
Dès que les résidents étrangers de Dubai se lassent de la vie urbaine, de la glisse dans le désert, ils regardent du côté du voisin omanais. Pour peu que le calendrier des jours fériés accorde deux ou trois jours d’affilée, les voilà sur les routes, en direction des postes frontières. Les possibilités d’escapades sont nombreuses depuis les Emirats : on peut monter vers la pointe et le célèbre détroit d’Ormuz, faire du bateau, voir les dauphins, faire du cabotage dans les criques et les anses " découpées " dans la roche. On peut aussi longer la côte pour descendre vers Muscat, la capitale et s’enfoncer dans les terres à la première occasion. Plus rares sont ceux qui filent dans le Sud de l’Oman car il faut plus de temps. Les promeneurs les plus courageux campent, les autres se dénichent un resort, un motel et allègent leurs bagages d’autant.
Et s’il prenait envie à un vacancier, qui séjourne une semaine dans la région (soit à Dubai, soit à Abu Dhabi, soit à Muscat) de goûter à ces escapades, il pourrait à partir de son hôtel louer une voiture, acheter le guide papier " Off-road Oman" mais aussi se faire accompagner par un chauffeur-guide.
Difficile d’être déçu : les paysages sont des livres d’images de luxe pour géologues et amoureux de grands espaces, les omanais sont avenants et souriants, le contraste entre les traditions rurales et les spectaculaires efforts de modernisation dont témoigne le réseau routier valent le détour.
Balade
Le calendrier offre trois jours de répit. Dubai, où nous nous sommes installés depuis quelques mois nous a fatigués. Nous décidons d’une escapade et nous mettons en quête du " Off-road Oman ", ce guide-sésame de l’accès aux wadis à Oman. Des amis, déjà initiés à ses balades hors pistes, proposent de nous accompagner pour cette première. Le " train de voyageurs " est donc constitué : quatre adultes, quatre enfants ( 15, 12, 10, 7ans), deux guides ( Off-road Oman Off-road Emirats ) deux grosses glacières pour les boissons mais aussi pour les pique-niques et enfin deux 4x4 sans GPS bien que ces dispositifs de repérage soient plus utiles ici qu’à Paris seizième. L’itinéraire prévoit trois wadis, (Wadi Sathan, Wadi Bani Awf, Wadih Abyadh) un village de montagne (Bilat Sayt) et un fort (fort de Nakhl)- Voir page 35 du Off-roads Oman-, plus les trajets allers et retours Emirats-Oman. Une des voitures part de Dubai, l’autre de Abu Dhabi et le rendez-vous est fixé à Al Ain pour passer la frontière à Buraimi.
A la recherche des wadis
Le " train " de voyageurs explore les côtés d’un triangle imaginaire qui relierait Sohar, Muscat la capitale et la ville de Rustaq. On se lance en direction du sud-est, tournant le dos à la mer d’Oman, fendant (facilement ! les routes sont bonnes) la chaîne des monts du Hajar, en quête des secrets (bien gardés par les forts !) recélés par les wadis. Les wadis sont les lits de rivières généralement à sec, sauf après de fortes pluies. Le mot arabe wadi signifie cours d’eau et vallée. En français on parlait d’oueds. L’eau enfuie, les wadis, avec la complicité des pierres, des herbes, des palmiers dattiers et des broussailles, se dérobent aux premiers coups d’œil des visiteurs, qui passent parfois sans en voir l’entrée. Patience, il faut apprendre à observer…. Les routes sont belles, larges et droites. Bercés par le ronronnement du moteur et aveuglés par la lumière blafarde, si peu jaune, jamais beige, de ces pays semi-désertiques, les voyageurs piqueraient du nez et doivent s’accrocher aux taches de couleurs : femmes aux " dishdashas , kandouras et sirwal " de couleurs vives moins stricts que les abayas noires des Emirats voisins, petites chèvres à longues robes noires et regards mi-butés mi-étonnés. Les voilà bien réveillés maintenant, admirant le trot de géant de dromadaires non entravés. Heureusement car d’un coup, le train vire de bord, chahute et brinquebale. Les enfants rient : "éteignez vos ceintures, attachez vos cigarettes."
Wadi Bani Awf
L’entrée du wadi, long d’une dizaine de kilomètres, nous accueille sur un lit de cailloux et de galets sombres bordé de brassées de palmiers. Sur les murs des jardins de quelques maisons, des enfants et des adultes saluent, sourient. Le train a honte de fabriquer autant de poussière, mais continue, se lance parfois sur des pistes dont la pente raide et étroite fait espérer qu’un autre véhicule n’arrive pas en face. Ces pistes une fois franchies offrent des paysages de montagne dignes de grands scénaristes : on peut prendre les brassées de palmiers de haut, au sens propre, en photo, puis ne plus rien faire que se taire. Le scénariste d’un film catastrophe, naguère, bien avant Jurassic Parc, il y a 70 millions d’années, est passé ici, a soulevé deux plaques tectoniques, l’une entraînant la glissade de l’autre, avant de les abandonner pour une pause de quelques millions d’années, à la manière d’un joueur de boules ombrageux qui aurait, après un mauvais coup, planté là son attirail.
