Inde : L’effet Rishikesh

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Eléonore Collin | 16.04.2007 | 1531 visites | 0Favoris |
Eléonore Collin

Inde : L’effet RishikeshAu pied de l’Himalaya en Inde, Rishikesh, la capitale mondiale du yoga, déploie ses temples et ses ashrams sur les rives du Gange. En 1968 les Beatles sont venus s’y initier à la méditation transcendantale. Quarante ans après, la petite ville attire comme un aimant les visiteurs en quête d’expérience mystique. « Le bus pour Rishikesh ?! Il n’y a pas de bus pour Rishikesh ! » Le chauffeur de taxi m’a éclaté de rire au visage. Il essaye de me convaincre de prendre son taxi pour parcourir les 24 km jusqu’à ma destination. Sac sur le dos, je patauge dans la boue de la gare routière d’Haridwar, où je suis arrivée en train au milieu de la nuit. Il est 6h du matin, et un chaos de bus se croise dans l’obscurité. Leurs phares balaient des grappes de chauffeurs de rickshaws guettant le client potentiel. Finalement, l’un d’entre eux me désigne le bus brinquebalant qui va à Rishikesh. Sur les banquettes, il n’y a que des hommes, pour la plupart encore endormis, la tête emmitouflée dans une écharpe. Le bus cahote sur la route inégale. Au fur et à mesure que la nuit cède la place au jour, le paysage se révèle, émergeant d’une aube bleue et brumeuse. Les montagnes qui se profilent peu a peu entre les nuages sont les premiers contreforts de l'Himalaya.

La culture pop a rencontré l’hindouisme à Rishikes

Inde : L’effet RishikeshPosée sur les rives du Gange dans l’état de l’Uttaranchal, Rishikesh est considérée comme la capitale mondiale du yoga. Depuis que les Beatles y ont séjourné deux mois dans l’ashram du Yogi Maharishi Mahesh en 1968, la ville n’a cessé d’attirer les aspirants à une vie plus spirituelle. Quand la culture pop des sixties a rencontré le mysticisme indien… Tuniques blanches, fleurs autour du cou, volutes d’encens, guitares et sourires épanouis : les Beatles, Donovan, Mia Farrow et Mike Love des Beach Boys étaient tous là-bas. Découvrant la méditation transcendantale et se nourrissant de plats végétariens dans une atmosphère très peace and love. Le gourou s’est finalement avéré un peu trop intéressé par les biens terrestres pour être honnête, et l’expérience a tourné court. Mais elle a donné lieu à une créativité inégalée dans la carrière des Beatles, qui ont composé pas moins de 48 chansons pendant leur retraite à Rishikesh, dont la plupart se sont retrouvées sur les fameux White Album et Abbey Road. Même si l’on ne s’appelle pas John Lennon, on pourrait aller vérifier si l’inspiration ne nous attend pas à Rishikesh…

La porte du paradis

Inde : L’effet RishikeshLe rickshaw gravit en pétaradant la route escarpée qui escalade le pan de montagne de la rive ouest. Un vent vif me glace les joues. Le chauffeur, encore adolescent, tient un discours volubile avec un accent qui roule comme les galets d’une rivière. Je ne comprends rien mais ne m’en soucie pas. La vue est à couper le souffle. Le Gange, enserré comme un joyau entre les rives parées de temples dont les fanions claquent au vent, serpente au pied des montagnes couvertes d’arbres. L’eau est vert jade, et le ciel drapé de nuages roses y jette des éclats d’opale. C’est, pour les hindous, le fleuve le plus sacré du monde. La Ganga. Une déesse, envoyée sur terre pour inonder les plaines et purifier le cœur des hommes. Vénérée depuis plus de 2000 ans, elle est évoquée dans les Védas, le Ramayana et le Mahabharata, textes fondateurs de la culture du sous-continent. Les dimensions spirituelles et mythologiques du Gange lui assurent une place unique dans l’esprit et le cœur des Indiens.

Inde : L’effet RishikeshDeux ponts suspendus enjambent le Gange à Rishikesh. Au Sud, Ramjhoola, et au Nord, Lakshman Jhula. Ainsi nommé parce que Lakshman, frère de Rama, l’a traversé au temps où l’histoire des dieux s’est écrite. Cette ville où l’on marche dans les empreintes divines est considérée comme la porte du pays des Dieux par les hindous. Shiva, Brahma, Ganesh, les représentations de la mythologie hindoue sont partout, sculptées, peintes, sur les temples, les maisons, au bord des routes. La vie près du Gange est rythmée par les ganga aarti, cérémonies au lever et au coucher du soleil, dédiées au fleuve, ce temple vivant. Selon les légendes, sa source se perd au milieu des étoiles… Odeurs d’encens, bouses de vaches, cloches à la volée, silhouettes oranges des sadhus sur les marches des ghats. Si Rishikesh est la porte du paradis, le Gange est le chemin qui y mène.

