
Sur la route du Lubéron
Nous avons quitté Avignon. La route, en direction d'Apt, se déroule dans une plaine fertile où les vergers des cerisiers d'Avril moutonnent à l'envi. Au nord, les monts de Vaucluse sont dominés par l'aride Ventoux ; au sud, le massif du Lubéron offre une barrière tutélaire pour la douceur du climat. En cette Provence, les villages occupent traditionnellement des positions haut perchées, et le calcaire des deux massifs a fourni les pierres des constructions qui s'appuient souvent à même la roche. Oppède, Gordes, Goult, Saignon, Bonnieux, Lacoste, Caseneuve : autant de bourgs intemporels où il fait bon flâner au long des ruelles pentues. Toutefois, dominant la vallée du Calavon, il est un petit mont à part où la géologie s'est jouée du blanc calcaire de la région. Sur cette butte, depuis l'époque romaine, les hommes ont installé le gîte. Il en résulte un village coloré, judicieusement nommé Roussillon.
Le sang de dame Sermonde.
Village sans château, baronnie des seigneurs de Sault et de Viens, Roussillon s'est pourtant vu doté, par une légende médiévale, d'une histoire de châtelain. Le comte Raimond de Seillans aurait été un suzerain malheureux en amour... Le gentil troubadour Guillaume de Cabestaing avait aisément trouvé le chemin du cœur de la comtesse et les deux jeunes gens s'enivraient follement des plaisirs de Vénus. Un félon à l'Amour révéla son infortune au seigneur qui, jaloux, invita alors Guillaume à une partie de chasse au cours de laquelle il tua le ménestrel et lui arracha le cœur. De retour en son fief de Roussillon, il demanda à son cuisinier de l'accommoder pour le repas de Dame Sermonde. Lorsqu'elle apprit de quel mets elle s'était délectée, folle de désespoir, la belle comtesse se précipita d'une fenêtre du château qui donnait sur la falaise, et depuis ce jour cruel, le rocher demeure rouge du sang de l'infortunée Sermonde.
Un bourg enclin à la teinture.
De fait, la falaise de Roussillon, riche en ocre, donnait au village, sur son versant nord, une position naturellement défensive. Il avait donc suffi d'établir une ligne de fortification au sud du piton. Un fier clocher, et non point un donjon, dominait le village. Toutefois, au fil du temps, les eaux de pluie ont mis à mal les constructions sur cette butte argileuse : fissures, affaissements et même effondrements de maisons. Au XVIIIe siècle, pour des raisons de sécurité, on dut démolir le clocher de peur que sa chute n'entraîne la ruine de tout l'édifice religieux. L'église sans clocher trône toujours sur la partie haute du village. La placette de son parvis y vit hors du temps, perchée au-dessus de l'agitation moderne qui, dans la journée, gagne le bas de la bourgade. Des chats s'y prélassent aux rais de soleil. Quelques promeneurs privilégiés y grimpent, composant avec le calme des ruelles, pour venir jouir du belvédère en bord de falaise. Du coup, c'est l'ancienne tour de défense sud qui, au niveau inférieur, fut promue en 1730 au rang de beffroi. En grande solennité, on y transporta les cloches de l'église. Au pied de cette Tour de l'Horloge, quotidiennement, l'animation bat son plein sur la place ombragée de la mairie. Au XVIIIe siècle, le village comptait un millier d'âmes, population rurale qui cultivait les fertiles terres de la vallée du Calavon. Blé, vignes et cultures fruitières voisinaient avec une spécialité que chaque paysan entretenait jalousement : la garance. Croyait-on que le terreau local, vivement rougissant, favorisait la culture de cette plante tinctoriale ? Toujours est-il que le climat provençal valorisait sa culture et que la racine de cette herbacée assurait la prospérité du bourg. Rouge, le colorant de la garance était un moteur économique tandis que, depuis des siècles, l'enduit des murs de pierres, à base du sable local, harmonisait les façades des maisons dans la gamme des rouges !
