
Maroc
Maroc : L’huile d’argane, une affaires de femmes
Quand le désert avance…
Dans une campagne des plus arides, mélange de Provence et de Colorado, malgré l’heure matinale, les « cigales », inlassablement, stridulent et les oliviers, aux troncs noueux, s’accroupissent sous l’écrasante chaleur du soleil. La terre se craquelle de partout et les oueds sont d’une sécheresse effroyable. Les pierres y ont oublié le goût de l’eau. La campagne s’anime néanmoins. Les ânes arrivent à trottiner. Si ce n’est un vieil homme enturbanné aux babouches pointues qui martèlent les flancs du pauvre animal, c’est une femme et son enfant qui reviennent de leur longue route entre la maison et le puits le plus proche …
Tamanar est un petit village, qui, jusqu’en 1999, n’avait aucune particularité mais depuis cette date, tout a changé pour lui. Ce gros bourg peut même se vanter d’avoir désormais une reconnaissance internationale. Inimaginable, surtout, lorsque l’on se plante en son milieu. Aux dires de ses habitants, de petites gargotes, des cafés, des restaurants, des boutiques d’artisanat ont, petit à petit, vu le jour le long de son artère principale. Que s’est-il donc passé pour que le tourisme arrive dans cet endroit perdu ? Cette popularité, Tamanar la doit à des femmes. Hé oui, des femmes ! Ce qui ne ravit pas du tout, dans ce pays, la gent masculine, il suffit d’écouter leurs conversations qui vont bon train aux terrasses des cafés.
Sans hésiter, un jour, elles se sont lancées dans l’aventure qu’entreprit madame Zoubida Charrouf ! Professeur à la faculté des Sciences de Rabat, cette Marocaine, au sourire éclatant, fit sa thèse de doctorat sur l’arganier, arbre millénaire et mythique qui ne pousse que dans ce sud-ouest marocain et nulle part ailleurs au monde, nulle … part ! Facile à reconnaître, l’arganier est le chouchou des chèvres qui « fleurissent » le long des routes sur ses branches épineuses. Ces caprins, en effet, raffolent de son feuillage et de ses fruits, et passent leur journée d’arbre en arbre, de branche en branche.
Le résultat des recherches de Zoubida était alarmant quant à l’avenir de cette essence indispensable à l’environnement. Pendant des millénaires, l’arbre à l’huile, généreux envers la population, lançait tout d’un coup des appels au secours. Survivant de l’ère tertiaire, son extrême résistance à la chaleur, à la sécheresse, lui avait permis de s’adapter aux sols les plus pauvres. L’ « argana spinosa », de son nom latin, ne peut vivre que dans des conditions extrêmes de température et d’humidité. Cette région où très souvent le mercure monte à plus de 50°, à l’ombre, et où ses précipitations atteignent difficilement les 200ml par an, peut se vanter d’avoir su le garder. Mais, ce que la nature avait réussi à construire et ne jamais abîmer pendant des millions d’années, l’homme semblait pouvoir le faire facilement, en très peu de temps. L’arganier perdait du terrain et risquait de disparaître à tout jamais si l’on n’y prêtait pas attention.
L’arganeraie, dont la superficie, depuis un siècle, a diminué de moitié, s’étend aujourd’hui, sur 828 000 hectares dans le triangle formé par Essaouira, Agadir et Taroudant. Sauvage, il était, depuis des millénaires, le pivot du système agraire traditionnel des Berbères, domestiqué, cet arbre pourrait même être une arme écologique, le dernier rempart contre la désertification et la pauvreté.
L’Unesco, conscient du problème, d’une part, classa l’arganier patrimoine mondial et madame Zoubida Charrouf, d’autre part, créa les coopératives d’extraction de l’huile d’argan, huile provenant du fruit de cet arbre magique.
La première coopérative s’ouvrit à Tamanar à quelques encablures d’Agadir.
Une idée géniale !
Se grouper pour produire plus et mieux ne pouvait que renforcer et offrir une nouvelle vie à cet arbre. Zoubida, en plus, voulait redonner espoir aux femmes berbères vouées, pour certaines, à un destin des plus cruels. Impossible de trouver un travail quand on est veuve, répudiée ou divorcée ! Sans ressources, elles vivaient aux yeux de tous dans la misère, acceptant avec fatalité leur triste sort. Grâce à cette initiative, elles ont la possibilité de retrouver leur dignité.
« Amal », « espoir » en berbère, était tout indiqué comme nom de baptême à cette première coopérative. Les femmes mariées mirent plus de temps à se présenter au comptoir d’embauche. Les maris restaient méfiants face à ce travail et certains, après avoir bien étudié la question, acceptèrent de laisser leurs épouses aller gagner quelques dirhams pour faire d’une façon réfléchie, plus structurée, plus professionnelle, ce qu’elles savaient faire depuis toujours : l’huile d’argan, l’huile la plus rare du monde.
