L'autre Djerba

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L'autre Djerba

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Philippe Chavanne | 29.03.2005 | 936 visites | 0Favoris |
Philippe Chavanne

L'autre DjerbaC’est à cause d’un simple fruit – le loto – que les compagnons d’Ulysse ont eu un mal fou à quitter les rivages d’une petite île perdue au large de la Tunisie et connue alors sous le doux nom de Petite-Syrte. Aujourd’hui, Ulysse et ses petits copains de virée font partie de l’histoire et de la légende. Ils ont depuis longtemps été remplacés par d’autres voyageurs – touristes « charterisés » en shorts et casquettes américaines – qui ont parfois, eux aussi, un peu de mal à quitter celle que l’on connaît aujourd’hui sous le nom de Djerba. Réputée pour une certaine douceur de vivre, l’île jetterait-elle donc un sort à tous ceux qui abordent ses plages ? Ah ! Djerba ! Tout ou presque a été écrit à son propos. Tout ou presque y a été photographié. Immortalisé pour la plus grande gloire des albums photos et des infernales soirées dias entre amis (« Vous venez voir nos photos de vacances ? »). Que ce soit dans les guides de voyages ou en feuilletant les brochures des tour-operateurs, on ne cesse de nous vanter ses plages, son hôtellerie, son ambiance et sa douceur de vivre, son climat et ses innombrables possibilités d’activités sportives ou… de farniente. Mais, au fond, connaît-on vraiment cette « Ile des Lotophages » ? Les voyageurs qui en reviennent ont-ils vraiment appris à en découvrir les facettes cachées loin des boutiques à touristes ? Ont-ils vraiment découvert tous ces petits coins secrets blottis à l’écart des hôtels-clubs ? Bref, ont-ils réussi à saisir la véritable âme de Djerba ? Pas si sûr !.. Synonyme de soleil et de vacances relax et bon marché, la petite insulaire réserve pourtant encore certaines surprises à celles et ceux qui décident de délaisser la piscine et la chaise-longue, d’abandonner le pool-bar et l’aquagym, de quitter le déjeuner-buffet et la soirée danse du ventre, pour se lancer à la découverte de celle que l’on pourrait appeler l’ « autre » Djerba… Commençons donc par un petit cours d’histoire-géo…

Une île dominée par les palmiers-dattiers

L'autre DjerbaAu large de Gabès et de Matmata, Djerba s’étire plate, toute plate, émergeant à peine au-dessus des flots. Un peu perdue au milieu de la mer (enfin… à seulement 7 petits kilomètres des côtes), son relief est seulement dominé par les terrasses des hôtels-clubs et les plus hautes feuilles des palmiers-dattiers qui poussent ici à profusion. Heureusement, les premières n’ont pas tendance à supplanter les secondes tant il est vrai que le secteur touristique de Djerba a tout de même réussi à éviter certaines erreurs monstrueuses commises en d’autres destinations touristiques de masse. Ici, pas question de blocs de béton hideux et autres tours gigantesques qui arrivent à massacrer le plus idyllique des paysages. Bétonnant tout le littoral, les hôtels parviennent encore à jouer la carte d’une relative discrétion, laissant l’horizon relativement dégagé et le ciel quasiment exempt de béton et de verre. Mieux même : ici, les établissements hôteliers semblent la plupart du temps blottis dans les sables ou au creux des palmeraies, comme s’ils arrivaient à se montrer respectueux de 3 000 ans d’histoire et de traditions… Longue tout au plus de 25 kilomètres pour à peine 22 bornes dans sa plus grande largeur, frôlant tout juste les 50 mètres d’altitude à son point culminant, Djerba est ourlée de délicieuses plages (pour un total de plus de 120 kilomètres de sable, excusez du peu !..) qui font sa fierté, sa richesse et sa renommée. Pourtant, contrairement à ce qui est vanté à longueur de dépliants touristiques, ce qui crée le véritable charme de l’île, ce n’est ni le sable chaud de ses plages, ni la belle couleur turquoise de l’eau. Non ! Ce qui fait le véritable cachet de ce petit bout de terre qui sent déjà l’Afrique, ce sont ses innombrables puits qui émaillent tout le paysage (plus de 3 500 puits dont ne dépendent plus les Djerbiens reliés aujourd’hui à l’eau courante « moderne »), ce sont ses légendes - tenaces -, c’est son histoire - longue et mouvementée -, ce sont aussi ses hommes - lents et calmes - qui ne commencent réellement à s’agiter qu’à partir du moment où il est intéressant de tenter de fourguer un vilain petit souvenir de pacotille au touriste de passage…