Yoga, reiki et compagnie

Inde : L’effet RishikeshQuarante ans après la visite des Beatles, l’ashram du Yogi Maharishi Mahesh est à l’abandon. Mais Rishikesh est, pour tous ceux que le yoga et la méditation intéressent, l’un des points cardinaux de l’Inde spirituelle. Sur internet, les forums de voyageurs égrènent les messages d’aspirants à l’enseignement de maîtres yogis comme des mantras. « Je veux enseigner le yoga le plus vite possible et je cherche un enseignement intensif », « Qui peut me donner son avis sur l’ashram Ved Niketan de Rishikesh ? ». Les noms de yogis et d’ashrams s’échangent sur la toile comme des sésames de rentabilité et d’efficacité pour occidentaux dont la quête de Vérité reste bien ancrée dans une logique consumériste. Les ashrams sont des lieux d’études et de pratique spirituelles placés sous la conduite d’un maître, ou gourou, qui imposent des règles simples mais rigoureuses. L’on s’y abstient évidemment de viande, d’alcool et de toute autre drogue. Evitez juste de vous enfermer dans un ashram si vous êtes une femme occidentale fortunée, dépressive, en pleine crise existentielle. Conseil de Satish, un pèlerin indien, qui indique du regard une femme aux longs cheveux gris et sales, marchant pieds nus dans la rue, le regard absent. « Les faux gourous n’attendent que ça pour abuser d’elles, prévient-il. De leur argent comme de leur corps. Sous couvert de spiritualité, certains font vraiment ce qu’ils veulent dans leurs ashrams. Personne ne vient voir ce qu’il s’y passe.» Mieux vaut s’en tenir aux ashrams connus et réputés. Et ne pas laisser son sens critique au portail. « Un vrai gourou ne s’intéresse pas à l’argent » conclut Satish. Inutile toutefois de s’astreindre à la discipline d’un ashram pour suivre des cours de yoga. Tous les niveaux et tous les styles d’enseignement sont proposés, dans les ashrams comme dans les hôtels. A Rishikesh vous pourrez étudier le hatha yoga, le karma yoga, le reiki, apprendre ou recevoir des massages ayurvédiques, thaï, tibétains, suivre une cure de détoxification, ou encore découvrir la gemmologie.

Les marchands du temple

Inde : L’effet RishikeshEn passant devant un temple dont les tours piquent le ciel de rouge et de blanc, je m’arrête devant le portail ouvert. Un jeune homme apparaît aussitôt et m’invite à entrer. Il me conduit dans un petit sanctuaire au milieu de la cour. Un homme à l’expression indéchiffrable est assis en tailleur derrière une table basse, et me fait signe de m’asseoir. Aussitôt, il saisit un rosaire de bois sur la pile en face de lui, marmonne quelques mots et me le passe d’autorité autour du cou. Il trempe son doigt dans une pâte rouge et me trace une tika sur le front avant de me placer dans les mains un petit récipient de cuivre qui contient de l’eau du Gange. Puis il me demande, par l’intermédiaire du jeune homme, si je suis mariée. Prudemment, je réponds par l’affirmative. J’ai droit à un deuxième lot, comprenant rosaire et eau sacrée. Un calepin apparaît comme par magie et le jeune acolyte s’empresse de dresser l’addition de la prestation. Cent roupies par article, et cent roupies supplémentaires pour arrondir la note à cinq cent roupies, près de dix euros. La valeur de trois nuits d’hôtel et d’un repas. J’enlève le rosaire, rend le tout et explique que je croyais être dans un temple, et non dans une boutique de souvenirs. Ils hochent la tête de concert, l’air offensé, et me regardent partir sans un mot. Mauvais karma. Je sors du temple, d’humeur fort peu spirituelle, pour continuer vers Lakshman Jhula. Restaurants pour touristes, échoppes d’articles religieux et magasins en tous genres se succèdent. Des odeurs de pop-corn et de cacahouètes grillées flottent dans l’air. Et pour l’ambiance, les petites boutiques qui vendent des CD diffusent de la musique de méditation à plein volume.