Ces coopératives sont donc entièrement gérées par ces femmes et toutes sont indépendantes. Les décisions, les achats, les investissements sont soumis au vote. Elles ont ainsi pris conscience de leurs droits et ont fait l’apprentissage de la « démocratie ». Payées mensuellement à la tâche, elles se répartissent, dans chacune des coopératives, le bénéfice de l’année et en toute égalité, de la présidente à la simple femme de ménage. Des classes d’alphabétisation rattrapent le temps perdu pour certaines. Une bibliothèque avec ordinateur a été ouverte, ainsi qu’une crèche pour faciliter encore plus la présence de certaines mamans. Ce ne fut pas sans difficulté que Zoubida réussit à faire ouvrir une, puis deux et enfin quatre, cinq coopératives groupées sous le nom de Tagarnine.
L’huile aux mille vertus
Le commerce de l’huile a, en effet, explosé. La publicité faite autour des coopératives de femmes a mis en valeur les propriétés de cette potion magique.
Riche en vitamine E, elle était un bain de jouvence pour la peau grâce à ses vertus étonnantes. Les Berbères l’ont toujours utilisée, non pas contre les rides mais comme cicatrisant remarquable, pour traiter la stérilité et les rhumatismes, pour conserver tout de même la transparence de leur teint ou la brillance de leurs cheveux face aux agressions du soleil et du vent. Utilisée en cuisine, l’huile a des vertus thérapeutiques, facilitant la digestion et faisant baisser, grâce à ses anti-oxydants, le taux de cholestérol. Toutes ces intuitions ancestrales furent vérifiées, tests cliniques à l’appui. Zoubida fut la première convaincue.
Rare et précieuse cette huile n’a donc plus d’âge… Son extraction n’est, néanmoins, pas une mince affaire. L’arganier donne des fruits, « affiache » qui, après la cueillette, sont dépulpés pour n’en garder que les noix. De celle-ci, on extrait une amande en la concassant. On la torréfie pour l’huile alimentaire, ce qui lui donnera son bon goût de noisette, ou on la garde nature, pour l’huile cosmétique.
Arrive alors le broyage, long et fastidieux, entre les deux pierres d’une meule à main, et le malaxage d’où naîtra enfin le liquide doré. Toutes ces étapes, les femmes les ont répétées et répétées depuis la nuit des temps. Les hommes, sur la ligne droite finale, se postaient et se postent encore, quant à eux, le long des routes pour vendre au passant le fruit de ce dur labeur.
« Zit Argan ! », « Zit Argan ! », « Zit Argan ! »
Chez le particulier, il ne fallait pas moins de douze heures et 100 kilos de fruits pour obtenir un litre d’huile. Aujourd’hui, dans les coopératives, l’extraction est allégée et surtout contrôlée. Une machine, au bruit infernal, met de côté la noix que, malheureusement, les femmes concassent toujours une à une entre deux pierres. Assises à même le sol, d’un geste sec, précis et bien ajusté, elles font voler en éclat la coquille en frappant le fruit avec une pierre ronde. Des machines prennent le relais pour les étapes suivantes apportant à la production plus de rendement et plus de rigueur.
À Tamanar, elles sont cinquante femmes à travailler dans les locaux d’Amal et 200 concassent chez elle, apportant régulièrement leur travail. Impossible de tricher, des « nez » détectent tout de suite si les chèvres ont mis « la main » à la pâte !
Il faut compter 9 euros pour un quart de litre d’huile alimentaire sur place, ce qui fait grimper énormément le litre à l’exportation. En cosmétique, chaque goutte est encore plus précieuse, mais que ne ferait-on pas pour garder une éternelle jeunesse ! Les coopératives Targanine ont reçu le label biologique : Qualité France. Par ailleurs le système coopératif a reçu en 2000 le prix Slowfood qui récompense annuellement les organisations jouant un rôle déterminant tant sur le plan écologique que sur le développement. Il y a aujourd’hui plus de 2000 femmes formées, toutes sous le label coopératives Targanine, les coopérative de ramassage et de concassage de fruit en amont, les coopératives d'extraction au milieu et le GIE Targanine en aval pour tout ce qui est commercialisation, formation ...
Il fallait y penser !
En plus de valoriser le travail des femmes, Zoubida Charrouf s’est vraiment penché sur la survie de cet arbre exceptionnel qu’est l’arganier. Chaque femme des coopératives est donc tenue de planter dix arbres par an pour renouveler et augmenter l’arganeraie. L’avenir économique d’une région est peut-être ainsi sauvé car ce doux liquide ambré coulera encore longtemps dans le Souss. L’arganier, grâce à son opiniâtreté, cette envie féroce de survivre, force le respect et l’admiration, tout comme ces femmes qui, en produisant minutieusement cette huile, se prennent en main aujourd’hui dans le sud marocain.
Au fait, pour rien que pour elles, l’huile « d’Argan » mérite d’être définitivement de l’huile « d’ARGANE » avec un « E ».




