
Kazakhstan et l'Ouzbekistan
L'Aral une petite mer qui survit.
Le voyage
Lorsque de Moscou je pris le train pour la première fois, je ne pouvais mesurer le contraste qui m’attendait. Les steppes d’Asie centrale me tendaient les bras, mais l’image de cette capitale aux allures occidentales agissait encore sur le touriste de passage que j’étais… Une hésitation, un regret ? juste un instant. Je montais dans le wagon et fermais les yeux pour ne plus voir ou peut-être pour mieux imaginer ce qui m’attendait : « la plus grande catastrophe écologique de ce siècle ». Le voyage dura 2 jours. 2 jours pour apprivoiser la langue, les gens… 2 jours pendant lesquels je me fis charrier par mes compagnons de voyage : Dans ces wagons de 3ème classe, l’absence de compartiments facilite les rencontres, et quelques mots de russe en poche, j’expliquais d’où je venais, et où j’allais … « Tu t’arrêtes à Aralsk, en mer d’Aral ?… mais qu’est ce que tu vas faire là-bas ?… y a rien à voir !… ». Des éclats de rire envahirent la colonie qui s’était agglutinée autour de celui qui prêtait encore attention à ce qui n’était pour eux, qu’une des cicatrices laissées par les soviétiques. C’est vrai qu’il n’y a rien à voir pensais-je au fond de moi…. La mer d’Aral n’est pas très en forme. En tout cas loin de sa forme initiale. Partagée entre le Kazakhstan et l'Ouzbékistan elle était la 4ème plus grande mer intérieure au monde. Deux fleuves assuraient sa pérennité: l'Amou Daria au Sud, et le Sir Daria au Nord. Elle a perdue la moitié de sa superficie, et Aralsk qui en était le port principal, est aujourd’hui à plus de 80 km des côtes. Pourtant je veux voir. Sans doute mon obstination bretonne à chercher la marée haute quand elle est basse … A quand une marée haute pour l’Aral ? Hélas, aucun calendrier lunaire ne me l’indique.
Au petit matin, 2 petites minutes d’arrêt me jettent dehors… Juste le temps d’enfiler mes godasses et de traîner mon gros sac dans l’étroit couloir qui mène à la sortie. Un dernier salut m’est adressé par les autres voyageurs sans que j’ait le temps de le retourner.
Ville fantôme ?
En arrivant à Aralsk, on ne soupçonne rien de cette ville. Ni de son passé, ni de son présent. Une ambiance de gare bien classique, où les gens ne soulèvent pas la moindre inquiétude. Les étals de toutes sortes sont dressés à l’attention des passants ; les taxis stoppés en embuscade tentent d’attirer les clients… Et pourtant, il suffit de faire quelques pas dans la ville pour s’en rendre compte. Un bouleversement écologique s’est produit… Aralsk est aujourd’hui un port orphelin : La mer est partie.
Jusqu’aux années 70, Aralsk prospérait. C’était un port stratégique. Par lui transitait le poisson destiné à nourrir tout le pays, «La belle époque !… ». Après quoi les hommes et la culture du coton ont tué la mer. Par le drainage intensif des deux fleuves qui l’alimentaient, l'Amou Daria au Sud, le Sir Daria au Nord, plus une goutte d’eau ne coulait dans l’Aral. Le coton, véritable « or blanc » du moment, pompa sans retenue toute l’eau irriguée. La désertification de la région fut rapide. Le recul de la mer, inévitable. La fin des années 80 marque un tournant psychologique : L’Aral se divise en deux mers. Une grande au sud ; une petite au nord. C’est dans cette dernière que se situe Aralsk.
Aujourd’hui, il faut entre 2 et 3 heures de jeep pour rejoindre les premières rives de la petite mer. Des industries navales et de la pêche il ne reste que les bâtiments. L’économie est anéantie, le taux de chômage estimé à plus de 50%. La moitié de la population est partie laissant derrière elle ruines et décombres.
Désormais, de vieilles carcasses rouillées habillent le port sans mer d’un nouveau décor. Salicornes et autres herbes résistantes au sel ont investi les sols laissés par la mer. Elles recouvrent l’espace vaseux d’un manteau de verdure qui fait le bonheur des troupeaux.