On cherche l’eau mais tout atteste de son oubli : il y a des toiles d’araignées à l’ombre des blocs renversés et de temps à autre une grosse flaque, une " pool " dit le guide. Juste de quoi se mouiller les fesses à l’arrivée d’une descente sur toboggan de pierre pour les enfants. Si le soleil n’était pas au rendez-vous, on pourrait être pris de tristesse à la vue de ces éclats de roche brisés, restes de la colère grise et luisante du scénariste……
Alors, c’est ça un wadi ? Un fâcheux dit : peut-être que quand on en a vu un on les a tous vus ? Un malicieux rétorque : et les poèmes de Prévert, quand on en a lu un on les a tous lus peut-être ?
Bilat Sayt
Le malicieux à bien raison. Le train s’arrête de nouveau et les voyageurs " écrasés " se glissent entre les blocs de pierre debout cette fois. Ils font semblant, pour la photo, de pousser du petit doigt les cailloux du coléreux colosse (celui qui jouait aux boules il y a quelques millions d’années…). Il n’y a pas de vent, l’air ne circule pas entre les parois de roches jaunes et noires, d’au moins soixante mètres de haut. Les voyageurs rient d’entendre leurs mots et leurs rires ricocher sans s’enfuir. Le décor de cinéma continue : il faut bien tâter du rocher pour s’assurer que celui-ci n’est pas en carton pâte made in Hollywood et qu’Indiana Jones lui-même ne va pas débouler du haut d’un escarpement. Pourtant le décor naturel est bien là, et il ne manque ni un chapeau fatigué, ni des chaussures poussiéreuses.
Une fois l’ascension de l’éboulis magnifique achevé, la récompense est pour les yeux : en face de nous, accroché au flanc de la montagne, apparaît un village. Bilat Sayt et ses maisons parallélépipédiques et blanches, dominé par les ruines d’une tour carrée de forteresse, paraît mettre un peu d’ordre dans les lignes brisées de la montagne aux roches soulevées. Au pied du village, des hommes en costume traditionnel, une longue robe blanche appelée dishdasha, surveillent les cultures en terrasse, dociles et régulières sous la surveillance d’un mur de palmiers. La magie du décor continue d’opérer : l’écho est tellement fort qu’on entend les pleurs d’enfants, les paroles des villageois qui viennent de l’intérieur du village comme s’ils étaient aux côtés des visiteurs. C’est une sorte de paradis pour photographes et de festin pour les yeux.
Les voyageurs ont du mal à s’en retourner, à se glisser à nouveau entre les blocs de pierre ; ils ont l’air de repartir par un trou du décor, une excavation. Il n’a pas plu à Bilat Sayt depuis un an explique un homme du village qui redescend avec les voyageurs : vêtu de son habit blanc et chaussé de claquettes, il effectue la descente en gardant les mains dans le dos, posant sur ses compagnons d’un moment, sur leurs chaussures de marche et leurs hésitations dans les passages difficiles, un regard indulgent.
Il est temps de reprendre les voitures et de faire route vers l’hôtel, la nuit tombe vite en " hiver ", cinq heures et demie ou six heures, et il serait dommage de tomber en panne " off-road " de nuit….ce qui n’empêche nullement de traverser le wadi Sathan et ses larges avenues de galets toujours bordées de palmiers dattiers où coulent des filets d’eau, sous la surveillance d’enfants intimidés à notre approche. On circule beaucoup dans ce wadi, femmes portant du bois, ânes revenant du labeur, camionnettes chargées d’herbes et de fourrages. Le wadi éclate en dizaines de chemins qui desservent des hameaux de montagne constitués autour d’activités de petite agriculture. Ce wadi est le point de départ de nombreuses excursions de montagne.
Le fort de Nakhl
La deuxième journée du périple exige d’aller encore au-delà des routes qui n’en sont pas, des murs de broussaille, des parois naturelles de pierre, mais aussi à l’assaut des murs construits par les walis, (gouverneurs de provinces) dans ces forts et ces châteaux, joyaux de l’architecture défensive du 17ème siècle essentiellement. Et de fait, le fort de Nakhl n’est pas très accueillant, vu de la route, majestueux sur un piton rocheux qui surplombe une immense plaine de palmiers dattiers.
