Panama : Les Cucuas, une tradition sauvée de l'oubli.

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Panama : Les Cucuas, une tradition sauvée de l'oubli.

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Alexandre Lopez | 14.01.2008 | 386 visites | 0Favoris |
Alexandre Lopez

Panama : Les Cucuas, une tradition sauvée de l'oubli.Les Cucuas sont une petite communauté amérindienne aux traditions perdues, à la langue oubliée et géographiquement emmêlée dans la forêt tropicale des collines de la région de Coclé. Leur modeste capitale est San Miguel Centro. Pour m'y rendre, je m'arrête à Penonomé, une petite ville jetée sur la Panaméricaine. Les terminaux de bus d'Amérique Latine paraissent dénués d'organisation, mais sont en réalité très logiques, pour trouver une destination, la meilleure chose à faire est de demander à la première personne passant à portée de voix! J'embarque donc dans une estafette bondée dans laquelle je lutte illusoirement contre la chaleur en avalant une glace locale consistant en un sirop de fruit versé dans un verre rempli de glace râpée sur laquelle est ajoutée de la confiture de lait presque liquide... mmmhh. Le concept de "nombre de place" n'ayant pas cour ici alors que la galanterie est un mot d'ordre, je me lève dans l'allée centrale (50 cm de large) pour céder ma place à une mère et ses deux enfants. Lorsque le mini-bus déborde, le chauffeur décide qu'il est temps d'y aller. Les gens sont d'ordinaire petits et étant le seul étranger à bord, je supporte avec sourire les regards sur ma tête courbée contre le toit et dégoulinante de sueur.

Panama : Les Cucuas, une tradition sauvée de l'oubli.Au bout d'une heure, le goudron laisse place à une terre jaune et rouge, le paysage appauvri par le déboisement est remplacé par de grandes parcelles de forêt dense et comme beaucoup de gens sont descendus, je peux enfin m'asseoir. Après une heure de piste, nous arrivons à San Pedro, terminus du bus, en pleine forêt tropicale. Il faudrait environ une heure a pied pour rejoindre San Miguel mais comme il y a dans le bus plusieurs Cucuas désireux de rentrer chez eux, le chauffeur accepte de faire la moitié du chemin sur la piste nouvellement tracée. Alors que nous sommes fraîchement débarqués au milieu de nulle part, un des passagers n'arrive plus à retenir sa curiosité et me demande où je vais. D'une rare gentillesse et habitant San Miguel Centro depuis toujours, il me propose l'hospitalité dans sa modeste demeure. De mon côté, sac à dos bien arrimé, je le décharge de ses denrées ramenées de la ville, emballées dans des cartons et des sacs de jute peu pratiques! Suivant la vitesse de marche et le chargement, les groupes s'étalent le long de ce serpent rouge qui monte et descend traçant un chemin d'une netteté chirurgicale à travers la forêt pourtant réputée impénétrable. Peu avant d'arriver, nous quittons la piste pour emprunter un petit sentier servant de raccourci et qui jusqu’à récemment était "la route" principale reliant le village au reste du pays. Mon nouvel ami, Euclides me fait remarquer "Maintenant des voitures peuvent venir au village. Ce sera plus facile pour vendre notre café!". Il m'explique qu'encore le mois dernier il chargeait des mules pour transporter le café jusqu'à San Pedro. Un dernier passage à gué et nous sommes arrivés. Je regarde inquiet un des Cucuas, tel un équilibriste sur des pierres au milieu de la rivière, tenant appuyé derrière la tête un grand carton duquel s'échappent de frénétiques piaillements. Il serait difficile de récupérer une cinquantaine de poussins dans l'eau!

Panama : Les Cucuas, une tradition sauvée de l'oubli.Pour me remercier et avant de me conduire au chef du village, il m'invite chez lui afin de boire un chicheme de maïs, dont la préparation consiste à laisser macérer pendant une journée du maïs pilé puis d’y rajouter un peu de sucre de canne et de lait. Le goût est très étrange mais loin d’être déplaisant. Il me présente sa famille, mais comme la maison de son frère est à côté, je ne sais plus qui sont les enfants de qui. Les maisons, constituées de bois, de torchis et de palme, sont très simples et ne comportent qu'une petite pièce-dortoir, la majeur partie étant une zone de vie abritée d'où pendent des hamacs.

Panama : Les Cucuas, une tradition sauvée de l'oubli.Sur une petite table, sa femme coupe des légumes; sur un petit banc contre un mur, la grand-mère coud; les enfants courent dans tous les sens en s'arrêtant de temps en temps pour me fixer intensément tandis que les poules font des va-et-vient sous mon hamac en essayant de me picorer les petites bananes que la famille m'a offerte. En ce qui concerne mes questions sur l’aspect culturel de leur communauté, Euclides me conseille d’aller voir celui qu’ils appellent le diable majeur. Devenu une figure importante pour les Cucuas grâce à sa motivation pour promouvoir leurs derniers éléments culturels, il gère les rares allées et venues des étrangers et se fait le porte-parole de la communauté. Ainsi ce drôle d’administrateur, d’à peine la quarantaine, propose une pension complète pour un petit prix et met surtout l'accent sur le développement culturel du village afin de lui redonner une identité et d'en faire un outil commercial grâce au tourisme.

