Madagascar : L'âme des hautes terres de Madacascar

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Madagascar : L'âme des hautes terres de Madacascar

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Stéphane Etienne | 26.04.2004 | 2563 visites | 0Favoris |
Stéphane Etienne

Célèbres dans toute la Grande Ile pour leur talent de sculpteurs, les Zafimaniry continuent à ériger des villages uniques au monde, témoignages vivants de ce qu’étaient autrefois les Hautes Terres de Madagascar. Leurs maisons sont de véritables œuvres d’art, construites en bois précieux, ciselées de volutes et d’arabesques complexes. Longtemps isolés dans les montagnes brumeuses, ils maintiennent leurs traditions de peuple de la forêt. Mais le pays zafimaniry est aujourd’hui un vieux monde en sursis, menacé par la déforestation.

Jour de marché, jour de fête

Madagascar : L'âme des hautes terres de MadacascarA travers les étals faits de quelques planches où se vendent huile, viande suspendue à des crochets rouillés ou quelques vêtements bigarrés, je suis emporté par une marée humaine de drôles de petits chapeaux ronds ou carrés en joncs tressés, de pieds nus qui piétinent la boue, de foulards fleuris, de coiffures aux tresses savamment nouées, chignons délicats comme un ouvrage de cristal. Aujourd’hui jour de marché, jour de fête. Antoetra, seul village zafimaniry accessible par la piste, attire les habitants de toute la région et s’illumine alors de multiples couleurs. Jaune vif, fuchsia, bleu turquoise, fleurs multicolores, les « lambas », les longs tissus dont ils se drapent avec élégance, tranchent la brume. Les jeunes femmes dissimulent leur sourire sous leur « lamba » chatoyant, ne laissant paraître qu’un regard en oblique timide ou amusé, vite détourné dans un éclat de rire moqueur. Le long de la « rue principale », les paysannes s’alignent avec à leurs pieds, leur fonds de commerce : petites pyramides d’oranges soigneusement empilées ou paniers de raphias à peine remplis de maïs, manioc ou bananes. « Je fais trois jours de marche pour venir ici, vendre quelques épis de maïs. Et acheter du riz surtout », m’explique l’une d’elles. Le riz, « le pain quotidien des Malgaches », n’est pratiquement pas cultivé dans les montagnes zafimaniry. Plus loin, dans les hautes herbes, un groupe d’hommes discute le prix d’un cochon noir. Là, assis autour d’un café brûlant à l’odeur puissante et entêtante, on échange les histoires de son village. Antoetra est le seul trait d’union avec le monde extérieur, la porte du pays zafimaniry. Le voyageur pressé s’arrêtera ici. Ce n’est pourtant que bien plus loin que l’on pénètre en son cœur. Lentement, au rythme de ce peuple de marcheurs. Comme s’il ne voulait se dévoiler qu’à ceux qui font l’effort de le découvrir. Un guide est indispensable pour parcourir ces 700 km² de montagnes. S’aventurer seul dans le dédale de sentiers qui sillonnent la région en tous sens serait imprudent. Et surtout il est essentiel de connaître les nombreux « fady », les tabous, qui régissent le quotidien des habitants. Transgresser ces règles de conduite ancestrales est un crime sérieux... Le sac chargé de provisions, dont quelques poulets caquetants, je pars pour Sakayvo, accompagné de Roger, un guide que j’avais rencontré quelques jours plus tôt à Ambositra, le gros bourg voisin.

