Québec : Anticosti et Chocolat

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Québec : Anticosti et Chocolat

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Christiane Calonne | 25.09.2006 | 983 visites | 0Favoris |
Christiane Calonne

Une île québécoise pas comme les autres…

Québec : Anticosti et ChocolatDans l’embouchure du St Laurent, large au point de le confondre avec l’océan, Anticosti flotte, erre comme un radeau paisible. Tout y est immense. Se réveiller sur un petit îlot de l’archipel des Mingan lorsque le soleil commence à jouer avec les drôles de monolithes qui, seuls, habitent ce lieu magique, semble déjà frôler l’irréel. Mais, quand le cap’tain de votre bateau vous annonce, sous un ciel bleu irréprochable et devant une mer d’un calme étonnant : « Désolé, nous n’irons pas à Anticosti, la météo maritime le déconseille… », il y a de quoi perdre les dernières notions de latin qu’il vous restait, si, tout du moins, vous en restait. Anticosti est à deux pas. Quelle mouche a piqué ce soi-disant spécialiste ? Certes, cette île, tel un énorme cétacé échoué, ou tout simplement endormi, dans la bouche béante du Saint-Laurent, s’expose comme en pleine mer à toute tempête éventuelle, soudaine et , à forte raison, à celle que l’on annonçait avec assurance dans le petit poste émetteur de la cabine de pilotage. Quand il s’agit d’Anticosti, les pêcheurs, les plaisanciers, les navigateurs tendent scrupuleusement l’oreille. De tout temps, cette large bande de terre de 216 km de long, 80 de large et 480 de circonférence, a fait la une des faits-divers. Surnommée « Cimetière du Golfe », Anticosti, entourée de récifs ou plus exactement d’une plate-forme littorale que les insulaires appellent reef, n’a jamais renié son nom. Mais tout de même ! Insistant néanmoins, sûrement avec une certaine inconscience, pour prendre la direction prévue, je n’arrivais pas à faire fléchir le cap’tain qui, têtu, mettait le cap sur Sept-Iles. De gros nuages se dessinaient doucement dans le ciel. Le Saint-Laurent, impatient devant nos palabres, commença à s ‘énerver également. La côte s’éloignait ou se perdait dans la grisaille, je n’arrivais plus à savoir, toutes les couleurs se mélangeaient sur la toile de fond. Les vagues haussaient, à leur tour, le ton, écumant de colère. On eût été en pleine mer et au cœur d’une violente tempête, qu’il n’y aurait eu aucune différence ! « Alors petit mousse, on tient toujours à Anticosti ? », lâcha-t-il avec un sourire qui en disait long car, finalement, le cap était bien celui de mes désirs. Six heures, il nous fallut exactement pour traverser ce déluge, alors que par temps calme une heure et demie était seulement nécessaire. Heureusement le bateau était solide et ne craignait nullement cette mer agressive qui venait le frapper de toutes ses forces. Rien ne tenait en place dans la cabine. Tout passait de bâbord à tribord, moi y compris sur la banquette. Le cap’tain, bien campé sur ses deux jambes écartées au maximum pour plus d’équilibre, prenait un malin plaisir à combattre les éléments déchaînés. Anticosti apparaissait de temps à autre lorsque le bateau sortait des creux ténébreux pour reprendre sa respiration. La distance avait du mal à raccourcir, notre but n’était pourtant pas si loin mais nous faisions du sur-place. Ce n’est qu’une fois amarré, que l’on put, enfin, prendre conscience de notre arrivée…

Québec : Anticosti et ChocolatMettre le pied sur terre ferme après une telle bagarre n’était pas si simple. D’un petit air moqueur, le soleil fit son apparition. Tout s’était calmé et l’image devant nos yeux enfin stabilisée. Il me fallut quelques instants pour récupérer. De peur que je ne m’habitue trop vite au calme, le responsable de l’office du tourisme de Port Menier me confia les clefs du véhicule qui allait m’emmener jusqu’à mon campement. « C’est pas compliqué, il n’y a qu’une route … tu vois le « char » bleu sur l’aire de stationnement, c’est celle-là ! Tu as l’habitude des 4 par 4 , j’espère ! » Des « 4 par 4 », entendez des 4X4 , peut-être !, mais des engins spatiaux montés sur des roues démesurées, non ! Enfin, c’était reparti pour un tour…à moi Anticosti !