Contempler le Gange, c’est prier

Inde : L’effet RishikeshEn traversant le pont, on quitte le bazar pour la zone tranquille de Swarg Ashram. Ici le temps semble s’être arrêté. Les plages de sable blanc qui bordent le Gange offrent des enclaves de paix qui font oublier l’agitation des rues commerçantes. L’eau du Gange est si cristalline que l’on voit distinctement les gros poissons (nourris par les offrandes des pèlerins) nager sur le fond de galets. Je m’assois sur le sable pour contempler le fleuve. Une sérénité inattendue m’envahit, un état de bien-être qui semble émaner de l’eau, du ciel, des pierres aux formes émoussées. Le paysage semble immuable. Un jeune Indien qui s’apprête à prendre son bain rituel s’approche et me demande si je médite. Moment d’hésitation. Non, pas vraiment. Enfin, si… Car qu’est-ce que le yoga, si ce n’est être présent au moment que l’on vit, le mental vide de toute préoccupation ? Alors oui, peut-être que je médite. Je regarde le Gange, écoute la paix monter en moi et réalise qu’il y a bel et bien quelque chose de particulier dans l’air de Rishikesh. Une qualité de l’atmosphère qui élève l’esprit. Sur les ghats, les escaliers qui descendent au fleuve, des vaches déambulent tandis que des singes sautent dans les branches, prennent d’assaut les balcons, s’accrochent aux fils électriques, et s’attaquent aux marchands ambulants. Les sadhus -ou babas- ceux qui ont choisi le renoncement et l’ascèse pour se libérer plus vite du cycle des réincarnations, vaquent à leurs occupations. Les cloches des temples se répondent d’une rive à l’autre. Les babas ont allumés un feu sous le ficus qui dresse ses branches tortueuses près du pont de Ramjhoola. Autour, les hommes assis dans les volutes de fumée blanche partagent le shilom, allumé après un « Boom Shiva » dédié au puissant Dieu hindou de la destruction.

Chacun cherche son Rishikesh

Inde : L’effet RishikeshLe soir, de retour à l’hôtel, je m’installe au restaurant dont la carte propose des plats chinois, italiens, israéliens, tibétains -et même indiens. Assis à une table d’angle, un européen au visage émacié portant un bonnet de laine orange et une tika rouge au milieu du front, fixe un point dans le vide d’un air pénétré. Un groupe d’Israéliens occupe la table la plus proche, où l’on mange des moussakas arrosées de thé ayurvédique. Un jeune homme aux longs cheveux bouclés fait une démonstration de ses flûtes de bambou. Sa voisine, une femme plantureuse portant une tunique turquoise et des tresses rousses joue du pendule au-dessus de la paume d’une jeune fille. Adi, le joueur de flûte, est programmateur informatique. Il a découvert récemment le vipassana, une technique de méditation bouddhiste basée sur des sessions de 10 jours de silence total. Le vipassana a changé sa vision du monde et il m’assure que je pourrais en tirer le plus grand bénéfice. Liora, qui a rangé son pendule, est thérapeute à Tel Aviv et voyageuse au long cours - elle arrive tout juste de six mois en Chine. Elle suit des cours de yoga et se fait faire des massages ayurvédiques tous les jours. « Rishikesh est un endroit très spécial, confie-t-elle, la première fois que je suis venue ici j’y ai passé 3 mois au lieu d’une semaine comme prévu. » Elle n’est pas la seule à évoquer cet « effet Rishikesh », qui donne envie de s’asseoir au bord du Gange et de ne plus repartir. Un jeune couple israélien en voyage de noces, qui a acheté une moto à Darjeeling, me raconte qu’ils sont arrivés à Rishikesh en suivant des signes et des coïncidences étranges. Ils viennent de commencer à suivre des cours de reiki : « On a vraiment l’impression de vivre quelque chose de très étrange depuis qu’on est ici, c’est merveilleux. » Ils se regardent, les yeux brillants, et se taisent. Les mots leurs manquent pour décrire l’ampleur de l’expérience. Trois jeunes français qui se laissent pousser la barbe et les cheveux, relatent au serveur une excursion dont ils sont rentrés bredouilles. Vijay sourit et répond d’un ton docte « Si vous n'avez pas pu entrer, c’est que c’était écrit. Sinon, vous seriez entrés. On obtient toujours ce qui nous est destiné. » A Rishikesh, même les serveurs sont des gourous !

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