Ouzbékistan - Marghilan :  le renouveau de la soie ikatée

Ouzbékistan
Ouzbékistan - Marghilan : le renouveau de la soie ikatée

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Gérard Decq | 25.11.2008 | 551 visites | 0Favoris |
Gérard Decq

Ouzbékistan - Marghilan :  le renouveau de la soie ikatéeLorsqu'on évoque la Route de la Soie, aussitôt surgissent images et senteurs des bazars colorés de Samarcande ou de Boukhara. Ce passé prestigieux attire les touristes : Marco Polo des temps modernes, ils viennent y admirer les coupoles turquoise des mosquées et des madrasas. Et pourtant, à l'est du pays, au pied des monts Pamir, il est une autre ville moins célèbre, Marghilan, où le travail de la soie perdure depuis cette lointaine époque des caravanes.

Ouzbékistan - Marghilan :  le renouveau de la soie ikatéeVenant de Kashgar, les caravanes, après les hauts cols du Pamir, traversaient aisément une région fertile connue de nos jours sous le nom de vallée de Ferghana. En réalité, il s'agit d'une vaste plaine où le confluent des rivières Kara Daria et Naryn donne naissance au grand fleuve Syr Daria qui va se jeter en mer d'Aral. Depuis la nuit des temps, les canaux d'irrigation versent leur corne d'abondance et le climat estival permet des récoltes de cocagne : vignes et vergers, jardins de melons et de pastèques alternent avec champs de coton, de maïs et de tournesol. D'industrieux commerçants s'étaient aperçus que les mûriers, ces arbres si chéris des bombyx-vers à soie, croissaient volontiers dans leur Davani natal, comme les Chinois nommaient alors le pays de Ferghana. Aussi, au cours d'un voyage en Chine, à l'aide d'une canne-système dévissable dont l'intérieur avait été évidé, firent-ils passer en contrebande plusieurs cocons dans leur bâton de marche ! C'est ainsi que l'on explique, sans grande preuve historique, la naissance à une époque reculée, des magnaneries et du tissage de la précieuse étoffe à Marghilan. Au Xème siècle, le rayonnement des maîtres tisserands de la ville était tel que, de toute l'Asie Centrale, on venait bénéficier de leur enseignement pour la confection d'étoffes pure soie et métissées. Entouré d'une vaste zone agricole propice à l'élevage des chenilles séricicoles, le centre artisanal de Marghilan ne cessa de croître. Babur, le dernier des princes Timourides, célèbre, dans son poème autobiographique, l'opulence de la ville. Et le XIXème siècle vit une profusion incroyable d'étoffes de fantaisie. Puis, à l'époque soviétique, la production textile fut regroupée dans deux grands combinats qui employaient 20 000 ouvriers. Depuis la disparition de l'URSS, l'un a fermé et le second a vu son activité décroître, concentrant sa production sur les textiles de coton. Dans la vallée de Ferghana, la politique du nouveau gouvernement a, en effet, résolument tourné l'activité industrielle vers le secteur automobile avec l'ouverture de l'usine Daewoo d'Asaka, dont les chaînes fournissent tout l'Ouzbékistan.

Ouzbékistan - Marghilan :  le renouveau de la soie ikatéePar contre, à Marghilan, des artisans ont renoué avec les méthodes ancestrales de tissage de la soie ; ils travaillent maintenant pour leur propre compte. Ainsi Foziljon Mirzaahmedov vient de succéder à son père. L'atelier de ce designer se situe joliment, derrière un balcon de bois, à l'étage d'une maison ouzbèque repliée sur son calme jardin central. Foziljon remet au goût du jour les dessins de ses aïeux, tisserands depuis plusieurs générations. Par ses commandes, il fait tourner plusieurs métiers répartis à travers la ville dans des ateliers familiaux. Production artisanale d'étoffes purement traditionnelles qui ont pour noms adras, atlas, bekasam ou bahoras et qui, toutes, procèdent de la méthode de l'ikat.

