Inde : Sur la route des Havelis * du Shekhawati  (Nord de Jaipur, Rajasthan)

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Inde : Sur la route des Havelis * du Shekhawati (Nord de Jaipur, Rajasthan)

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Annie Lapertot | 19.05.2006 | 564 visites | 0Favoris |
Annie Lapertot

Kalpana

Inde : Sur la route des Havelis * du Shekhawati  (Nord de Jaipur, Rajasthan)Mon nom est Kalpana qui veut dire « imaginative », me dit-elle, enveloppée dans son sari rose indien, elle glisse doucement vers vous un visage de miniature persane qu’elle voile avec élégance à l’approche du père. Ici, pickles*-maison avec légumes du potager… Fier de son domaine, le père me fait visiter ; c’est un homme imposant au visage volontaire et doux, légèrement voûté sur le côté droit, un thakur*, la mère nous observe penchée à la fenêtre d’une belle demeure ocre… <b>Mercredi 4 Août 2004</b> Après 7 heures de voyage, dans un bus empoussiéré rempli de vieux Rajputs* aux yeux brillants et exercés qui veillent sur moi, la nuit se pose. Nos princes de l’après-midi font place aux étudiants rentrant de l’université de Sakti qui s’égrènent le long de la route jusqu’à Nawalgarh . Il est minuit, le bus déverse ses derniers voyageurs rompus. Mr Ramesh (patron d’une ghesthouse-association - en bonne place sur le guide - et le seul à répondre tardivement) m’attend. Il est bavard et sûr de lui. Dès notre arrivée, avant même d’offrir le thé de bienvenue, il sort le « livre saint de Mr Ramesh » ; ses interdits, son cahier d’ordres, la liste de ses bonnes oeuvres et m’informe du coût very expensive du projet de sauvegarde des peintures murales de tous les havelis de la région… Sa femme, tel un fantôme fatigué, rôde autour de nous. Bref, un brahmane gras, au cahier des charges poisseux, qui fait payer cher la chambre simple et sinistre plantée au milieu d’une méchante cour cimentée couverte de détritus !

Jeudi 5 Août 2004

Inde : Sur la route des Havelis * du Shekhawati  (Nord de Jaipur, Rajasthan)Ce matin, je me délecte du meilleur lassi* que j’ai bu depuis longtemps, un élixir des dieux dans un lieu frais et nettoyé au bord de la route, avant d’aller à la recherche d’une chambre plus accueillante que celle de Mr Ramesh… Kalpana est vive, intelligente et habile , elle a suivi des cours de cuisine à Jaipur, c’est une « cuisinière diplômée » - tout à fait exceptionnel en Inde - elle gère le restaurant et quelques chambres en véritable femme d’affaires discrète, accompagnée d’un mari manager effacé mais présent, un peu voûté du côté droit comme son papa. La chambre est vaste et simple, joyeusement désuette, décorée d’anciennes photos représentant des rajahs à la chasse au tigre, des militaires décorés, des portraits de jeunes filles aux regards pleins d’attente, des maisons au toit de chaume carré. Je remarque une autre bâtisse un peu plus loin, celle-ci est « réservée aux voyageurs musulmans » me répond Kalpana. Dans un jardin abrité, nous mangeons de délicieuses soupes, de savoureux curry doux et parfumés et les frites sont les meilleures du monde !! Elle m’entraîne au fond du jardin, c’est là qu’elle a installé ses fourneaux et me montre comment faire des halvas*….odeurs de cardamone et de cannelle mélangées à celle du masala. Ces havelis obéissaient à deux traditions : hébergement d’une famille élargie et le purdah*, un héritage musulman…. Aujourd’hui, quelques-uns sont abandonnés aux chèvres, soit font office de toilettes publiques ou de dépôt d’ordures et les autres sont habités par plusieurs familles souvent modestes. Les artistes sont plus nombreux que les mécènes, même si les vingt familles les plus riches de l’Inde vivent dans ce périmètre Nawalghar-Mandawa-Sakti.

