
Madagascar
Madagascar : Antsiranana, là où il y a du sel…
On a beau être prévenu, on a beau le savoir et l’on a beau s’y attendre, il n’empêche ! Cela crée toujours une merveilleuse surprise. Cela procure toujours un formidable choc. D’une région à l’autre, Madagascar – l’île continent, la Grande Ile, l’Ile Rouge, comme on l’appelle tour à tour – offre des paysages qui changent du tout au tout. Aucune ville ne ressemble à aucune autre. Aucune vallée ne ressemble à aucune autre. Aucune région ne ressemble à aucune autre. A chaque halte, à chaque arrêt, à chaque escale, c’est une nouvelle Madagascar que découvre le voyageur. Toujours pleine de sourire, de soleil et de gentillesse. Toujours pleine de générosité, de charme et de couleurs. Mais cependant toujours différente… A l’extrême nord du pays, Antsiranana – qui reste encore la belle Diego Suarez pour beaucoup de monde – n’échappe pas à la règle. Différente d’Antananarivo, de Tulear, de Tamatave, de Foulpointe ou de Fort-Dauphin, Diego Suarez se présente telle une vieille belle aux restes encore séduisants. Certes, elle n’a plus la fraîcheur de sa jeunesse, mais tout indique qu’elle fut ravissante, aguichante, attirante et, en un mot, ensorcelante. Oh, bien sûr, elle ne possède plus l’aura juvénile d’une adolescence dorée, mais ses charmes actuels, aussi profonds que ses rides, compensent très largement l’éclat éphémère de la jeunesse…
● En passant le Maromokotro
En venant de la capitale Antananarivo (plus connue des initiés sous le simple nom de « Tana »), les Hautes Terres butent, vers le Nord, contre la chaîne montagneuse des Tsaratanana. Celle-ci est dominée par le plus haut sommet de l’île : le Maromokotro qui culmine fièrement à 2 876 mètres d’altitude.
Enserrée dans un triangle relativement étroit, la pointe nord de l’Ile Rouge constitue une sorte de monde à part, au relief fort contrasté et où les terres volcaniques ont créé une multitude de micro-climats. Globalement pourtant, le nord de la Grande Ile bénéficie d’un climat fort agréable, avec des saisons sèches et humides bien marquées, mais aussi avec un ensoleillement qui est nettement plus important que n’importe où ailleurs sur la côte orientale. Ces conditions climatiques assez clémentes s’étirent jusqu’à la lisière de l’île de Nosy Be.
● Isolement ? Fausse impression !
Lorsque l’on regarde la carte de Madagascar, la pointe septentrionale de l’île semble bien isolée. Encore plus pendant la saison des pluies, alors que de nombreuses routes et encore plus de pistes sont totalement impraticables. Même les as du taxi-brousse ne s’y aventurent plus. Et pourtant ! En posant le pied dans la région de Diego Suarez, cette première impression d’isolement s’envole d’un seul coup d’aile. Et les cartes de l’île semblent tout à coup bien trompeuses.
La baie de Diego Suarez s’ouvre largement sur la mer, immense, magnifique et éclatante de lumière. C’est sûr : nous ne sommes pas isolés au bout du monde. Au contraire, c’est plutôt le monde entier qui paraît s’ouvrir devant nous. Cette baie est d’ailleurs l’un des attraits et l’une des richesses de la ville. Une baie ? Mieux que ça : pas moins de 4 baies, en réalité, qui s’ouvrent sur près de 160 kilomètres, à l’ouest sur le Canal du Mozambique et à l’est sur l’océan Indien par un étroit chenal.
Peu importe où se pose le regard : seul, le bleu extraordinairement lumineux de la mer s’impose. Il n’est dès lors pas étonnant que la baie de Diego soit considérée, avec son « Pain de Sucre », comme la deuxième plus belle baie du monde, juste derrière celle de Rio de Janeiro. Par sa taille, elle conserve d’ailleurs le même flatteur classement, toujours derrière l’indétrônable Rio.
● Le naufragé et l’explorateur
Diego Suarez et sa rade ont vécu une histoire à multiples rebondissements.
Il semble que, juchée sur son promontoire, la ville doive son nom à deux navigateurs portugais. Le premier, Diego Diaz, y aurait fait naufrage en l’an 1500 et aurait été le tout premier Européen à poser le pied sur celle que l’on ne surnommait pas encore l’île continent. Le second, Fernan Soares, atteignit ces mêmes rivages dans de meilleures conditions. Il y jeta paisiblement l’ancre 6 ans après son prédécesseur.
Mais peut-être que tout cela est faux et relève d’un fantasme de voyageur : selon certains historiens, la cité devrait tout simplement son nom à… Diego Suarez, un autre navigateur portugais qui relâcha dans cette baie vers 1543, de retour d’Inde.