Signes de vie
Les traits tirés, le regard triste, les passants donnent le ton : le soleil tire sur la peau, la poussière creuse les traits, l’avancée du désert a gagné les expressions
Et pourtant cette ville tente de vivre, à l’image de son bazar réaménagé depuis l’an 2000. Dans cette région qui connaît à présent un climat aride et sec, on est surpris par les étalages de fruits, légumes, et autres produits frais arrivés on ne sait d’où. Dans ce lieu d’échanges et de rencontres, l’agitation gravitant stimule le moral. Les affaires vont bon train. Les transactions restent modestes, peu élevées, mais qu’importe ! Voilà un semblant de renouveau économique, un signe de vie…
La population a enfin cessé de diminuer, et des maisons s’offrent même une seconde jeunesse. Quelques symboles ici et là qui laissent penser que les habitants vont de l’avant
Dans la rue, enfants et adolescents parlent de l’Ailleurs, de l’autre Kazakhstan, de leur capitale, de rêves et de désirs. Ils chantent, jouent et viennent ajouter de leur pinceau naïf quelques touches de couleurs dans ce sombre tableau. Je me laisse séduire par leur innocence, leur insouciance, leur curiosité à mon égard. Ils ont grandi loin de la mer et prennent cependant de plein fouet les conséquences de cette absence. Quel avenir pour la jeunesse d’Aralsk ? Peu de perspectives économiques s’offrent à elle. Mais comme toutes les jeunesses du monde, celle-ci veut vivre, s’amuser ; flirter tant qu’elle le peut… boire pour oublier.
Ambiance du samedi soir… ambiance d’un soir où le "noir" laisse place au blanc de la mariée… à la fête ! Les rues aux abords de la seule discothèque seront alors, noires de monde.
Un espoir
Si la partie sud, appelée « la grande mer », est vouée à un assèchement définitif selon la communauté scientifique, la partie nord, « la petite mer », connaît en revanche un léger sursis.
La raison en est simple : à la différence du sud où le fleuve Amou Daria est toujours détourné pour la culture du coton, le Sir Daria au nord, déverse désormais dans l’Aral un débit conséquent et régulier. Depuis trois ans, le niveau de la petite mer se stabilise et la salinité n’augmente plus. (rappelons que la forte montée de la salinité en 20 ans a décimé la presque totalité des 30 espèces de poissons vivant dans l’Aral)
A cette situation vient s’ajouter un évènement très prometteur : l’inauguration d’un barrage sur le Sir Daria. Ce projet financé par la Russie et le Kazakhstan, a décroché le soutien de la banque mondiale. Haute de 6m à son maximum et longue d’environ 12km, une digue faite de sable tassé sur une largeur de 15m vient compléter le dispositif. Le barrage dans la partie centrale vient entraver le cours du fleuve Sir Daria. Le rôle de cet ouvrage est simple : stopper l’écoulement à perte du fleuve dans la partie sud de l’Aral (qui semble irrécupérable) et canaliser cette eau douce pour qu’elle remplisse la petite mer...
Un tel projet avait été conçu et réalisé dans les années 90 et avait montré son efficacité : le niveau de la mer était remonté et l’eau commença à être moins salée… Mais, élaborée avec trop peu de moyens, elle céda à plusieurs reprises, pour rompre définitivement lors d’une violente tempête au printemps 1999.
Avec cette inauguration, c’est toute une région qui espère : Le retour de la mer signifie une éventuelle amélioration des conditions climatiques, écologiques,… mais pas seulement, également l’assurance d’une activité de pêche pérenne. Car Si tous les projecteurs médiatiques sont tournés vers la construction du barrage, il ne faut pas oublier le travail de fond et de patience mené par la corporation de pêcheurs…
Qui aurait pu croire que la mer d’Aral redonnerait un jour du travail aux pêcheurs ?
C’est pourtant chose faite ! Depuis quelques années, de novembre à mars, les rives de la petite mer d’Aral revêtent un décor invraisemblable : des camps de pêcheurs s’installent et c’est un vaste camping qui s’organise. La mer d’Aral s’est retirée à plusieurs dizaines de kilomètres des côtes, ce sont donc les pêcheurs qui la rejoignent. Ils prennent congé de leur famille pour quelques mois, le temps d’accomplir une campagne de pêche encore impensable il y a 10 ans….
Cabanes en taules, yourte en terre, remorque de camion…voici les principales composantes de ce décor saisonnier. On se déplaçait jadis à dos de chameau, on chevauche aujourd’hui sa moto ou son side-car.