Panama : Les Cucuas, une tradition sauvée de l'oubli.Aussi, pendant que sa femme nous prépare un bon dîner, lui et son fils me montrent la fierté de leur communauté: l'artisanat réalisé à partir de l'aubier d'un arbre appelé Cucua et qui par-dessus tout sert à la fabrication d'un costume porté lors d'une danse religieuse. L'écorce étant naturellement souple, ils en découpent soigneusement de grandes bandes dont ils séparent l'aubier pour le travailler afin de le rendre plus malléable. Cet aubier aux fibres très épaisses est alors cousu, plié et peint pour réaliser les différents objets souhaités. Il va sans dire que le textile ainsi obtenu est extrêmement rustique, rigide et désagréable à porter. J'admire ceux qui dansent avec! La nuit est tombée et pourtant il fait toujours aussi chaud. En écoutant ses explications, je regarde son dernier-né, enveloppé dans un tissu et suspendu au bout d’une corde attachée à l'armature du toit de palme. Dans cette grande pièce, complètement ouverte, sa mère lui donne des petits coups pour le balancer tout en nous préparant à manger sur un petit feu crépitant. Dans le fond de la pièce, un feu plus important aide les bougies à éclairer ce lieu d'une lumière douce et accueillante.

Panama : Les Cucuas, une tradition sauvée de l'oubli."Il y a quelques dizaines d'années, seuls quelques anciens connaissaient encore la chorégraphie de cette danse ainsi que les techniques pour confectionner les costumes. Cette danse traditionnelle a été sauvée de l'oubli." Mon hôte m'explique qu'il est et restera le "grand diable" dans la chorégraphie et lorsqu'il ne pourra plus danser, il transmettra ce rôle à un apprenti. Son masque de diable est constitué de Cucua peint recouvrant une armature en bois sur laquelle sont fixées des cornes et des mâchoires de cervidé. Le résultat est en effet diabolique. La danse représente le combat entre l'ange Gabriel et le diable. Elle trouverait ses origines lors de la conquête espagnole et est le résultat de 500 ans de matraquage chrétien sur la tradition amérindienne!

Panama : Les Cucuas, une tradition sauvée de l'oubli.Terminant mon plat de riz-haricots rouges-poulet-banane plantain, le grand diable m'indique que je dormirai chez son beau-père car il a une petite pièce en béton qui d'ordinaire plait aux étrangers. Cela ne me ravi gère mais je n'ose pas refuser son offre. Je passe donc la nuit entre ces quatre murs froids dont le seul ornement est une icône à l'effigie de Jésus. Au petit matin, je découvre un petit déjeuner sensiblement différent du dîner: riz-haricots rouges-oeuf-banane plantain! Le ventre plein, le diablotin m’accompagne pour faire le tour du village et me montre les plantes utilisées pour peindre le cucua: le yuquilla (Curcuma longa) donne le jaune, l'ojo de venado (Mucuna sp.) donne le noir et le guaymi le rouge. Les motifs sont alors réalisés en appliquant sur le textile un bout de bois dont l’extrémité fut taillée selon des formes géométriques puis trempée dans la teinture. J’apprends de même les différentes espèces de cucua employées dont les noms locaux rendent l’identification difficile mais deux espèces me semblent correspondre à Poulsenia armata et Ficus tonduzii. Puisque le fait de retirer l’écorce signifie la mort de l’arbre, des plantations sont nécessaires à la régénération de cette essence rare et donc menacée car, comme partout, les agriculteurs coupent la forêt pour installer des cultures et de l'élevage. Me montrant la plante dont ils tirent le fil à coudre, la palme pita (Yucca sp.), il insiste sur le fait que tout ce qui est utilisé pour fabriquer le costume est naturel.

Panama : Les Cucuas, une tradition sauvée de l'oubli.Par contre, il est tristement intéressant de constater que contrairement à leurs habitations, les éléments importés de la culture européenne ne s'intègrent pas du tout dans le paysage. Ainsi, le village est doté d'une petite église et d'une petite école, toutes deux en moellons bruts et toit de tôle transportés à dos d'âne: le mauvais goût n'a pas de prix! La communauté possède même une cabine téléphonique alimentée par un panneau solaire et reliée aux satellites! Ha, Insolite haute technologie bienfaitrice luttant contre l'enfer vert. Après ce petit tour, je retourne voir Euclides dont la compagnie m'est agréable. Il m'accueille les bras ouverts et demande à sa femme de nous préparer un chicheme de yucca. Ni sucré, ni salé, ça ressemble au reste d’un bouillon de yucca. C’est insipide et à température ambiante ; je fais de gros efforts pour terminer ce breuvage avec le sourire. L'après-midi se révèle alors très instructif. Il me montre sa modeste récolte de café séchant sous une structure de bâches au soleil et ses cultures plantées en pagaille autour de la maison qui lui apporte la nourriture dont il a besoin (pejibayé, pomme rose, banane, avocat, yucca, cacao, plantain etc...). Je lui décris ma région, qui lui paraît être une autre planète. Puis son beau-frère, plus âgé, vient me raconter des histoires d'avant comme le jour où, parti pour la capitale, le pays fut envahi en un temps record par l'armée des Etats-Unis, venue renverser la dictature de Noriega.

Panama : Les Cucuas, une tradition sauvée de l'oubli.Son fils aîné m'emmène faire le tour des environs et nous sommes rapidement suivis par une ribambelle de gamins. Il me montre quelques autres plantes utiles ainsi que le coin de rivière où ils font la lessive. Nous terminons la journée en faisant tomber des guamas, sorte de grande cosse verte renfermant des grosses graines entourées d'une pulpe blanche délicieuse. Nous en récoltons suffisamment pour que tous les enfants soient rassasiés! Le lendemain, en quittant le village, j'ai tout de même un regard inquiet sur la piste fraîchement creusée: l'isolement du monde moderne est peut-être ce qui a conservé leur gentillesse, leur accueil chaleureux et leur incroyable joie de vivre.

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