Sur une autre planète

Québec : Anticosti et ChocolatDotée d’une histoire pittoresque, d’une géographie fort intéressante, d’une faune riche en mammifères forestiers, marins, en poissons et d’une géologie qui abonde en fossiles, d’un climat sub-boréal ainsi que d’une végétation variée, Anticosti ne peut que marquer l’humble visiteur. Formée, il y a 1200 années suite à des contractions terrestres, l’île est peu apte à l’agriculture en raison de son terrain calcaire et, de plus, offre au promeneur une morphologie tourmentée et, somme toute, des décors spectaculaires.

Québec : Anticosti et ChocolatDe multiples infiltrations d’eau souterraines ont favorisé la formation de gouffres, de cavernes, de puits naturels. Les grands cours d’eau ont fini par creuser des parois verticales à n’en plus finir, créant ainsi de grands canyons. Où pourrait-on trouver plus de rivières insolentes coulant dans des cavernes et créant des paysages aussi pittoresques pour finir à toute vitesse dans la mer, où pourrait on trouver plus de canyons ? même Niagara peut bien se tenir, la chute Vauréal à côté n’a rien à lui envier. Vue du dessus, elle est majestueuse, mais, vue d’en dessous, elle est sublime. Seulement il faut le mériter, ce spectacle inoubliable de 76 m d’eau qui vous tombe sur la tête. Un seul chemin vous y conduit, son canyon qu’il suffit de remonter à pied et péniblement (de l’eau à mi-cuisse et à 12° en plein mois de juillet, c’est vivifiant et tonique !) pendant huit kilomètres. Si Vauréal n’est pas la seule chute sur Anticosti, de nombreuses autres accidentent le paysage de l’île, elle reste néanmoins, la plus spectaculaire.

Québec : Anticosti et ChocolatCaps, falaises, baies protégées et ensoleillées, forêts de sapins à perte de vue sont autant de clichés photographiques que la mémoire peut enregistrer. Après son physique digne d’intérêt, côté faune, Anticosti ne se défend pas trop mal. Son histoire étonnante y est pour beaucoup. De Notiskuan, le « lieu-où-l’on-chasse-l’ours » pour les Amérindiens, Assomption pourJacques Cartier, en 1534, à Anticosti (« avant la côte ») pour son premier colon officiel Louis Jolliet, en 1860, cette île a toujours été une île de rêve pour la chasse et la pêche. Les Indiens des deux rives du fleuve l’avaient découverte, il y a fort longtemps avant même que les Basques, les Espagnols et les Bretons n’en fassent une réserve. Le sieur Jolliet, à qui Louis XIV avait fait don de cette île en 1680, eut comme objectif de « faire des établissements de pêche de morue verte et sèche, d’huile de loups marins et de baleines et, de cette façon, « commencer » en ce pays et dans les îles d’Amérique ». dès le premier été, Jolliet pêcha 5 à 6000 saumons ? Il commença à approvisionner le Québec et la plupart des soldats de la colonie. Sa pêche était si intensive qu’il fit chuter les cours à Québec. Hélas, le rêve s’acheva en 1690. Les Anglais, une flottille de 32 vaisseaux et 2200 soldats, détruisirent ces installations. Ce fut le signal d’une longue suite d’essais malheureux de colonisation par d’autres propriétaires avant qu’un extraordinaire personnage ne « découvre », achète et aime, à l’extrême, la grande île. Épris de solitude et passionné de nature, le « roi du chocolat », Henri Menier, fit de son rêve une réalité pour 125 000 $. Depuis longtemps, il recherchait sur le globe une île paradisiaque où il pourrait s’adonner à ses loisirs préférés. Sur son trois-mâts Velleda, il parcourut le monde avec son ami Georges Martin-Zédé à la recherche du royaume idyllique jusqu’au jour où il débarqua sur Anticosti.