L'industrie de l'ocre.
Vers 1780, un habitant de Roussillon, Jean Etienne Astier, eut l'idée de séparer l'ocre du sable : une industrie venait de naître qui allait permettre l'exportation de milliers de tonnes pendant de longues années. Au départ, Astier procéda avec des moyens rudimentaires. Le minerai extrait des falaises était lavé dans un pétrin de boulanger. De plus, l'eau, rare à Roussillon, demandait un long trajet sur des citernes de fortune. Séché, l'ocre était broyée au moyen de rouleaux de pierre. Un édit municipal montre qu'en 1790, Jean Etienne Astier obtint l'autorisation d'utiliser le moulin à huile du village. La poudre obtenue, transportée à dos de mulet par la combe de Lourmarin était embarquée à Marseille à destination du monde entier : Odessa, New York, Salonique, Hambourg... Astier fut bientôt à la tête de deux usines et, en consultant les édits municipaux, on s'aperçoit que son entreprise polluait la vie de ses concitoyens qui se sont plaints de la poussière engendrée et de dépôts inesthétiques. L'ingénieux industriel dut donc éloigner son activité des habitations. Et puis, le gisement d'ocre de Roussillon étant un des plus important au monde, deux siècles d'exploitation industrielle de cet oxyde de fer enrichirent les habitants et modelèrent le décor environnant, avec l'ouverture de carrières qui nous livrent actuellement des paysages dignes du Far West américain. Le minerai de Roussillon ne comporte pas moins de 17 nuances, du blanc au violet foncé. Chauffé, le jaune se calcine en une chaude gamme de rouges. Utilisée au départ pour la coloration du caoutchouc, puis du linoleum, l'ocre vit sa production passer de 20 000 tonnes annuelles, en 1899, à 40 000 tonnes trente ans plus tard. Parallèlement, la création de la ligne de chemin de fer Cavaillon-Dignes facilitait l'exportation. Le milieu du XXe siècle marqua le pas, car l'arrivée de colorants synthétiques fit s'effondrer la production de pigments naturels. Les chantiers fermèrent les uns après les autres. Pourtant, après 1990, on redécouvrit la qualité de l'ocre naturelle et actuellement l'exploitation a repris, sous l'égide de La Société des Ocres de France, dans le village voisin de Gargas. L'ocre sert de nos jours pour les enduits de façades, mais son utilisation concerne de nombreux autres domaines : colorant en alimentation animale, couleurs pour les artistes, croûte de fromage, produits cosmétiques, papier kraft et filtres de cigarettes.
Le patrimoine ocrier.
Si la production est arrêtée à Roussillon, la municipalité, depuis 1988, a pris en charge la sauvegarde d'un patrimoine industriel de premier ordre. Tout d'abord, à deux kilomètres du centre bourg, les bâtiments de l'usine Mathieu, réhabilités, abritent maintenant le Conservatoire des Ocres et Pigments associés. L'association Okhra y organise stages et manifestations dans le but d'approfondir la connaissance des savoir-faire ocriers et de conseiller les artistes dans la pratique des couleurs. L'ensemble des locaux constitue de plus un pittoresque musée in situ qui regroupe des outils industriels de la région d'Apt. Pimpante sous le pinceau des restaurateurs, l'usine Mathieu a conservé ses deux bâtiments de production ainsi que trois séries de lavage. Dans le four, en état de marche, des expériences de calcination ont été renouvelées. A côté, c'est le moulin du jaune avec 4 étages de bluttoirs qui, en provenance de l'usine Lamy, témoigne, auréolé de poudre dorée. L'histoire du transport de l'ocre se décline avec le tombereau d'André Bonhomme et le camion Hotchkiss de M. Gauffridy, tandis que le hangar en bois de la gare d'Apt a été remonté ici, à Roussillon, pour rappeler la grande époque de l'export. Poussons une porte : voici, dans une atmosphère de produits exotiques, un magasin de la belle