Inde : Sur la route des Havelis * du Shekhawati  (Nord de Jaipur, Rajasthan)Seul, le Dr Podar, célèbre dans la région, a fait restaurer avec raffinement un haveli à Nawalgharh qui abrite de nombreuses classes d’élèves à chaque étage : une école-musée avec des portes grandes ouvertes sur les patios, les voix, les rires et les cris font danser les fresques le long des murs… Un des rares havelis très joliment restauré parmi des centaines… Il faut se perdre dans les rues ensablées pour découvrir toutes ces peintures nichées entre les fenêtres minuscules, dans les encorbeillements, autour des portes cloûtées et sur toutes les surfaces des murs de ces colossales bâtisses. Si le dessin a gardé ses formes vives, les couleurs aux pigments naturels de terre verte, de pierre rouge, d’indigo, de lapis lazuli, d’ocre et de jaune se sont pastellisées souvent à l’abri sous des porches, des auvents, des toits, des voûtes, tandis que les peintures plus accessibles ou moins chanceuces ont été graffitées ou bien ont disparu derrière de vilains panneaux publicitaires … C’est au début du 19è siècle et jusqu’au début du 20è que les riches commerçants Marwaris* ont commandé ces fresques aux artisans maçons qui dessinaient au gré de leur fantaisie, de leur imaginaire, une interminable bande dessinée d’une coquine extravagance picturale : dieux et déesses du panthéon hindous, rituels et processions de mariage, éléphants, chameaux, militaires ou jeune dandy anglais ainsi que les dernières inventions de l’époque - voitures, trains, wagons d’où se penchent de jolis visages de faïence aux pommettes rouges, mais aussi des femmes à moustaches, des animaux mythologiques, des chevaux si élégants et parfois même les portraits de toute la famille du propriétaire…

Le silence des Havelis

Inde : Sur la route des Havelis * du Shekhawati  (Nord de Jaipur, Rajasthan)Pour se rendre à l’école les enfants traversent les cours dorées des huits « Aath et Kesardev Muraka Havelis » construits par 8 frères….. Namasté*, namasté ! no pen ? no roupie ? alors, on fait quelques photos ! le soleil matinal lèche les fresques, tout est couleur sable …where do you from ? avec quelques gestes on se fait rire, puis on finit toujours par échanger quelque chose, ce sont de joviales rencontres. Puis au détour d’une rue, on vous invite à venir participer à la fête de Rama, puisque vous passez par là ! La mère vous installe dans l’unique fauteuil d’une pièce immense, une assiette remplie d’un chili sur les genoux. Les hommes, tous assis par terre, vous dévisagent. Alors, je mime les anecdotes du jour et ils attendent que je crache du feu … Ces Rajputs aiment s’amuser et commerçent même avec leurs dieux !

Inde : Sur la route des Havelis * du Shekhawati  (Nord de Jaipur, Rajasthan)Tous les portails du « Jivrayka Haveli » comme un kaleïdoscope s’ouvrent et se ferment à l’infini … une première cour est réservée aux visiteurs, j’entre doucement, personne, mais derrière les moucharabiehs, on vous observe ; une porte donnant sur une autre cour laisse voir les femmes et les enfants endormis sous les patios, entourés de petites pièces sombres…On y sent le souffle des âmes errantes en sari rouge, orange, vert qui chuchotent quelques complots avant d’aller rejoindre leur maître.. A l’étage, des chambres s’ouvrent sur un balcon se déployant autour d’une 3è cour, on perçoit le murmure affolé de plusieurs générations de femmes recluses, où maîtresses et servantes vivaient dans une chaude mais si insinueuse promiscuité…Je disparais… à la recherche du «Ram Rike Parsram puria Haveli» qui n’est pas facile à trouver ! Il est niché dans une ruelle jaune trop petite pour lui car il impose tout de suite son allure aristocratique, marquée par de remarquables sculptures au sommet de ses portiques vert amande. Il est fermé. Je m’installe sur le tabouret du patron de l’échoppe d’en face. Je remplis mes yeux avant que le propriétaire du tabouret me dise qu’il regrette le purdah et que sa mère a le même âge que moi !

Inde : Sur la route des Havelis * du Shekhawati  (Nord de Jaipur, Rajasthan)Un homme au turban rose comme une pivoine géante posée sur sa tête est assis devant la porte du «Bagton-Ki Haveli». Contre un petit bakchich, il me fait visiter cet haveli désert, il est chez lui et guide les curieux qui passent devant sa demeure. Il serre un trousseau de clefs, tel un timide «Barbe-rose», il va ouvrir la salle de danse très doucement, pour ne pas éveiller les apsaras*, puis la salle de spectacle constellée de toutes petites loges ravissantes où se plaçaient les musiciens… Nous risquons quelques pas de danse qui ressemblent plus à un quadrille qu’à une danse des Dieux… L’homme à la pivoine me confie qu’il a passé sa vie à actionner l’éventail de cette salle, dès l’âge de 6 ans. Ces premiers «ventilateurs géants» étaient confectionnés dans un tissu très lourd qui se balançait au-dessus de l’assistance, maintenu sur toute la largeur du plafond et actionné sur un côté seulement. Le voisin d’en face, me voyant sortir de chez Mr Pivoine, me fait signe d’entrer car il veut me montrer quelque chose qui vient de France…made in France ! Nous traversons la cour, je le suis en direction d’une petite pièce sombre, ses trois femmes s’entourent de leur voile et s’évaporent sur notre passage, ce vieux magnifique règne en maître absolu. Il me conduit vers un bloc posé dans l’angle d’une vaste chambre, recouvert d’un drap jauni qu’il soulève : un coffre fort ! A mon regard surpris il me fait remarquer que la serrure est «made in France» ! il est très fier, moi aussi, elle doit être très fiable !! Il est si heureux de recevoir la «représentante d’une serrure si performante» qu’il me fait asseoir sur son immense matelas posé à terre : il a déjà trois femmes et il aimerait que je sois la 4ème ! Très gentiment je décline l’offre. Sans rancune, il me raccompagne en me serrant la main dont les doigts restent danser dans ma paume, le charme Rajput !