Les lotos et les dattes

L'autre DjerbaLa légende raconte qu’un beau jour, quelques génies bienfaisants ont détaché une oasis entière du Sahara pour la déposer au large des côtes, en pleine mer. Leur but : créer un véritable petit paradis terrestre en Méditerranée. Plus tard, bien plus tard, de retour de la Guerre de Troie (qui, contrairement à ce qui a été écrit, a bien eu lieu…), Ulysse et ses compagnons abordèrent les rives de Djerba et en oublièrent qu’ils étaient en route pour rentrer dans leurs foyers… Selon « L’Odyssée », en effet, Djerba aurait alors été l’île de ces étranges mangeurs de lotos : les « lotophages ». Ceux-ci étaient réputés friands de lotos, ces fruits mystérieux dont certaines pensent aujourd’hui qu’il s’agissait tout simplement des… dattes. En tout cas, les lotos étaient tellement délicieux que ceux qui en avaient mangé ne voulaient plus quitter l’île. Histoire ou légende, allez savoir… Ce qui est sûr, par contre, c’est que la Djerba du XXIe siècle est toujours envahie par une végétation parfois dispersée, parfois luxuriante, composée d’un demi-million d’oliviers et de plus de deux millions de palmiers. Des arbres qui, il est vrai, exercent toujours une curieuse fascination sur les voyageurs modernes…

Une histoire très mouvementée

L'autre DjerbaAlors connue sous le nom de Menix, la Djerba de l’antiquité était très réputée pour ses teintures de pourpre. Comme pour toute la côte tunisienne, son histoire fut pour le moins mouvementée. A l’époque des Carthaginois - ceux-là même qui importèrent les oliviers de Tyr jusqu’en Afrique - l’île constituait un site portuaire de toute première importance, tant sur le plan stratégique et militaire que sur le plan commercial. Comme ce sera d’ailleurs le cas plus tard, sous l’empire romain, Djerba était renommée dans toute la Méditerranée et au-delà pour ses commerces des esclaves, de l’ambre, de l’or ou de l’ivoire. Afin que les caravanes puissent transporter plus facilement et avec plus de sécurité les marchandises en provenance d’Afrique, les Romains construisirent même une longue digue reliant l’île au continent. Un travail gigantesque, surtout pour l’époque ! Au fil des périodes, la douce Djerba fut aussi le cadre de nombreuses luttes contre les Vandales, les Byzantins, les Normands et les Arabes. Du moins jusqu’à ce que les Espagnols s’y implantent sérieusement dans le courant du XVIe siècle. Ce qui n’était d’ailleurs pas du tout du goût des Djerbiens qui montaient d’innombrables embuscades à proximité des puits. Tant pis pour les envahisseurs espagnols qui avaient une petite soif… Entre-temps rebaptisée « Ile de la Tortue », Djerba était aussi devenue un repaire de pirates et de corsaires. Elle avait alors une réputation assez sulfureuse qui ne faisait pas vraiment bon ménage avec les impératifs commerciaux… En 1560, la colonie et la garnison espagnoles connurent une fin violente : à la tête d’une imposante flotte turque, le corsaire Dragut envahit l’île et massacra les 5 000 hommes de troupe qui s’y trouvaient. En utilisant les crânes de leurs victimes, les Turcs construisirent une sorte de haute pyramide, symbolisant leur victoire sur les troupes chrétiennes : le Borj-er-Ras (la Tour des Crânes). Il fallut attendre 1848 pour que le Bey de Tunis fasse détruire cette pyramide et ordonne que tous les ossements soient enterrés selon la tradition chrétienne.