Sur des sentiers de brume

Madagascar : L'âme des hautes terres de MadacascarUne pluie fine et glacée nous fouette le visage. Nous traversons des terres pelées et mornes, parmi les squelettes d’arbres calcinés. Les « vatolahy », les pierres dressées rongées de mousse et les tombeaux ornés de crânes de zébus imprègnent les collines austères d’une aura surnaturelle. Sur les landes désolées, le souffle plaintif du vent rappelle qu’on entre en terre de mystère, où les Ancêtres règnent sur les vivants. Des dômes de granit dressent leur masse sombre comme de monstrueuses créatures figées dans la roche, sentinelles d’un Pays Sanctuaire. Au sommet du « Vohibe », l’énorme rocher noir qui surplombe la vallée, un soleil timide perce enfin. De ces hauteurs, vallées encaissées et collines abruptes s’enchaînent comme une mer chaotique. La brume dévoile des hameaux secrets : Ankidody, « village de sorcières » selon la rumeur, suspendu comme un nid entre nuages sombres et pente vertigineuse, les toits fumants de Sakaiva, niché en contrebas d’une impressionnante falaise, Faliarivo, « le village des gens heureux »... Une centaine de villages émaillent les montagnes isolées. De retour du marché, les villageois font halte au sommet, sous une grande croix de pierre abritée du vent. On échange sourires, cigarettes et traits d’humour, avant d’attaquer la périlleuse descente vers la vallée. La longue procession lourdement chargée s’étire sur la corniche. Ils nous escortent quelques temps, pleins d’attention, mais ne tardent pas à nous distancer. Une vieille dame émaciée, un sac de riz sur la tête, me dépasse allègrement. Pour nous la progression est difficile, la roche glissante de mousse, le sentier boueux et raide. « Tu vois, on peut faire du ski à Madagascar » ironise Roger. On avance prudemment sur les marches détrempées taillées dans le granit et dans des troncs d’arbre adossés à la paroi. « Salama », « Salamo », « Ehhhh ! ». D’autres villageois nous saluent en caracolant sous leurs grands paniers débordants et leurs ballots de foulards noués. Des femmes de tous âges se pressent alertes, leur fardeau sur la tête, et souvent un bébé sur le dos. Incroyable numéro d’acrobate que de les voir franchir pieds nus les passages les plus difficiles sans l’ombre d’une hésitation. Leurs silhouettes fantomatiques défient encore la brume, avant de disparaître dans d’épaisses volutes, comme un songe s’évanouit.

Au pays des maîtres sculpteurs

Madagascar : L'âme des hautes terres de MadacascarSoudain s’élèvent des cris de joie, des chants de fête. Une cérémonie religieuse ? Amusé, Roger me détrompe : « C’est pour toi, ils savent que tu arrives ! ». Au fond de la vallée, c’est l’effervescence. Les gamins transis de froid se pressent pour accueillir le « vazaha », l’étranger. Un tourbillon d’enfants m’emporte, grelottant dans des lambeaux de vêtements. Boueux jusqu’aux genoux dans leurs shorts de foot éculés, les garçons rigolards bousculent les petites écolières tournoyant dans leurs blouses bleues turquoise. Je bascule dans un autre monde. Peut-être le Royaume de Peter Pan ? Les adultes semblent avoir déserté. « Tonga soa, vahiny. » Un vieil homme débonnaire sort d’une case. La myriade d’enfants s’envole comme une nuée de mouches écartée d’un revers de la main. Malgré sa frêle corpulence, M. Rakoto impose une autorité naturelle, celle de la sagesse. Le patriarche m’accueille avec simplicité, tout en délicatesse et chaleur retenue. Il prononce un « kabary », un discours de bienvenue dont les mots m’échappent, mais qui me caresse comme une harmonieuse mélodie. La maison de M. Rakoto est la plus belle du village : un 2 pièces ! Comme la plupart des hommes, il est spécialiste du travail du bois. Menuisier réputé, son ciseau à bois a taillé des poutres dans toute la Grande Ile. Un héritage qui se transmet de père en fils depuis l’aube des temps malgaches. Pour ériger leurs villages admirables, les Zafimaniry ont taillé la montagne, retourné terres et rocs, édifié des terrasses colossales où s’alignent soigneusement leurs maisons humbles et magnifiques. Au pays des maîtres sculpteurs, chaque case est un joyau de bois précieux. De véritables œuvres d’art aux poutres striées, aux pignons coiffés de bambous, aux portes et volets sculptés de motifs géométriques complexes. Des maisons construites selon les codes ancestraux, sans aucune pièce métallique, derniers témoignages d’un savoir faire tombé en désuétude dans toutes les Hautes Terres de Madagascar, largement déboisées depuis le 18ème siècle. C’est peut-être pour perpétuer leurs traditions qu’ ils se sont jadis enfoncés dans l’inconnu de ces montagnes, à la recherche de la forêt nourricière. Mais les légendes racontent une autre histoire : contraints par les guerres de conquête de quitter les plaines fertiles, il y a plusieurs générations, les Zafimaniry se sont réfugiés dans ce pays de brouillard. Ils se sont alors faits peuple de la forêt, apprivoisant sa terre, ses ombres, et ses secrets. Le travail du bois, « le Bois qui parle » comme l’ont baptisé les Zafimaniry, est l’expression même de la vie forestière. Des dessins gravés évoquent une toile d’araignée, allégorie des liens du clan, de la famille. D’autres reprennent la structure géométriques des ruches d’abeilles, images idéalisées de la vie communautaire. Selon certaines interprétations, la complexité des courbes entremêlées viserait à prendre au piège de leur labyrinthe les mauvais esprits. M Rakoto lui-même ne sait plus trop. Quelle importance. Le « Bois qui parle » est la marque de l’identité Zafimaniry.

