
Mali
Mali...Quelques jours de magie au Pays Dogon…
Lundi, 5 a.m….un vent froid souffle sur Mopti.
Lundi, 5 a.m….un vent froid souffle sur Mopti. C’est l’harmattan qui finit sa saison. La ville dort encore, seuls les chiens et les chèvres offrent le concert, comme s’ils communiquaient d’un bloc à l’autre du quartier. C’est parti pour ce beau voyage en Pays Dogon. Quelques jours entièrement coupés du monde, car là-bas, ni courant, ni réseau de téléphone portable, ni eau potable. Ce genre de séjour où l’on se retrouve, quelque part, comme remis à neuf. Et remis à sa place.
On se plante à la gare des taxi-brousses vers 5 heures. Pas de transport direct. On doit changer de véhicule à Sévaré, puis à Bandiagara, avant d’espérer atteindre Sangha au plus vite, en haut de la falaise. Comme d’habitude, c’est la chance qui jouera, selon l’arrivée aléatoire des passagers désirant se rendre aux mêmes endroits que nous. On arrive finalement à Sangha vers 16 heures…pour avoir parcouru 110 kilomètres.
Entre Sévaré et Bandiagara, en pleine brousse, on croise un groupe d’adolescents chantant au bord de la route. Ils agitent des fruits de Baobab et portent un boubou bleu, et un calot blanc. Ce sont les nouvellement circoncis qui, dans le déroulement du rite, manifestent leur joie au monde extérieur, après la première phase de cicatrisation. Ici, la circoncision, obligatoire bien sûr, se fait vers les 14 ans. Les jeunes sont envoyés en brousse, en groupe, chez un sage. Ils sont isolés du monde, même de leur famille, lors de l’opération, et trois semaines encore après celle-ci. Après l’opération, réalisée par un vieux sage en pleine brousse, ils logent dans des campements de paille. Ils sont soignés par des techniques de médecine traditionnelle et doivent manger énormément, pour guérir convenablement. S’ils ne mangent pas assez, on les frappe avec un bâton. Idrissa, mon guide en pays dogon, me parle de son vécu personnel.
Le soleil se couche. On arrive à Sangha...
Le soleil se couche. On arrive à Sangha, en haut de la falaise. Nous y voilà enfin, dans ce Pays Dogon ! J’avais tellement entendu parler de ces lieux, j’en avais tellement vu de photos, c’est trop excitant de s’y trouver, là, pour de vrai ! Un peu comme un conte qu’on a souvent entendu, et qui prend soudainement vie, dans sa propre réalité.
Le Pays Dogon s’étend sur un plateau doucement incliné du sud-est vers le nord-ouest, vers la plaine du Niger et les confins du Burkina Faso. La partie élevée de cette inclinaison forme une falaise de 80 kilomètres de long, et haute de parfois 200 mètres. Face à la falaise, un cordon continu de dunes, formées par les sables du Sahara qui progresse chaque année. Les Dogons y ont planté des arbres, pour essayer de prévenir l’avancement du désert, demeurant plus fort qu’eux malgré tout. Les villages dogons sont accrochés tout au long de la falaise. Tout est en pente, construit sur des rocailles irrégulières. La vallée était initialement peuplée par les Thélèmes, des tribus de Pygmées, petits de taille et troglodytes. Ils habitaient dans la roche même, en hauteur, accédant à leurs habitations par des cordes ou via d’immenses échelles. Aujourd’hui, on voit encore parfaitement toutes ces enclaves dans la roche. Les Dogons n’y habitent pas mais y enterrent leurs morts, hissés avec des cordes dans les anciennes habitations des Thélèmes.
Les Dogons se sont établis ici il y a +-400 ans, fuyant l’islamisation. Ayant défriché les forêts de la région, ils ont créé de rudes périodes de sécheresse, qui ont, elles, fait fuir les Thélèmes vers le nord. Et aujourd’hui, la vallée est 100% dogon. Seuls quelques Peuls vivent en haut de la falaise, à Sangha et à Bandiagara. Mais comme me dit fièrement Idrissa, qui est Peul lui-même, les Peuls, nomades par excellence, sont partout en Afrique de l’ouest. Depuis une cinquantaine d’années, l’Islam est cependant devenue la religion dominante chez les Dogons.
Les Dogons ne connaissent pas l’écriture : toute leur tradition se transmet oralement, après certains rites d’initiation. D’où, aussi, l’importance primordiale de la case à palabres, existant dans chaque village. Lieu où se retrouvent quotidiennement les hommes, et tout spécialement les sages, c’est le lieu de transmission de la tradition, le lieu des débats, et le « parlement local », on va dire.