Quelle que soit la bonne version, une chose est cependant tout à fait certaine : il faut attendre le courant du XVIIe siècle pour que la ville commence à faire réellement parler d’elle. A cette époque, l’utopie de la liberté et de l’égalité lui colle à la peau…
● « A deo, a libertade »
Selon l’histoire – ou la légende ?.. – Diego Suarez était connue au XVIIe siècle sous le nom de « République pirate de Libertalia ». Celle-ci n’aurait duré que 35 ans à peine et aurait eu comme devise : « A deo, a libertade » (ce qui signifie : « Pour Dieu et la liberté »). Tout un programme…
La République pirate de Libertalia est citée pour la toute première fois dans un ouvrage signé par le capitaine Charles Johnson (l’un des pseudonymes de l’écrivain Daniel Defoe, le créateur du célèbre Robinson Crusoé), publié en 1726 et intitulé « Histoire générale des pillages et des meurtres des pirates les plus notoires ». Cette république « pas du tout comme les autres », fondamentalement égalitaire, aurait été créée par un personnage répondant au nom de capitaine Misson (son prénom semble s’être perdu dans les arcanes de l’Histoire). Comme son célèbre homologue Olivier « La Buse » Levasseur, le capitaine Misson, pirate de son état, était bel et bien un homme instruit et éduqué. En créant « sa » république, ses motivations relevaient d’un pur esprit révolutionnaire (dans le sens le plus pur et le plus noble du terme) et d’un réel humanisme. On a parfois voulu le faire passer pour un homme égoïste ou pour un anarchiste (en accolant à ce dernier mot une connotation la plus péjorative possible), mais rien n’est plus faut ! Seuls, les esprits réactionnaires et liberticides peuvent condamner sa tentative de créer une société égalitaire. Mieux encore : à une époque où ce geste n’était vraiment pas de mise, il fit libérer des esclaves (soit 150 ans avant que les premiers Etats européens fassent de même) et il a évité de verser le sang chaque fois que cela lui était possible. Bref, le capitaine Misson était une sorte de Robin des Bois tropical et insulaire…
Pour réaliser son rêve - qui n’est autre que la toute première société cosmopolite et communiste au sens le plus élogieux du terme -, le capitaine Misson fit équipe avec un frère dominicain défroqué : Caraccioli. Ensemble, ils appliquèrent à la lettre les principes de Jean-Jacques Rousseau. Après être intervenus aux Comores toute proches afin de rassembler des fonds, les deux compagnons créèrent leur « Utopia » dans le nord de Madagascar, aux alentours de celle que l’on connaît aujourd’hui sous le nom de Baie des Français. Ils commencèrent à bâtir leur république pirate avec l’aide de quelques centaines de Comoriens, dont le puissant sultan d’Anjouan, qui les soutenait. Des marins français, britanniques, portugais, hollandais,… vinrent bien vite leur prêter main-forte et participer à cette extraordinaire aventure sociale, économique et surtout humaine. Un parlement fut constitué. Une presse typographique fut mise en œuvre. L’élevage et l’agriculture démarrèrent. Des foyers furent créés, avec des femmes de la région. Ces authentiques républicains allèrent même jusqu’à créer une langue internationale afin que tout le monde puisse se comprendre au sein de cette communauté où la couleur de la peau, la religion et le statut social d’origine n’avaient guère d’importance. Les adeptes actuels de l’Esperanto n’ont donc rien inventé…
Pendant plus de 30 ans, cette communauté internationale vécut et se développa sur les rivages septentrionaux de Madagascar. Tout se passait fort bien. Et les relations avec les tribus malgaches des alentours restaient courtoises, voire franchement bonnes. Le rêve de Misson, enfin devenu réalité, allait pouvoir perdurer des dizaines, peut-être des centaines d’années.
C’était sans compter sur ce qu’il est convenu d’appeler un véritable complot. Un jour, probablement manipulées par des puissances européennes qui voyaient d’un fort mauvais œil la réussite de la République pirate de Libertalia, les tribus malgaches descendirent en masse des collines avoisinantes et se livrèrent à un véritable massacre. Habitations ravagées, hommes, femmes et enfants assassinés, troupeaux et cultures détruits,… L’horreur à l’état pur. Caraccioli, le dominicain défroqué, sera tué au cours de ces affrontements particulièrement sanglants. Quant au capitaine Misson, on pense qu’il réussit à s’échapper de justesse. Il disparut en tout cas corps et âme et sa fin demeure, aujourd’hui encore, un mystère.