époque avec ses comptoirs authentiques. Les couleurs en flacons chantent sur les rayons, les étiquettes calligraphiées invitent aux voyages. L'ocre, "de la belle marchandise" sans aucun doute, recevait des conditionnements très divers : morceaux de papier astucieusement pliés, cartonnettes ou boîtes en bois pour les petites quantités, sacs de jute et tonneaux de 50, 100, 150 et même 250 kilos ! De salle en salle, échantillons et documents convient à une exploration colorée, valse de teintes inépuisables. Ensuite, paradoxe des ocres, à Roussillon, c'est l'industrie qui a créé le paysage sublime avec ses falaises et ses couleurs exubérantes. Le sentier de promenade, choyé par la municipalité, débute en plein village, longe le cimetière et vous entraîne dans un monde extraordinaire, un véritable "Colorado". Gorges et canyons où pins et genêts se détachent sur les ors et rouges du sol, des à-pics, des éboulis. Enchantement des sens. Effluves des résineux. Stridulations des cigales. Partout, des teintes chaudes qui rivalisent de nuance. Subjugué, on va d'étonnement en émerveillement jusqu'au lieu baptisé La Chaussée des Géants. Là se dressent d'impressionnantes cheminées de fée et des sculptures naturelles en perpétuel devenir sous les effets de la pluie et du vent : l'ocre, une industrie oh combien! esthétique. Dame nature, complice, a repris quelques droits pour la grande joie des visiteurs.
L'heure des arts et du tourisme.
Depuis le milieu du XXè siècle, le village a séduit nombre de personnalités. Samuel Beckett y trouva un refuge propice à l'écriture. Le peintre André Lhote nous parle "d'un maëlstrom de hautes dentelles d'argile rouge, modelées par les éléments sous le mode rococo, roches tourmentées, pins valseurs". Pierre Lazareff choisit le décor d'une carrière pourpre pour les collections de mode du magazine Elle. Jean et Simone Lacouture sont les heureux propriétaires d'une maison de village dont l'extérieur offre, peint sur son entrée fourragère, un paysage toscan qui s'apparente joliment avec la gamme des enduits de façades du village roux.
Peintres et touristes sont devenus l'âme vivante du bourg. Les galeries fleurissent et la création artistique fait bon ménage avec l'univers coloré en diable, sous le ciel de Provence si pur si attachant. Les vitrines, où se montrent les œuvres de qualité, donnent un cachet indéniable aux ruelles et aux placettes. Outre les artistes peintres, les céramistes proposent une gamme variée de poteries et sculptures. Agnès Coupey, qui expose à la galerie "Entrée en matière", innove un mobilier de grande originalité mariant métal et émaux. Au royaume de l'ocre, Roussillon conjugue les charmes.
info plus
Conservatoire des ocres et pigments associés : Société coopérative ouverte du mardi au dimanche toute l’année ; ouverte le lundi également d’avril à septembre et vacances scolaires : stages de formation, initiation pour enfants, visites guidées, documentation pour professionnels. Tél : 04 90 05 66 69 http://www.okhra.com
Visite : Le Sentier des Ocres est ouvert du 1er mars au 11 novembre. Pendant la période hivernale, néanmoins, il peut se parcourir, de 13 h. à 17 h., les samedis et dimanches ainsi que les jours de vacances scolaires.
Se restaurer : Une bonne adresse, centrale, juste avant le Sentier des Ocres : “L’Ocrier”. Un restaurant, glacier et bar à vins. Tél 04 90 05 79 53. http://www.lavieencouleurs.fr
Office de Tourisme : place de la Poste. Tél : 04 90 05 60 25. Courriel :

“ Sympathique ce reportage haut en couleurs ! Des teintes bien rendues pour illustrer le texte qui nous informe sur le passé et le présent de cette charmante région ... et me donne, personnellement, encore plus envie de découvrir les chaudes couileurs de ce lieu. Félicitations ! ”
Jean Saint Martin | 11.08.2009 15h31