Spécialité ouzbèque, la teinture selon l'ikat.

Ouzbékistan - Marghilan :  le renouveau de la soie ikatéeEn règle générale, on teint les étoffes après tissage. Mais pour les tissus ikatés, il s'agit de colorer d'abord les fils de la chaîne, le même fil recevant sur sa longueur des teintes alternées différentes. A Marghilan, les écheveaux de soie, soigneusement préparés, sont teints par bains successifs, un bain par couleur, le reste de l'écheveau étant chaque fois isolé de la teinture par un fourreau imperméable. Disposé sur le métier, le chœur des fils de chaîne prélude ainsi gaiement au dessin final. Cette technique, très ancienne, pratiquée aussi en Indonésie, s'apparente à la coloration plus connue d'étoffes entières lorsqu'on pratique le batik. Plusieurs historiens s'accordent à dire que la vallée de Ferghana est le berceau de la soie ikatée. Le tissu, ainsi teint à l'avance au cœur de la chaîne, prend des motifs chatoyants avec des contours plus ou moins nets qui permettent au designer de jouer de son art. Une telle technique savante ne pouvait trouver son origine que dans une légende digne de Shéhérazade. Un jeune homme se mourait d'amour pour une princesse. Mais le khan, père de la jeune fille, l'avait promise en mariage à celui qui serait capable de tisser la plus belle des robes. Jour et nuit, notre amoureux jouait de la navette, mais les soieries, toutes plus belles les unes que les autres, ne trouvaient pas grâce auprès du khan. Désespéré, le jeune homme s'apprêtait à se noyer dans un lac. Le sang qui coulait de ses doigts meurtris d'avoir tant tissé se mêla à l'eau du lac où se reflétait l'ombre de grands arbres mêlée au bleu du ciel. Aussitôt le tisserand décida de reproduire sur son métier l'harmonie de ces tons fusionnés. Le khan, émerveillé par la beauté de l'étoffe, célébra le plus beau des mariages.

La manufacture Yogdorlik : filage manuel.

Ouzbékistan - Marghilan :  le renouveau de la soie ikatéeElle est assurément la célébrité de la ville et les habitants en sont fiers. A deux pas de la gare routière, non loin du bazar et de la mosquée du vendredi, cette fabrique, sous l'impulsion de son dynamique directeur, Agzamhon Abdullaev, s'affiche actuellement comme le fer de lance de la soie de Marghilan. L'établissement, fondé en 1922, est redevenu propriété privée depuis l'an 2000. Avec plus de 200 ouvrières et une quarantaine d'ouvriers, l'entreprise développe ses exportations vers la Turquie et la Corée du Sud. A côté du bâtiment où les métiers sont mus par un moteur électrique, la production traditionnelle par métier manuel joue un rôle important. Conscient de l'importance de cet héritage culturel, monsieur Abdullaey propose des visites organisées qui ouvrent les portes sur un patrimoine ancestral toujours en activité, et l'on découvre, de place en place, les différentes étapes du merveilleux processus. Installés dans des bâtiments d'un certain âge, les ateliers s'organisent autour de plusieurs cours aérées : dans la première, un mûrier séculaire est l'emblème tutélaire de la fabrique. Une autre cour est occupée par un jardin où, à l'ombre de grenadiers, sont cultivées des plantes tinctoriales car, pour les étoffes de luxe, on privilégie les colorants naturels : garance, mauve, safran, cochenille, indigo… Ainsi, la couleur tendre tirée de la peau de la grenade, avec les reflets de l'ikat, évoque indubitablement pour moi l'aurore aux doigts de rose chantée par Homère.