Actuellement, certains historiens mettent encore en doute l’existence même de Libertalia. Ou ils s’ingénient à faire passer le capitaine Misson et ses hommes pour des pirates sanguinaires, assoiffés de richesses et de puissance. C’est faire injure non seulement à l’histoire, mais également à la mémoire de cet homme et de tous ceux qui ont partagé son rêve de créer une société égalitaire, juste et non-discriminatoire.
● L’arrivée des Français
L’arrivée des Français marque une nouvelle et importante étape dans l’histoire de Diego Suarez.
Dès le mois de décembre 1885, un important traité est signé entre la monarchie merina (prononcez « mirne », comme les Malgaches) au pouvoir dans la région et la France. Ce document autorise les Français à prendre purement et simplement possession de celle qui deviendra, bien plus tard, Antsiranana.
Découlant directement de cette occupation française, le port de Diego-Suarez occupe une place essentielle dans l’histoire coloniale française à Madagascar. La France y fait très vite stationner ses navires de commerce et de guerre, et installe près de 2 000 légionnaires dans les environs, à Joffreville (la légion restera d’ailleurs à Madagascar jusqu’en 1975).
Aujourd’hui encore, Diego s’enorgueillit de posséder le plus important chantier naval de l’océan Indien : même s’il ne connaît plus la même activité que jadis, il occupe encore un bon millier de personnes. Le port et ses diverses infrastructures annexes restent d’ailleurs toujours au cœur de l’activité économique locale. Et même si la cadence est aujourd’hui assez nonchalante, même si le trafic portuaire est 10 fois plus important à Tamatave (Toamasina, en langue malgache) qui est nettement plus proche de la capitale, ce port, largement ouvert sur la baie et l’océan, reste le véritable poumon économique de la ville.
● Une ville qui frappe le visiteur
Schématiquement, Diego Suarez - désormais baptisée Antsiranana, c’est-à-dire « là où il y a le sel » - est divisée en deux parties bien distinctes : au sud de la place du 14 octobre s’étire une ville malgache et le quartier de Tanambao qui présentent relativement peu d’intérêt pour le voyageur. Les traces historiques y sont quasiment inexistantes et tous les commerces utiles (hôtels, restaurants, boutiques, banques,…) sont regroupés dans l’autre partie de la ville qui s’étend entre la place du 14 octobre et l’Anse de la Dordogne : la ville néo-coloniale.
Quoiqu’il en soit, Diego reste une ville absolument mythique et ne laisse aucun voyageur indifférent. Elle intrigue. Elle aguiche. Elle attire. Et ne déçoit que ceux qui en attendent trop. En tout cas, elle suscite toujours une certaine admiration et, parfois, une petite pointe de nostalgie.
Ce qui frappe le plus lorsque l’on se promène en ville, c’est son caractère cosmopolite. Comme si le rêve du capitaine Misson ne s’était pas tout à fait évanoui… Bien entendu, ce sont les authentiques Malgaches qui sont les plus nombreux, attachés pour la plupart à l’ethnie des Antakarana (« Ceux des rochers »). Mais, au hasard des rues et des rencontres, on croise aussi de nombreux immigrés comoriens, des descendants d’esclaves africains, des marins arabes (la ville totalise plus d’une dizaine de mosquées), des commerçants indiens (qui sont assez redoutables en affaires),… et même un petit nombre d’expatriés européens, français pour la plupart, qui n’ont pas nécessairement fui l’île en 1972 lorsque le Président Didier Ratsiraka prit le pouvoir et mena le pays sur la voie du socialisme révolutionnaire. Sans grand succès, d’ailleurs…
Ce qui frappe encore lorsque l’on se promène en ville, c’est son histoire qui se laisse découvrir à tous les carrefours et qui se lit sur les façades des maisons coloniales, sur les plaques des noms de rues, au hasard des statues et des monuments,…
Ce qui frappe enfin lorsque l’on se promène en ville, c’est la chaleur. Quasiment dépourvue de végétation, Diego Suarez est une ville chaude… dans tous les sens du terme. Lorsque le soleil des tropiques frappe dur. Mais surtout lorsque les thoniers européens et asiatiques qui écument l’océan Indien font escale dans le port. La nouvelle se répand alors comme une traînée de poudre, à la vitesse de l’éclair. Alors, du cœur de Diego à Tamatave, les filles se donnent le mot et rejoignent les marins qui ont des devises à dépenser…
● Omniprésent maréchal Joffre
Bâtie suivant des principes européens, la partie nord de la ville s’ordonne dans un quadrillage de rues, sans grande fantaisie et quasi militaire. Comme partout dans le pays, on s’oriente ici par quartiers, délaissant les noms des rues qui sont souvent introuvables et parfois rebaptisées en langue malgache. Le cœur de cette partie de la ville n’est autre que la place Foch, dominée par la statue du maréchal du même nom.