Une société rurale en crise

Madagascar : L'âme des hautes terres de MadacascarDans les grandes forêts orientales de Madagascar, on exploite les bois précieux : ébène, bois de rose, palissandre. Mais autour de Sakayvo, seuls quelques îlots vert sombre couronnent encore les cimes. « Avant, le palissandre, on le trouvait juste à côté » se souvient M. Rakoto. « Maintenant, il faut des heures de marche. Les hommes le ramènent, le sculptent dans le style zafimaniry et le portent à Ambositra », la capitale auto-proclamée de l’artisanat. La forêt se meurt, victime du déboisage et du « tavy », la culture sur brûlis. Pour cultiver le maïs, leur base alimentaire, les Zafimaniry n’ont pas d’autres moyens que de brûler la forêt. Au bout de quelques récoltes, la terre appauvrie n’arrive plus à nourrir ses enfants. C’est sans doute de la nostalgie des terres généreuses que les Zafimaniry tirent leur nom. Zafimaniry, « Les Enfants du Désir » en Malgache. Amer, M. Rakoto évoque la dégradation de son environnement : « La terre est moins fertile. Avant, il n’y avait pas besoin de trop d’efforts. Maintenant, il faut beaucoup de travail et attendre longtemps pour une récolte. Ce sont les mauvaises herbes qui poussent… ». Les petits greniers sur pilotis sont vides. Nous sommes en période de soudure, intermède délicat entre deux moissons. Selon M. Rakoto, « les jeunes quittent le village car la vie est dure. Ils sont obligés d’aller en ville, travailler comme sculpteurs dans les ateliers d’artisanat ou charpentiers sur les chantiers navals de la côte ouest. » Cet exode de plus en plus long et durable entraîne des changements sociaux et culturels rapides. L’autorité traditionnelle des anciens se trouve fragilisée et l’individualisme naissant bouscule les valeurs communautaires de partage et de solidarité, le « fihavanana ». Signe des temps, quelques cadenas métalliques apparaissent aux portes autrefois grandes ouvertes en permanence…

Un soir au village

Je me réchauffe près de l’âtre. La pièce flotte dans une perpétuelle fumée brune. Mme Rakoto s’active autour de ses marmites noircies. Grande et hiératique, elle me rappelle les photos sépias des anciennes reines de l’Imerina, le grand royaume des Hautes Terres qui parvint presque à unifier totalement la Grande Ile, avant que la colonisation ne stoppe brutalement son expansion. Sur le sol recouvert de nattes, une armée de blattes zigzaguent entre les tabourets finement ouvragés. Des épis de maïs noirs de suie pendent au plafond, les derniers stocks de l’année. Une herse boueuse est accrochée dangereusement au-dessus de ma tête, épée de Damoclès des maladroits. A ma gauche, allongée sur un lit de sacs de riz bourrés de paille, une jeune femme donne le sein à son bébé, tandis que couché sur les nattes, un gamin gratte nonchalamment sa « kabosy », une sorte de luth fait de planchettes clouées, aux cordes de fil de pêche. Serrés autour du feu, femmes, hommes et enfants, la famille au sens large, discutent en partagent un « katsaka sy anana », le plat quotidien de brèdes et de maïs.. On se parle avec douceur, on étire langoureusement chaque mot, comme on savoure un bon vin. A travers l’épaisse fumée, le feu souligne les traits burinés des visages et les larges sourires édentés. J’ai l’impression d’être dans un tableau de Brueghel. Leurs voix me bercent, bienveillantes. Transporté par le fumet du zébu grillé, légèrement enivré de rhum, la réalité vacille à la lueur tremblotante des flammes… Leur regard mélancolique semble s’attarder par dessus mon épaule, comme s’ils entrevoyaient un monde invisible. Peut-être des ombres fugitives dans l’obscurité de l’angle nord-est de la maison, le coin sacré des Ancêtres…

