille en fer forgé que l’on ne peut qualifier que de majestueuse. Tellement superbe qu’elle remporta un concours lors de… l’exposition universelle de 1862 qui se déroulait en Grande-Bretagne !..

Ile Maurice : Balade-nature dans les pas de Mahé de LabourdonnaisPuis vient l’enfilade des avenues : l’avenue Poivre (bordée de superbes palmiers royaux), l’avenue Charles Darwin (avec ses acajous plantés il y a bien plus d’un siècle de cela), la très agréable avenue Paul et Virginie (bordée de genévriers, de noyers d’Inde, de palmistes,…), l’avenue Telfair (avec ses extraordinaires palmiers Talipots aux feuilles gigantesques et en forme d’éventail),… D’autres haltes sont également incontournables. Notamment le sympathique Bassin des Lotus (très belles fleurs blanches qui se dressent, fragiles et délicates, au sommet de fines tiges verticales) et le célèbre Bassin des Nénuphars. Il s’agit d’un vaste bassin de forme rectangulaire où vivent et évoluent des nénuphars géants originaires de la forêt amazonienne. Des « Victoria Amazonica », disent les spécialistes. Extraordinairement belle et particulièrement grande (jusqu’à 1,50 mètre de diamètre), cette remarquable plante présente une surface lisse fermée par un petit rebord. Le dessous, par contre, est hérissé de milliers de minuscules épines qui assurent sa défense. N’empêche que la plante est bien fragile : sa fleur éclôt deux jours de suite, dès la tombée du jour et change de couleur au fil de la journée : de son blanc matinal, elle passe au rose en milieu de journée avant de s’éteindre en mauve dès le lendemain matin.

Retour à Mon Plaisir

Ile Maurice : Balade-nature dans les pas de Mahé de LabourdonnaisAutre découverte assez sympa : à proximité d’un vénérable banian se trouve un parc à tortues. Celles-ci, débonnaires comme seules les tortues peuvent l’être, ont été importées de Seychelles aux fins de préservation et protection. Le moins que l’on puisse dire est qu’elles ont profité : elles sont énormes. Tout près de là, un ancien moulin à sucre était jadis actionné par des bœufs qui entraînaient le mécanisme broyant les cannes. Les bacs de décantation du jus de canne sont d’ailleurs encore visibles. Enfin, dernier aperçu du Jardin de Pamplemousses avec le château Mon Plaisir. En guise de château, parlons plutôt de grosse demeure. Mais quelle demeure ! Une superbe bâtisse coloniale érigée au XIXe siècle par les Anglais. XIXe siècle ?!.. Eh oui ! Pour magnifique qu’elle soit, cette construction n’a plus rien à voir avec la villa que se fit édifier Mahé de Labourdonnais près de la grille d’entrée du Jardin des Pamplemousses ; villa qui a aujourd’hui disparu

Destin tragique

Ile Maurice : Balade-nature dans les pas de Mahé de LabourdonnaisEt Mahé de Labourdonnais, dans tout cela ? Il connaît un triste destin. Destin peut-être provoqué, il est vrai, par son ambition insolente et par cette fougue d’entreprendre qui, l’une comme l’autre, vont mener à sa perte… Bien implanté sur l’Isle de France, il part cependant pour les Indes afin de défendre Madras. Dans les soutes de ses navires, des armes et des canons sortis de l’arsenal mauricien alors connu sous le nom de Moulin à Poudre. Là-bas, aux Indes, il entre en conflit avec un certain Dupleix, le représentant officiel de la toute puissante Compagnie des Indes. Fatale erreur !.. A son retour à l’Isle de France, la Compagnie lui a déjà trouvé un remplaçant. Plus malléable et nettement moins remuant… Rentré en France, Labourdonnais est enfermé à la Bastille et jugé. Il doit assurer lui-même sa défense devant le tribunal. L’ancien marin, homme d’affaires et esclavagiste, gouverneur, visionnaire,… n’est plus. Il n’y a plus qu’un prisonnier acculé. Finalement, aucune charge ne sera retenue contre lui, mais la Compagnie des Indes - que l’on peut fort légitimement soupçonner d’avoir « sensibilisé » les juges comme le font encore actuellement, et tous les jours, toutes les puissantes sociétés commerciales du monde, qu’il s’agisse de l’agro-alimentaire, de la chimie, de l’industrie du tabac ou de l’automobile,… - a quand même gagné. Bertrand-François Mahé de Labourdonnais n’est plus que l’ombre de lui-même. Il ressort de son emprisonnement préventif et de toute cette histoire complètement affaibli. Irrémédiablement vieilli. Et il mourra quelques années plus tard, dans un quasi anonymat, à Paris. Le 10 novembre 1753. Dans une rue qui, par une dernière et cruelle ironie, porte alors le nom de…rue d’Enfer…

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