Berbères et neptuniens

L'autre DjerbaDans leur grande majorité, les Djerbiens sont d’origine berbère et, dans les villages, ils utilisent encore régulièrement leur langue plutôt que l’arabe officiel. Après l’invasion arabe, ils se voient imposer l’Islam et en font une interprétation toute locale et très rigoureuse, à l’origine du « kharedjisme », l’un des courants les plus austères et traditionalistes de cette religion. Mais l’île abrite aussi une petite communauté juive (vraisemblablement moins d’un millier de personnes aujourd’hui) qui passe pour être l’une des plus anciennes du monde : les premiers Juifs se seraient installés à Djerba environ 600 av. J.-C. Ayant longtemps vécu en autarcie, les Djerbiens ont récemment été confrontés à différents problèmes. L’un d’entre eux (et non des moindres) a été un vaste phénomène d’émigration, nombre de Djerbiens tentant leur chance ailleurs et ouvrant des commerces à Tunis ou en France. Depuis l’explosion touristique de l’île, sa population s’est heureusement stabilisée, le secteur touristique créant de nombreux emplois locaux, directement ou indirectement. L’autre problème a été l’arrivée d’un certain modernisme « à l’occidentale » auquel les « anciens » n’étaient vraiment pas préparés. Il s’en est suivi une sorte de choc des cultures qui a bien failli déstabiliser toute la société insulaire. Plus même : délaissant le travail des champs pour jouer aux loufiats dans les hôtels, nombre de jeunes se sont laissés éblouir par les mirages de la société occidentale. Ils ont cependant vite déchanté : mystificatrice jusqu’au bout de ses pubs, la société occidentale ne répond en fin de compte ni à leurs attentes les plus légitimes, ni à leurs aspirations les plus profondes. Et les laisse prisonniers d’un job pas toujours très valorisant (ni mieux payé que dans les champs), frustrés par ces mirages qui jamais ne se concrétiseront. L’amertume et une certaine rancœur sont alors bel et bien au rendez-vous… Enfin, à cause notamment du tourisme, la vie à Djerba est devenue chère pour ses habitants. Parfois même trop chère. A côté des fastes des hôtels-clubs les plus étoilés, il ne faudrait pas oublier qu’il existe une réelle pauvreté sur l’île et que bien des Djerbiens ont beaucoup de mal à « nouer les deux bouts », comme l’on dit familièrement. Une situation qui, manifestement, ne gêne pas beaucoup les baignades et les séances de bronzage des touristes de passage… Cela dit, nombre de Djerbiens sont et restent encore des « neptuniens ». En clair, cela signifie que ce n’est certainement pas le lent ensablement des rivages qui va lui enlever son type insulaire ou lui faire renier son attachement millénaire à la mer… A Djerba, celle-ci n’a pas (encore…) généré ce véritable délire industriel qui est si destructeur en d’autres zones de pêche. Lentement, inlassablement, le pêcheur djerbien a apprivoisé la mer. L’a rendue docile. Certes, il étrille les eaux avec ses barques et ses chaluts. Certes, il plonge pour remonter l’éponge. Certes, il lui arrache les daurades, les mules, les soles, les rougets de roche ou les mérous ventrus. Certes, il piège les poulpes dans de curieuses amphores de terre. Mais toujours il respecte la mer et sa faune si particulière.

Djerba est un des lieux les plus silencieux du mon

L'autre DjerbaC’est Simone de Beauvoir qui a un jour écrit que « Djerba est un des lieux les plus silencieux du monde ». Et peut-être est-ce justement de la mer que l’île tient son insolite silence. Aussitôt débarqué sur cette « oasis maritime », et avant même d’entrer dans le bruissement de la petite capitale insulaire, le silence du Bordj el Kbir s’impose au visiteur. Ceinturant la ville de Houmt Souk, les murailles dorées ont pendant des siècles et des siècles absorbé les vacarmes guerriers et les cris des marchands. Elles ne réverbèrent plus aujourd’hui que le temps qui passe. Peut-être un peu plus lentement ici qu’ailleurs, dirait-on… A ceux qui veulent découvrir la petite capitale djerbienne au-delà de ses inévitables boutiques à touristes, Houmt Souk réserve quelques agréables surprises, à découvrir au fil de la vieille cité. Ici, un caravansérail offre une ombre et une fraîcheur bienvenues. Là s’étendent de sombres galeries à l’abri des chauds rayons du soleil. Plus loin des mosquées empreintes de spiritualité jouxtent des places commerçantes gavées d’échoppes, de victuailles et de matériel. Là-bas s’allongent les souks où la fébrilité des activités - chaudronniers, orfèvres,… - est largement tempérée par la chaleur et une certaine indolence insulaire. Ailleurs, les restaurants de poissons embaument les abords de la place Hedi Chaker… Tout autour, des jeunes femmes habillées à l’occidentale côtoient des vieillards assis sur un banc, arborant le traditionnel « khadroun » (manteau de laine). Tout autour, les résonances berbères renvoient aux intonations arabes, aux interpellations en français ou aux cris en allemand, en un vaste tableau surréaliste empreint de chaleur et de sérénité.