Sur la Terre des Ancêtres

Madagascar : L'âme des hautes terres de MadacascarDehors, des sons graves et puissants vibrent dans le crépuscule. C’est le « kodombolo », un instrument spécifique aux Zafimaniry, de longs bambous que l’on frappe contre le sol. Aussitôt, des villageoises esquissent des pas de danse vigoureux, le « kidody ». Des mélopées traditionnelles se mêlent au crépitement de la bruine sur les toits de bambou. Je plonge lentement dans une douce rêverie. Et j’écoute les vallées endormies, qui parlent des épaisses forêts disparues, de légendes peuplées de rois mythiques, de devins alliés des vents et des brumes, de songes tissés de mélancolie et de sagesse. Le choc des haches des bûcherons, les coups de marteaux des ébénistes et le rythme sourd des « kodombolo » de bambous résonnent encore dans les montagnes brumeuses. C’est le cœur des Zafimaniry qui bat. Et je rêve qu’en prenant leurs visages ridés dans mes mains, je pourrai lire leur histoire, comme dans un roman en braille.

Entre éclats de rire et âpre quotidien

Madagascar : L'âme des hautes terres de MadacascarLe chant des coqs, le martèlement des pilons et la toux rauque des villageois me tirent d’un sommeil tardif - les rats l’ont écourté. Un lourd parfum de terre humide et de maïs bouilli s’élève. Sakayvo s’éveille doucement. Je crois profiter d’un rare moment de solitude pour vagabonder dans les ruelles, parmi les poules et les cochons. Mais derrière les volets, une foule de petites têtes à chapeau se bouscule déjà. Ils attendent l’heure du lever de rideau sur un drôle de spectacle : un « vazaha » ! Penchés aux fenêtres, la bouche en cœur et la morve au nez, les gamins roulent leurs grands yeux noirs ronds de curiosité sur mon sac, mes vêtements, mon appareil photo et commentent le moindre de mes gestes. Aucun détail n’ échappe à leurs éclats de rire. Une lumière quasi irréelle glisse des montagnes. Alignés dos aux murs des cases, les habitants profitent d’un soleil blafard, se réchauffant des rigueurs de la nuit. Sur le pas des portes, quelques fillettes pilent le riz avec une force d’adulte. D’autres le trient patiemment dans de grands tamis. Pour les habitants de Sakayvo, comme pour les 20 000 autres Zafimaniry, une nouvelle journée d’un âpre quotidien commence. Enroulés dans de grandes couvertures ne laissant apparaître que leur visage cuivré, un chapeau de paille vissé sur la tête, des paysans partent au-delà de la vallée, cultiver leurs champs arrachés aux flancs des collines. Des bûcherons cernés de la brume de leur souffle s’enfoncent au plus profond du pays zafimaniry pour trouver les derniers grands arbres. Des scieurs de long débitent déjà de longues planches. Deux hommes font glisser l’immense lame dentée en d’incessants va et vient. Bientôt une nouvelle maison pourra s’élever sur les hauteurs. Bientôt les orfèvres du bois l’enlumineront de lignes mystérieuses et de courbes étranges. Au cœur de l’Ile Rouge se raconte encore une page de l’histoire des Hautes Terres.

Un monde en sursis ?

Exode rural, exploitation intensive de la forêt et marchandisation de leur art menacent la culture des Zafimaniry. Hommage à leurs traditions ancestrales, le savoir faire des Zafimaniry est désormais inscrit au titre de « patrimoine immatériel de l’humanité » par l’Unesco. Mais cette consécration internationale ne risque-t-elle pas d’aggraver les problèmes de déboisage et de perturbations sociales ? Son succès pourrait bien sonner le glas de l’art zafimaniry, l’âme des « Enfants du désir ».

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