Y aurait-il alors à nouveau du poisson en mer d’Aral ? « En fait, ça n’a jamais été le problème, me confie un responsable de pêche. En voyant le recul de la mer et surtout la salinité augmenter, les russes ont introduit une espèce de substitution à la fin des années 70, le Cambala… ». Ce poisson plat qui s‘apparente à la limande, possède une formidable capacité d’adaptation. Pendant 30 ans il s’est reproduit considérablement sans être pêché! Les kazakhs ne possédaient pas les bons filets et se méfiaient de cette espèce inconnue.
Alors, pour permettre à l’activité de pêche de redémarrer, il a fallu redonner force et confiance à tous ces pêcheurs désabusés… et ruinés. A ce stade, l’aide ne pouvait venir que de l’extérieur ; l’économie locale étant désorganisée et le gouvernement kazakh désemparé : Avec son indépendance déclarée en 1991, le Kazakhstan doit faire face à « d’autres priorités… ». Le Danemark fut ce mécène. En collaboration avec les pêcheurs locaux, des pêcheurs danois ont mis en place une aide permettant de fournir du matériel adéquat (filets adaptés pour la pêche du Cambala, moteurs Hors-bord, vêtements …), une formation aux nouvelles techniques de pêche et,… de l’essence. Ainsi les pêcheurs ont pu développer de nouvelles campagnes de pêche et organiser leurs déplacements jusqu’à la mer puis l’acheminement du poisson jusqu’aux lieux de vente.
La pêche sous la glace est un spectacle incontournable, pleine de frissons et d’émotion. Sentiments partagés par les pêcheurs qui se voient aujourd’hui dans une situation beaucoup plus gratifiante, et fier de ne pas avoir attendu les promesses politiques pour mettre en place les voies de leur survie. Aujourd’hui, l’eau douce apportée par le Sir Daria contribue à la régénérescence du milieu aquatique. Outre le Cambala, ce sont des espèces qu’on pensait disparue qui se font à nouveau prendre dans les mailles du filet : carpes, sandres, brochets…
L’organisation de pêcheurs peut se permettre de nouveaux espoirs. Son action cohérente menée depuis quelques années semble récompensée ; un ultime maillon vient terminer la chaîne : La construction d’une usine de poisson à Aralsk ! Les travaux ont débuté en 2004 ; leur fin est prévue pour septembre 2006, mais déjà l’usine a accompli sa première mission, l’hiver dernier. Le poisson récupéré sur la zone de pêche est nettoyé et congelé pour être ensuite exporté dans différents lieux et suivre les processus de transformation aptes à sa commercialisation. Des débouchés économiques se profilent.
En quittant Aralsk, c’est le souvenir de ces pêcheurs que j’emporte ; un brun rassuré. L’Aral n’est sans doute pas sauvée et les séquelles de cette catastrophes loin d’être réparés, mais dans une partie au moins, on semble avoir trouvé le chemin de la reconstruction. A l’heure où la jeunesse n’est pas entièrement gagnée par le fatalisme, mais au contraire, portée par l’envie d’une situation meilleure ; à l’heure où le commerce local redémarre tout doucement et où, dans les esprits demeure l’espoir de voir un jour la mer revenir …Il semble bon de faire un arrêt dans ce coin trop vite oublié.
info plus
L’Auteur :
Vincent Robinot est photographe indépendant et se consacre depuis 2002 à la partie nord de la mer d’Aral.
Ses reportages couleur ou N&B sont visibles sur le site : www.vincentrobinot.com
Il propose des conférences en milieux scolaires, mais pas seulement…
Par ailleurs, il a mis en place avec le SCI (association de chantiers internationaux) un chantier à Aralsk en collaboration avec l’organisation de pêcheurs dont il fait référence dans l’article. www.sci-France.org
Quelques détails :
Pour se rendre au Kazakhstan ou en Ouzbékistan (pays qui se partagent l’Aral), il est nécessaire d’avoir un visa. (Un visa touristique suffit) Se renseigner auprès des Ambassades respectives de chaque pays.
Pour se rendre à Aralsk seul, il est préférable d’avoir l’habitude de voyager et de pas être trop exigent sur le confort : Un train Moscou-Almaty vous y déposera (48h de trajet) ; Ou bien depuis Almaty, plusieurs trains comme Almaty-Aqtobé (36h de trajet). Connaître quelques mots de russe et lire le cyrillique sont des atouts indispensables.
Attention à la location de jeep sur place pour aller voir la mer. (les prix sont devenus insensés proportionnellement au coup de la vie) ; Mieux vaut prendre un bus puis un chameau ou un cheval… !