Inde : Sur la route des Havelis * du Shekhawati  (Nord de Jaipur, Rajasthan)Un autre charmeur, c’est le «Khedval Bahavan Haveli». Ses miroirs aux formes renflées pleines de promesse placés au-dessus des portes, sont encorbeillés de motifs chinois intacts et mystérieux. Je monte quelques marches. Dans la cour, des enfants veillent, courent, font du vélo et de gracieux saris rouges sèchent au milieu des gamelles… Le Rama et Sita*du Dr Podar, c’est le «Podar school Museum Haveli» . Depuis les années soixante, des générations de jeunes élèves étudient dans cet haveli entre les délices et les délires des artistes maçons : ici, un Khrishna* dansant, là, des animaux à deux têtes…. Autour du patio s’ouvre la galerie des costumes de toutes les provinces de l’Inde et la galerie des émeraude, opale, rubis, turquoise, escarboucle, girasol, saphir… De flaque en flaque, je rentre chez Kalpana en passant par le «Temple de Ganga Mai», la déesse du quartier…les très délicates peintures évoquant le Ramayana* ornent un bel escalier qui monte jusqu’à de magnifiques statues en marbre d’un Shiva* à cinq têtes accompagné de sa souveraine Parvati*! Le soleil couchant violente les turbans acidulés des vieux Rajputs qui se promènent, ils resplendissent, ils ont ces regards surpris et fiers de ceux qui resteront des princes et pour qui la femme demeure un bijou précieux…

Inde : Sur la route des Havelis * du Shekhawati  (Nord de Jaipur, Rajasthan)Au bazar, je m’installe souvent devant les vitrines du bijoutier sur lesquelles on pose tranquillement son tchaï*. Quand ses enfants sortent d’un placard bleu où ils faisaient la sieste, le père leur donne des petites soudures à faire puis les envoie chercher des fournitures… Les femmes viennent échanger leurs bagues et leurs bracelets en argent ancien et lourd, contre des bimbeloteries brillantes et clinquantes, mais avec quelle grâce les saris pétillants se faufilent à travers le bazar, certaines femmes sont très grandes ; ce sont des « pauvres » me dit le bijoutier ! Kalpana propose son « désir du jour » car il n’y a ni carte, ni menu. Ce matin, petit déjeuner indien délicatement parfumé au cumin, ce soir elle nous mijote de savoureux légumes qu’elle partagera avec moi ; curiosité et complicité… Elle joue avec le voile de son sari bleu qu’elle pose sur ses yeux étincelants dès que le patriarche apparaît. La pluie menace quand une voiture s’arrête, trois touristes espagnoles en descendent, elles sont en short et vocifèrent …Je pense au Dieu Surya*sur son char et à ses éléphants (symbole de richesse), qui tenaient toujours un musulman à moustaches enroulé dans leur trompe…et pourquoi pas une espagnole en short ? <b>Samedi 7 Août 2004</b> Départ pour Mandawa. Il est 6 heures, les tchaïwallahs* endormis dans leur boîte-échoppe, se réveillent doucement et font chauffer l’eau, le lait, installent les verres dans les paniers, une odeur de cardamone et d’encens au santal vous éveille à un nouveau jour, les femmes balaient devant leur maison. Un bus essouflé «tout-fer» dehors et dedans nous promet une heure de trajet périlleux, il se remplit tout au long de la route, on aperçoit les villages et leurs maisons au toit de chaume carré, que l’on retrouve sur les peintures anciennes qui décorent les chambres de Kalpana, le blanc du ciel se voile d’un bleu sombre…. La petite ville de Mandawa est pavoisée d’affiches électorales «Sonia Ghandi n’a pas eu la place de premier ministre » affirme le marchand de légumes ! Une seule route la traverse jusqu’à son château, en passant par la très haute porte d’entrée de la ville qui est surmontée de caissons turquoises décorés d’une galerie de portraits très pimpants…