Le premier rempart défensif à franchir est celui du portier qui, prompt à nous faire payer l’entrée, l’est beaucoup moins pour distribuer les brochures du ministère du tourisme, celles qui apprennent aux visiteurs que le fort s’étend sur 3400 mètres carrés, abrite une mosquée et a été restauré en 1990. Les lignes de la forteresse sont simples, c’est l’angle droit en majesté, tourmenté au sommet seulement par la courbe pleine des créneaux. Une fois à l’intérieur du château, les visiteurs réalisent qu’il n’y a pas de centre mais des allées, des niveaux, des passages secrets qui permettent d’accéder aux pièces stratégiques, aux entrepôts de nourriture par exemple. De la plupart des pièces, y compris les appartements privés du Wali et des membres de sa famille, à travers des grilles, la vue sur les environs est parfaitement dégagée : la plaine ne saurait se soustraire à la surveillance des gardes. En sortant d’une tour ou en quittant un escalier, le regard bute sur des lignes d’ombre et de lumière, s’émerveille de la géométrie des ouvertures, tantôt rectangulaires et carrées, tantôt triangulaires qui dans l’épaisseur des parois emprisonnent selon l’angle de vue, parfois la nuit, parfois le soleil. L’esprit des voyageurs s’emballe : n’y a-t-il pas dans l’alphabet arabe des lettres lunaires et des lettres solaires, les créneaux ne ressemblent-ils pas à une armée de " alep ", cette première lettre de l’alphabet qui est un trait vertical plus ou moins épais selon l’art du calligraphe ? Il faudrait étudier encore ces mystérieuses correspondances entre la calligraphie, les sonorités d’une langue, et l’architecture d’un pays.
Dernière étape de la promenade : Wadi Abyadh.
Conquérir Wadi Abyadh, c’est d’abord contrôler son dérapage : le lit de la rivière est un lit de galets gris, pendant cinq ou six kilomètres, ce qui provoque des sensations de fête foraine. C’est aussi douter de la route à suivre et découvrir que les quelques omanais qui s’arrêtent pour nous renseigner sur la direction à prendre, sont aimables et de très bon conseil. La récompense, au moment où les éboulis commencent à obstruer notre avancée, c’est l’eau. Les rochers abritent des pools, certains translucides et vides, d’autres hébergeant des nuées poissons très agités, d’autres enfin, opaques et opales (ils ressemblent à des bacs de matière grasse figée), laissent à la calcite le soin de dissimuler au regard sa vie aquatique. Les pools translucides capturent le soleil, renvoient la lumière sur les roches lisses et offrent aux passants la tentation de la baignade. On dirait que les voyageurs trouvent étonnant de se baigner dans un torrent de montagne qui ne serait pas glacé.
Le voyage tire à sa fin, la lumière commence à se faire rasante : la géologie des temps s’offre aux touristes sous la forme de galets parfaits pour les ricochets. Nul doute qu’en haut des montagnes, un ogre tectonique se réjouit de leurs rires de galopins pataugeant et s’éclaboussant…...
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NB : En fin de voyage, les voitures sont sales. A la frontière avec les UAE un omanais demandera d’où arrivent ces véhicules maculés…..Les voitures sales en Oman, ça ne se fait pas ! ( C’est très sérieux !)
info plus
Formalités : un visa est indispensable pour entrer en Oman (pensez-y si vous compter réaliser ce périple au départ d’un séjour à Dubaï).
Lectures :
- Le grand guide d’Oman et des Emirats chez Gallimard - bibliothèque du voyageur.
- Guide indispensable pour aller dans les wadis : Off-Road Oman, par Heiner Klein et Rebecca Brickson ( en anglais) – Motivate publishing. Ce guide peut être acheté sur place. Il a été fait il y a une dizaine d’année par un couple de géologues hollandais ayant sillonné l’Oman.
- Guide Off-road explorer pour les Emirats publié par Explorer Group LTD en vente partout dans les Emirats
- Lectures complémentaires : Forts of Oman de Walter Dinteman Motivate publishing.
Conseils : ce périple exige deux jours pleins et peut être effectué facilement, par exemple, dans le cadre d’un séjour d’une semaine à Muscat. C’est une balade tout à fait faisable avec des enfants qui sont plutôt contents de pouvoir faire un peu d’escalade. La visite des wadis exige un 4x4, surtout après la saison des pluies. Ils peuvent être loués sur place, par l’intermédiaire des hôtels.
Les distances sont longues : il faut s’attendre à passer pas mal de temps dans la voiture. Les grands axes routiers sont en très bon état et permettent de bien rouler pour aller d’un point à l’autre du périple. Dans les wadis au contraire, il faut prévoir des temps de transport généreux.
Il est nécessaire d’avoir le guide ” Off-road Oman ” pour se repérer et de mettre son compteur kilométrique à zéro à l’entrée des wadis. Ceci permet de suivre les indications de l’Off-road Oman et de ne pas manquer l’entrée de certains sites naturels non fléchés bien sûr. Bonne route !!!

“ Merci pour cette page de vécu : beaucoup de bons "tuyaux". ”
Gérard Decq | 13.10.2009 17h17