Presque totalement isolés du monde, les Dogons ont conservé la plupart de leurs coutumes. Leur cosmogonie est l’une des plus riches et des plus élaborées d’Afrique noire. Chaque objet, chaque recoin de terrain, chaque maison, chaque être vivant, homme ou animal, fait partie d’une chaîne immuable du Grand Tout. Leurs croyances sont d’une complexité et d’une précision incroyables. Les interdits - telle famille est par exemple vouée à telle graine et à tel animal et ne doit donc pas les manger - sont nombreux, d’où l’obligation de partir avec un guide compétent, car le moindre faux pas serait, pour le visiteur, commettre un grave impair, envers les lieux sacrés entre autres.
Chez les Dogons, certains objets ont une valeur très particulière : la typique échelle tortueuse, les énormes masques en croix, le grenier en forme de pyramide, qui est mâle ou femme selon les usages, les cases où s’isolent les femmes pendant leurs menstruations, etc…
Aussi, le pantalon à large fond, porté par les hommes, représente l’âge de son propriétaire : plus l’homme est vieux et respectable, plus son fond de culotte a de l’aisance. L’homme et la femme doivent aussi procréer sur le flanc, face à face, sous peine de perturber l’ordre du Grand Tout.
Le premier jour, à la tombée de la nuit, on atteint Banani, le premier village en contrebas, à hauteur de Sangha...
Les villages les plus anciens et les plus intéressants sont situés aux pieds des falaises, à partir de Sangha. Le premier jour, à la tombée de la nuit, on atteint Banani, le premier village en contrebas, à hauteur de Sangha. Ici bien sûr, pas d’électricité. On loge dans un petit campement, éclairé de quelques lampes à huile et d’un seul néon fonctionnant à l’énergie solaire, fourni par une ONG japonaise. On passe une super chouette soirée.
Bienvenue chez les Dogons! Le soleil tape fort ce matin. En quittant Banani, on passe devant un parterre délimité par quelques cailloux. Au centre, des brindilles et des morceaux de bois, savamment disposés en damier. C’est là que se plante le voyant du village. Le sage s’y rend chaque jour en fin de journée et reçoit les villageois à problèmes. Problèmes d’argent, de santé, de couple, il serait de bon conseil dans tous les domaines. De manière très précise, en fonction des maux traités, il plante les morceaux de bois dans le quadrilatère, et les empreintes laissées pendant la nuit par les renards, autour de ces objets, donneront la solution adéquate. J’ai aussi appris qu’en Afrique de l’ouest, on ne donne jamais, en même temps, son nom, prénom, et sa date de naissance. Idrissa m’explique qu’en ayant connaissance de tous ces éléments, on pourrait immédiatement faire du mal à la personne, par voie de sorcellerie.
On parvient au sommet du village, face à la case à palabres...
On continue la trotte en brousse, le long de la falaise. Le prochain village : Irelli. On grimpe dans les hauteurs et Idrissa m’explique absolument tout. Il s’y connaît superbement bien. C’est terriblement intéressant car tout, absolument tout, a sa signification. On parvient au sommet du village, face à la case à palabres. Deux sages y discutent paisiblement. Je leur tends une poignée de noix de cola qu’on m’avait recommandé d’acheter en quantités à Mopti, pour offrir aux vénérables, en arrivant dans les villages dogons.
Aaah, ces fameuses noix de cola africaines ! Si, en Guinée, elles auraient des vertus aphrodisiaques, elles sont ici davantage considérées comme ayant des pouvoirs énergétiques. C’est un peu la feuille de coca africaine. La noix de cola est quelque chose de très précieux, qui s’offre en dote en cas de mariage, ou aux sages, comme marque de respect. Elles ressemblent à des marrons, mais de couleur rose. Leur goût est amer et franchement, pas très ragoûtant.
Les Vieux nous invitent à nous asseoir avec eux. C’est un véritable honneur que de se retrouver dans la case à palabres du village. Idrissa me dit qu’ils ne le proposent en général pas aux étrangers. Les femmes en sont catégoriquement exclues. Et nous voilà sous ce lourd toit de pailles, posé sur l’ultime gros rocher du village, avec une hauteur à peine suffisante pour s’asseoir convenablement. On domine toute la vallée. Idrissa, qui parle un peu leur dialecte, nous permet de dialoguer. Le vieux est tellement beau. Il est d’une force et d’une douceur à la fois…Vraiment impressionnant. Ses deux arrières petits fils nous rejoignent et se blottissent contre lui. Il a 79 ans.
On continue la marche. Encore 9 kilomètres à peine. Il est 15 heures et la chaleur, intenable sur l’heure de midi, commence à tomber. On passe au village de Amani, connu pour sa fameuse marre aux caïmans sacrés. Ils se baladent en toute liberté autour d’un étang, délimité par quelques branches de bois éparses et plantées dans le sol. Les crocodiles déambulent comme bon leur semble, censés être inoffensifs. Ils n’auraient jamais attaqué personne, sauf quelques troupeaux de chèvres, de sorte qu’ils circulent même parfois au centre du village, entre les maisons (…). On ne dort pas à Amani.
Encore 5 kilomètres à faire, mais c’est pas plus mal…un village sans crocos en liberté fera l’affaire !