Ouzbékistan - Marghilan :  le renouveau de la soie ikatéeDe mi-avril à mi-mai, lorsque les feuilles des mûriers sont les plus tendres, les magnaneries de la vallée de Ferghana voient les bombyx voraces s'enrouler dans leur douillet cocon. La production est scientifiquement surveillée, car un laboratoire se charge de la reproduction de l'espèce. Alors, c'est par centaines de ballots que les précieux cocons arrivent à Yogdorlik. Ils sont stockés à bonne température, à l'abri des rayons du soleil. Nous voici dans l'atelier de tri : les gros sacs de jute regorgent de la précieuse marchandise qui, selon la taille et surtout la blancheur, est répartie dans diverses corbeilles d'osier. A l'œil déjà, par la courbe ovoïde du soyeux matériau, on en perçoit la douceur tactile et légère. Nous passons ensuite dans deux bâtiments ventilés où les cocons sont portés à ébullition. Le premier présente la plus ancienne méthode de dévidage. Penchée sur un gros chaudron, à l'aide d'une baguette, Feruza, de ses doigts habiles, étire un fil si fin que je le discerne fugitivement avant qu'il ne s'enroule sur la bobine du rouet. La naissance de ce fil qui se dévide comme par miracle et que je distingue à peine relève proprement de la magie : songez donc, un seul cocon donne de 400 à 2000 mètres de fil ! L'autre atelier présente un travail tout aussi manuel, mais d'une organisation rentabilisée : cinq ouvrières préparent , dans l'eau bouillante , les cocons que dix autres dévident, tandis qu'un système de poulies entraîne les fils qui, inlassablement, grossissent les bobines de leur blancheur écrue.

Et l'étoffe naît.

Ouzbékistan - Marghilan :  le renouveau de la soie ikatéeLa teinture de la soie est une affaire d'hommes. Deux jeunes gens s'activent à nouer les écheveaux tendus sur un cadre horizontal. Ikat, en Malais, signifie attacher, nouer. Il s'agit en effet d'attacher les parties qui ne seront pas teintées par le bain. Comme nous sommes en période de vacances scolaires, deux autres garçons sont venus prêter main forte pour ce travail : main d'oeuvre saisonnière, mais aussi formation en apprentissage. Actuellement un bain de feuilles de noyer donne une chaude couleur crème, tandis que sèchent des brassées chatoyantes aux tons vifs de teinture chimique.

Ouzbékistan - Marghilan :  le renouveau de la soie ikatéeEt voilà le grand atelier où s'alignent les métiers manuels. Le regard est ravi dès l'entrée : tous les montants de bois sont fraîchement peints de motifs floraux, décoration naïve mais pleine de gaieté. Les ouvrières sont jeunes et enjouées elles aussi. Gulnova et ses collègues ont décoré les murs de posters, mariant ainsi l'ère moderne au tissage traditionnel. Les joues gonflées, Gulnova postillonne sur le champ coloré des fils de chaîne. Devant mon étonnement, on m'explique qu'elle utilise un mélange de farine, par ailleurs préconisé en cas de rhume, donc inoffensif pour son palais, afin de rendre les fils moins cassants. Le va-et-vient des navettes pousse gaillardement sa chansonnette, et les pieds des tisseuses s'activent en cadence. La vedette : un métier qui ne comporte pas moins de huit pédales ! Il permet de réaliser l'étoffe la plus sophistiquée de Marguilan, le khanatlas, un tissu double face, où l'endroit vibre sous l'éclat du dessin tandis que l'envers présente une ordonnance unie. On atteint ici un sommet de technicité et on ne peut que se féliciter qu'à notre époque de produits jetables, la fabrique Yodgorlik réalise encore l'éventail des étoffes savamment élaborées au siècle précédent.

Ouzbékistan - Marghilan :  le renouveau de la soie ikatéeLa visite se termine par le show-room, rendez-vous avec la volupté des couleurs et le soyeux des étoffes. On y trouve à la fois lés aux motifs traditionnels ouzbeks, destinés à la confection de robes, de tuniques ou pantalons pour les élégantes, et foulards adaptés aux goûts occidentaux. Par ailleurs, monsieur Abdullaey encourage une production de tapis pur soie et il a en projet l'ouverture d'une boutique, à la capitale Tashkent, dans les locaux de l'hôtel Ouzbékistan. La soie, à Marghilan, est toujours sur la Route...

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