D’ailleurs, le célèbre maréchal est indissociable de cette partie de l’île. On le retrouve partout, et son ombre semble encore planer sur la ville et ses alentours. Non seulement sa statue se dresse au bout de la rue qui porte son nom et au cœur de la place baptisée de son patronyme, mais il a également donné son nom à une localité toute proche : Joffreville. Pourtant, les débuts de sa carrière politico-militaire (à moins que ce ne soit l’inverse ?..) étaient tout sauf prometteurs. Il faut attendre la fin de son service dans la région de Diego Suarez (vers la fin des années 1890) pour que les choses commencent à changer. Propulsé chef d’Etat-Major général de l’Armée en 1911, puis commandant en chef des forces armées françaises sur les fronts occidentaux entre 1914et 1916, il se révéla sur le tard habile stratège et devint le « grand vainqueur de la Marne » et maréchal de France.
● L’âme de Diego
De la place Foch, donc, plusieurs rues partent vers le nord, en direction du port. De la place, la vue est d’ailleurs fort jolie sur les installations portuaires, la rade et les premières vagues de l’océan. Vers le sud, d’autres rues filent vers Tanambao, via la rue Lafayette qui, comme son nom ne l’indique absolument pas, est une rue indo-pakistanaise particulièrement typée… Dirigeons-nous plutôt vers le nord. Plusieurs rues prennent la direction de la rade : la rue Colbert, la rue de la Marne,… qui aboutissent à la rue Richelieu.
Petit arrêt face à une bâtisse tellement délabrée qu’on pourrait presque la croire bombardée. Il n’en est pourtant rien : l’Hôtel de la Marine, malgré son état pitoyable, malgré l’envahissement de la végétation qui s’accroche aux murs de pierre, conserve un cachet et une élégance incroyables, qui rappellent qu’il fut, en son temps, le plus bel édifice de la ville… Nostalgie, nostalgie…
De l’autre côté de la ville, vers sa sortie sud-est, le cimetière des soldats des pays du Commonwealth n’intéressera que les férus d’histoire militaire. Il rassemble les tombes des soldats britanniques (et des colonies britanniques) morts en combattants les forces armées de Vichy, à Madagascar, en 1942.
Beaucoup plus rigolo, beaucoup plus animé et beaucoup coloré : voici le fameux Bazar Kely qui, contrairement à ce que laisse penser son nom (« kely » veut dire « petit » en langue malgache) est un grand marché. Il mérite incontestablement le détour pour son ambiance, pour ses couleurs et ses parfums, pour les mille et un articles que l’on y découvre (depuis les gousses de vanille jusqu’aux paniers tressés, en passant par les chapeaux traditionnels, les fruits et légumes, des épices, des petites voitures construites à partir de boîtes de conserve,…). Il ne faut jamais hésiter à s’arrêter à l’une des petites échoppes, à se laisser tenter, à marchander, à discuter et à rire avec les Malgaches,… Car c’est peut-être ici, plus que partout ailleurs, que vibre la véritable âme de Diego Suarez. D’Antsiranana…
info plus
● En pratique
- Ambassade de Madagascar : avenue Raphaël 9, 75016 Paris – Tél : 01 45 04 62 11
- Visa touristique obligatoire. Il peut être obtenu sur présentation d’un passeport en cours de validité, de plusieurs photos d’identité, d’un billet d’avion A/R (ou d’une réservation faite par un T.O.). Tarif du visa : sur demande à l’ambassade
- Climat : il existe 2 saisons principales : l’été et l’hiver. La saison froide dure de mai à septembre et les pluies sont alors quasiment inexistantes. Le reste de l’année est pluvieux et orageux, en fonction des régions. La chaleur est beaucoup plus forte et peut atteindre, voire dépasser 35°C.
- Deux hôtels à recommander : le Colbert (dans la rue du même nom) qui offre un bon rapport qualité/prix, même s’il ne dispose pas de restaurant (mais les possibilités de restauration en ville valent souvent le déplacement) et l’Hôtel Valiha (dans la même rue Colbert) qui est fort correct
- Se restaurer à Diego :
La première solution qui s’offre au voyageur : les étals de rue qui se dressent dès que le soir tombe. C’est incontestablement la solution la moins chère et la plus typique, mais pas nécessairement la moins bonne… On peut aussi recommander quelques restaurants plus traditionnels, tels que Le Venilla (avenue Tollendal) qui propose sur une très agréable terrasse quelques préparations originales et savoureuses (il faut y déguster les brochettes d’escargots à l’ail !) et La Pirogue (l’adresse « chic » de la ville, rue Colbert) qui sert une fricassée de langouste à damner un saint ! Autre adresse sympa, dans un tout autre genre : La Glace Gourmande (toujours rue Colbert) sert des jus de fruits frais délicieux et des coupes glacées à tomber par terre de bonheur