Une île flottante au Chocolat

Québec : Anticosti et ChocolatAvant l’arrivée de Menier, les familles implantées sur cette terre errant dans l’estuaire du Saint Laurent, vivaient du fruit de leur pêche, de la culture de leur jardin et de la trappe. Ils séchaient la morue, salaient le hareng et le flétan. Les pommes de terre étaient si prolifères qu’elles étaient même vendues à la Basse Côte-Nord. Les fruits sauvages poussaient en grande quantité et, l’hiver, on chassait la martre, le renard et la loutre. La vie y était des plus rudes, pas de médecin, bien sûr, pas de communication, lorsque la glace immobilisait de longs mois ce radeau. Bloqué dans les mâchoires acérées du fleuve transi de froid, il n’était question sur Anticosti que de survie pendant de longues semaines. En 1896, il y a 110 ans de cela, commença donc un nouvel épisode de l’histoire de l’île. Menier y fit construire de belles résidences, à English Bay, qu’il rebaptisa Sainte Claire, en souvenir de sa mère. Il développa le village de Baie Ellis qui prit alors le nom de Port Menier.

Québec : Anticosti et ChocolatRien n’était épargné pour développer l’île. En fait, d’une manière dictatoriale, il ferma les villages de Baie Ste Geneviève, de l’anse aux Fraises et de Fox Bay pour regrouper les insulaires à Port Menier, un seul et même endroit où il allait aménager un quai pour faire accoster son bateau. Afin d’enrichir la faune anticostienne, loutres, martes, ours et renards, il fit importer 150 chevreuils, 75 mâles et autant de femelles, mais aussi des castors, des caribous, des élans et plusieurs centaines de lièvres. L’île allait devenir le plus beau parc animalier que l’on pouvait rêver posséder. Henri Menier gérait son « joujou » comme une véritable entreprise en utilisant, de plus, les moyens techniques les plus modernes de l’époque. Ainsi une ligne téléphonique fut installée, il créa également une petite voie ferrée (plus qu’innovante pour le Canada). Anticosti avait alors une vocation forestière. Cinq locomotives transportaient le bois, en plus des chevaux, des tracteurs et des camions. 300 000 cordes de bois furent expédiées, en face, sur le continent les premières années. L’exploitation battait son plein. Henri Menier, parti sur sa lancée, se fit alors construire un château dont l’architecture puisait son inspiration des styles norvégien et normand, muni excusé du peu, d’eau courante, d’électricité et d’un système de chauffage central, luxe inimaginable en un tel lieu et à une telle époque. Agriculture, exploitation forestière, pêche commerciale, chasse, tout fonctionnait à merveille. Port-Menier voyait sa position augmenter continuellement avec l’arrivée de nouveaux travailleurs, devenant un village très bien organisé où il faisait bon vivre. On y avait nullement oublié la partie loisirs avec « ses salles de sports », sa « salle de billard », et même sa « salle de cinéma ». En hiver, c’est le hockey qui enflammait les passions ? la danse était exceptionnellement tolérée en échange d’une contribution aux bonnes œuvres de la paroisse. Le 6 septembre 1913, Henri Menier meurt. Son frère vend alors Anticosti en 1926 à trois compagnies canadiennes pour la modique somme de 6 500 000$, on a le sens des affaires dans la famille, l’île avait fait un bon de géant ! Pour un bon placement, cela avait été un bon placement. Ce fut seulement en 1974 que le gouvernement du Québec en devînt propriétaire, cette fois-ci, pour 23 780 000$. Le village de Port Menier, quant à lui, en tant que toute nouvelle municipalité, vit son premier Conseil Municipal siéger le 31 janvier 1984. Les compagnies canadiennes s’étaient adonnées principalement à l’exploitation des richesses fauniques du territoire (chevreuil et saumon) abandonnant complètement le développement de l’agriculture et des autres ressources de l’île.