Inde : Sur la route des Havelis * du Shekhawati  (Nord de Jaipur, Rajasthan)Ce château abrite de très anciennes fresques bien préservées, évoquant de ravissantes princesses qui font des rondes en attendant leurs princes charmants, des cavaliers joueurs, des scènes de la vie rurale …Toutes les pièces sont peintes et donnent à l’ensemble un charme canaille, rompu de temps à autre par un petit groupe de touristes hébétés qui vont vite rejoindre leur autocar autour duquel sont accrochés quelques enfants spécialistes des touristes goguenards ! Un petit dégourdi me fait remarquer cinq objets en ferraille accrochés au-dessus de la palatiale porte du château, «ce sont des toranas* signifiant qu’il y avait cinq filles à marier…me dit-il. J’ai rencontré une pilleuse de haveli au « Murmuria Haveli », qui vendait discrètement dans un coin de la cour tout ce qu’elle avait pu récupérer ici ou ailleurs ; miettes de brocarts déchirés, débris de statuettes, cuillères en vermeil tordues, … Toutes les fresques de la façade offrent les pérégrinations du propriétaire en Europe ; Venise et le pont des Soupirs, un lac dans une vallée suisse, quelques paysages alpins enneigés, un couple de valseurs chez Sissi…… A Mandawa, le seul endroit vraiment agréable, c’est une cour au bout du village avec un banc à l’ombre d’un arbre naissant et un restaurant installé sur pilotis auquel on accède par une grosse échelle. A l’intérieur, de chaleureuses tables recouvertes de nappes à carreaux rouge et blanc qui vous rappelle un bon petit restaurant Sancerrois ! sauf que le toit en bambou et la carte vous réveillent brutalement : le patron vous proposera seulement un plat de chomein* mais si vous passez l’après-midi à boire des bières avec lui, vous pourrez prendre des cours de hindi-french ! <b>Dimanche 8 Août 2004</b> Ce matin, je m’abrite d’une pluie diluvienne sous le porche d’un haveli, où deux grandes filles sont dehors à rire sous la cascade d’eau qui tombe des toits…. Je grimpe jusqu’au château et je m’installe sur la terrasse, à l’abri du vent et de la pluie qui fouettent la vaste campagne du Shekhawati parsemée de cénotaphes. C’est le jour de sortie des bœufs, des ânes, et aussi de quelques taureaux, qui, sagement s’attardent au bord des échoppes, un chameau est attelé à une charrette et une vieille femme soulève des sacs de riz qu’elle dépose dessus …… le travail terminé, un homme tire le chameau vers la grande porte. Quelques riches commerçants, les maîtres de Mandawa, vêtus de leur kurta* immaculée se regroupent autour d’un tchaï. Ce soir, je fais une dînette les pieds dans la boue : samosas et fruits. <b>Lundi 9 Août 2004</b> A la faveur de cette nuit toute empapillonée or et violette, confidences d’un guide et de sa solitude quotidienne. Il loge dans cet hôtel modeste et les touristes qu’il accompagne sont dans le luxueux Mandawa Haveli. Ali à 32 ans, il a déjà 6 enfants, il raconte qu’il est parfois un peu las de ce travail qui le laisse souvent seul… mais en revanche, il gagne assez pour gérer quelques échoppes et envoyer ses enfants à l’école. <b>Mardi 10 Août 2004 </b> Je continue la route vers la petite ville de Fatehpur qui recèle également de beaux havelis. Les femmes en sari sarclent dans les champs - un vaste tableau pointilliste aux nuances de rose, rouge, bleu, vert - elles traînent les bœufs, les ânes et on entend le temple au loin tintinnabuler… Fatehpur, c’est surtout d’immenses flaques qu’on n’évite pas, comme si les pieds marchaient dans des bassines trop petites. Le bus me dépose devant une échoppe pleine de sacs de grosses toiles bleue et jaune, remplis de sucre, de sel, de farine, de bouse pour le chauffage, deux femmes discutent âprement les prix et la qualité ! A Fatehpur, de nombreux havelis sont en ruine quasi complète et ceux qui sont en cours de restauration montrent des dessins plus grossiers et des couleurs plus acryliques mais ils renaissent ! Je reprends mon sac laissé au jeune qui tient l’échoppe, nous buvons un soda assis sur les sacs et bavardons : il me dit qu’il est heureux et que le commerce est florissant ! J’attrape le dernier bus qui rentre chez Kalpana où je vais prendre un élixir des dieux avant de continuer la route sur Old Delhi…

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