On arrive à Tirelli à la tombée de la nuit, complètement épuisés. Idrissa connaît bien Ampomi, le patron du campement, qui a créé une association d’aide aux villages de la vallée. Il parle français. Super soirée à la belle étoile, autour d’un bon couscous et d’un énorme plat de pâte de mil, à la sauce de feuilles de baobab. On dort, une fois de plus, sur le toit de la maison en terre, car la chaleur retenue à l’intérieur des murs est insupportable.
Le vent nous réveille à 5 heures du matin. Idrissa retourne pieuter dans la case. Moi, je reste là, à voir le soleil se lever, depuis derrière les dunes de sable, une petite clope méditative à la main. Les femmes de tous les âges sont les premières à descendre. Elles portent des seaux d’eau sur la tête, parvenant à les faire tenir en équilibre par je ne sais trop quelle magie. Elles se rendent à l’unique puit que possède le village, au pied des dunes. Certaines font l’aller-retour plusieurs fois. Pas un homme dehors à cette heure. Lorsque je demande, feignant la naïveté, si, parfois, les hommes se prêtent à cette tâche pénible de remonter les prémisses de la falaise avec des seaux d’eau d’une quinzaine de kilos sur le crâne, on me répond que là n’est pas leur tâche dans le ménage. Eux vont travailler dans les champs…Les enfants se lavent dans les cours des maisons et se rendent à l’école construite dans chaque village.
Ce Pays Dogon est d’une magie rare. Bien que visité par les étrangers, on n’en voit pas les traces. Rien n’est vraiment aménagé pour les touristes, et c’est tant mieux. Un bond de plusieurs centaines d’années en arrière, tempéré toutefois par cette femme dogon surgissant des champs, un tas de bois sur la tête et portant un t-shirt…à l’effigie d’Oussama Ben Laden !
On quitte Tirelli. Idrissa m’explique que, pendant l’hivernage, ici, tout est vert. Des cascades naissent depuis la falaise et coulent jusqu’au pieds des dunes. Difficile à imaginer, tout étant aujourd’hui si sec, hormis ces timides petites parcelles où les Dogons cultivent difficilement des oignons, des tomates et du mil.
On marche encore jusqu’à Nambori, notre dernière étape en Pays Dogon. On y arrive vers midi, et la sieste s’impose jusque vers 15 heures. Il fait vraiment trop chaud. Il nous reste maintenant à …remonter la falaise. Jeudi matin, à l’aube, on trace à travers les rochers. La pente est raide, mais les paysages incroyables. On se retrouve finalement à Dourou, pour retrouver les joies de la civilisation, et du système des taxi-brousses.
Dourou est un trou perdu. Personne n’y passe, on doit juste compter sur la chance de trouver un transport jusque Bandiagara, et espérer être à Mopti ce soir. Il y a 30 kilomètres à faire jusque Bandiagara mais sous cette chaleur, à pieds, c’est impensable. Il est 10 heures. On attend. Idrissa a averti les habitants du village qu’on était en demande.
11h, midi, 13, 14 heures…on reste là, sous une paillote à scruter l’horizon, à causer ou à se relayer pour de petites pauses sieste dans ce no man’s land sans animation aucune. Vers 14h30, une bagnole se pointe à l’horizon. Il retourne sur Bandiagara, mais exige 10 000 francs CEFA par personne. Même truc qu’à la frontière Sénégal-Mali, ils abusent puisqu’ils savent très bien qu’ils sont notre unique solution du moment. Et c’est parti pour une demi-heure de négociations. Le type m’énerve. Franchement, j’ai envie de lui dire que c’est un sale con, mais on a besoin de sa bagnole, hihihih…Alors…
Enfin bref, on l’obtient à 5000 pour deux, et c’est parti. A Bandiagara, à nouveaux 3 heures d’attente, le temps que la seule camionnette partant dans l’après-midi à Mopti se remplisse.
Eh oui, l’Afrique, c’est aussi la patience au quotidien, quelque part, encore plus que nulle part ailleurs. Mais après un moment, on s’y fait, et on ne se pose même plus de questions ! A 18 heures, on arrive à Mopti. Contents tout de même de ne pas y être arrivés en pleine nuit…
De retour à Mopti, c’est l’apaisement… C’est la satisfaction et le bonheur d’avoir accompli une telle escapade, qu’on avait tant attendue, dans un endroit si reculé. Comme une nourriture, et une digestion, après un délicieux repas, un peu comme après une belle rencontre, une bonne discussion, la prise d’une bonne photo ou la ponte d’un texte qui a fait correctement vidange. Comme après chaque évènement intéressant, chaque matérialisation ou chaque création, si petite fût-elle, où cette voix nous vient de par-dessus en nous disant « yes, that’s it ». Un sentiment d’accomplissement qui nous fait penser que cette tranche de vie est particulièrement intéressante.