Ici l’on pêche…

Québec : Anticosti et ChocolatMême après avoir souffler toutes ses bougies, Anticosti reste néanmoins, comme l’avait voulu, au tout début, Henri Menier… une île où l’on chasse et où l’on pêche. Si Château Menier partit en fumée en 1953, le souvenir de cet homme plane toujours sur l’île. La preuve en est, certaines maisons et nombreux nichoirs, en hommage au roi du chocolat, ont toujours gardé la couleur de la marque, du papier d’emballage de ces délicieuses plaquettes, qui arrondissent nos lignes tout en nous redonnant le sourire, un vert anis des plus lumineux. Devenue surtout une réserve, Anticosti ressemble parfois à une résidence secondaire pour américains ou européens passionnés par ces activités dites sportives. Comment, en effet, oublier, pour un fervent pêcheur à la mouche, la réputation de l ‘île où l’on attrapait du temps de Jolliet plus de 6000 saumons en une saison ? et comment ne pas espérer un trophée de plus sur sa cheminée lorsque l’on sait que les 150 chevreuils du début sont devenus 100 000 , voire plus, têtes à chasser (plus de 2 au km2) ? Fort heureusement, petit à petit, un autre tourisme entraîne quelques curieux, amateurs de nature, dans ce petit paradis. Imaginez une île grande comme la Corse où l’on joue les Robinson Crusoë pendant des jours et des jours sans voir, si on le souhaite, âme sui vive à part les animaux ! Anticosti regroupe la plus grande concentration d’oiseaux nicheurs du Québec, 220 espèces, rien que cela ! Le pygargue à tête blanche, par exemple, on vient de loin pour voir cet emblème des États-Unis. Les falaises d’Anticosti regorgent de macareux, de guillemots, de grands cormorans, de petits pingouins, de fous de Bassan et d’un nombre incalculable de mouettes tridactyles, une des plus grosses colonies en Amérique du Nord. Côté flore, ce sont des plantes rares et même uniques qui ravissent les « explorateurs » ? La nature calcaire du sol convient à quelque 25 espèces d’orchidées, plus de la moitié des espèces québécoises. On y arrive le plus souvent par la voie des airs et Port-Menier, du haut de ses 250 habitants, accueille le plus chaleureusement possible tous ses visiteurs. Pavillons, chalets, dont l’idée remonte à Menier, sont remarquablement installés sur les bords de mer ou de rivières. Les phares que les naufrages ont fait sortir de terre au fil du temps pour plus de sécurité, sont devenus pour la plupart des gîtes et ou des restaurants de fortune. De longues routes de cailloux less desservent.

L’aventure, c’est l’aventure !

Québec : Anticosti et ChocolatPour ma part, elle commença donc au volant de mon gros « 4 par 4 » que l’on m’avait confié à Port-Menier, avec, dans la boîte à gants, une carte indiquant le chemin de ma résidence. Cette chasse au trésor s’avérait très simple en empruntant la Transanticostienne. Franchissant l’île presque d’un bout à l’autre et entièrement de pierre et de terre, cette route difficile est belle jusqu’à la Baie de la Tour, et un peu plus hasardeuse par la suite. Prier le ciel pour ne pas crever sur ce long tapis parsemé d’embûches ne sert strictement à rien car, bien évidemment, passage obligé, la mésaventure m’arriva et vous arrivera. Pas d’affolement, les chevreuils sont inoffensifs et aucun ours n’apparaîtra de derrière un sapin, les cerfs de Virginie les ont fait disparaître petit à petit dès leur arrivée sur l’île. Attention à ces cervidés, par contre, qui traversent malencontreusement la piste sans prévenir et sans regarder ! Une multitude de chemins secondaires croisent cet axe routier et longent toutes les rivières importantes. Ce sont tous ces chemins caillouteux qui vous mèneront à la découverte de l’île. Vous remettrez vous d’avoir pris le petit-déjeuner, face aux jeux nautiques des baleines, d’avoir guetté ici et là les castors en plein travail, d’avoir voulu imiter les sauts agiles des chevreuils dans la lande, d’avoir escaladé bizarrement une chute d’eau, ou d’être resté les yeux dans les yeux d’un renard ? Regretterez-vous vous le petit plaisir du jambon-beurre parisien face à ces délicieux sandwichs de homard que vous dégusterez lors de vos pique-nique organisés par votre auberge ou face aux poêlées de pétoncles le soir devant un bon feu de cheminée et une bonne tarte au sucre ? Pour le savoir, prenez vite l’avion et partez à la découverte de ce monde en marge de la modernité oppressante, de « ce paradis » de liberté et de nature sauvage qu’est Anticosti… « Alors, petit mousse, c’était comment Anticosti ? Tu ne t’es pas ennuyé dans ce no man’s land ? » mon cap’tain était revenu me chercher. Son beau bateau se dandinait, comme intimidé, le nez enfoui dans l’embarcadère de Port-Menier. Je souris en enjambant le bastingage, il ne pourrait pas comprendre si je lui racontais ce que je venais de vivre. La météo était bonne, nous allions être bientôt sur le continent. En glissant vers Sept-ïles, mes pensées restaient agrippées à cette île envoûtante, à cette terre incomparable que je ne saurais retrouver nulle part au monde.

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