Une île fragile

L'autre DjerbaEt puis, on quitte la ville pour s’enfoncer dans l’île où les villages et les bourgs semblent presque se cacher derrière leurs rideaux de palmes. C’est en pénétrant ces paysages que l’on apprend à mieux connaître l’île. A mieux comprendre que si elle était jadis apte à épouser les contraintes imposées par Dame Nature, elle est aujourd’hui écartelée entre des méthodes anciennes et éprouvées qu’il faut peut-être totalement abandonner, et un certain modernisme qui n’est ni totalement maîtrisé, ni complètement accepté tant il est vrai qu’il est loin d’avoir déjà fait ses preuves. Au carrefour des peuples, cette véritable île-jardin en devient surtout une île pleine de fragilité. Une île qui fait l’expérience - brutale et sans concession - du passage d’un monde traditionnel et ancestral à un monde moderne rude et sans mesure : l’irrigation ne paye plus son homme, le vilain plastique remise l’art du potier au rang de fantaisie touristique,… Et même si, courageusement, certains Djerbiens semblent aller à contre-courant et veulent absolument poser les justes questions (sans toutefois obtenir de bonnes réponses…), on est légitimement en droit de se demander ce que les années à venir vont réserver à l’agriculture traditionnelle, à l’architecture typiquement locale, au mode de vie ancestral et à la mentalité d’une population qui est de plus en plus à l’image de son île : déchirée entre une séculaire tradition ancrée au plus profond de l’âme djerbienne et un modernisme outrancier imposé par une société occidentale qui n’en finit pas de ravager le monde sans le moindre scrupule…

Rêveries djerbiennes

L'autre DjerbaC’est à tout cela - et à bien d’autres choses encore - que l’on songe en découvrant l’île aux sables d’or décrite par Flaubert dans l’une de ses œuvres. Toutefois, l’or n’est ici qu’une image. Qu’un mirage parfois aussi… Car la véritable richesse de Djerba se niche ailleurs. Elle se cache à l’ombre des murs de la synagogue de la Ghriba, symbole de la présence juive sur ce petit bout de terre d’Islam. Elle s’élève au sommet du phare du Rass Ta Guermess, au nord-est. Elle s’enfonce au cœur des profondes « Ghirans », juste le temps de toucher du doigt cette précieuse argile qui s’épanouira bientôt sous les mains du potier. Elle s’assoupit à l’ombre des palmiers-dattiers. Elle s’exprime dans le pas nonchalant du chameau qui, oubliant depuis longtemps qu’il tournait autour des puits, promène avec désinvolture les touristes sur son dos. Elle se goûte au hasard d’une datte ou d’un fruit juteux à souhait. Elle s’enivre en suivant quelques notes de musique traditionnelle. Elle se faufile entre les échoppes du marché hebdomadaire de Midoun. Elle s’alanguit sous les oliviers de Mahboubine. Elle joue la carte de l’émerveillement face aux belles maisons à coupoles de Sedouikech. Elle se penche avec une certaine gourmandise au-dessus des « pêcheries fixes » de Bordj Jillij. Elle se recueille dans la salle de prière de la mosquée d’El May, typiquement djerbienne… Elle est là. Elle est partout et nulle part à la fois. Elle est discrète et pourtant omniprésente. Toujours pudique, la véritable richesse de Djerba ne se dévoile qu’aux yeux de ceux qui vont au devant d’elle…

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- Office National Tunisien du Tourisme (ONTT) : avenue de l’Opéra 32, 75002 Paris - Tél : 01 47 42 72 67 – Fax : 01 47 42 52 68

 

- Les amateurs de manifestations culturelles et folkloriques ne manqueront pas le festival folklorique d’Ulysse en juillet-août

 

- La meilleure période pour découvrir Djerba s’étend de mai à octobre (les températures sont alors agréablement chaudes) pour peu que l’on évite les périodes de vacances scolaires au cours desquelles l’affluence touristique gâche bien des attraits de l’île… et entame trop souvent la gentillesse des Djerbiens

 

- Amateurs de souvenirs, l’île de Djerba est réputée pour ses bijoux, notamment les colliers et bracelets d’ambre. Attention toutefois aux faux (qui sont très nombreux) et à la qualité de l’ambre (rarement loin d’être idéale). Peut-être encore plus qu’ailleurs, un marchandage (très) serré est de rigueur…

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